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Conformisme : définition, expériences et exemples en Bourse

Le conformisme est la tendance à aligner son jugement, ou du moins sa réponse publique, sur celui d’un groupe, y compris lorsque ses propres yeux indiquent clairement autre chose.

Conformisme : Trois lignes, une majorité unanime et une réponse qui vacille

Qu’est-ce que le conformisme ?

Le conformisme est la tendance d’une personne à modifier son jugement, ou la réponse qu’elle donne en public, pour l’aligner sur celui d’un groupe, y compris lorsque son propre jugement est exact. Il ne suppose ni ordre ni menace : la seule présence d’une majorité suffit.

Les psychologues distinguent depuis 1955 deux ressorts. L’influence informationnelle : on suit le groupe parce qu’on pense qu’il sait mieux. L’influence normative : on suit le groupe pour ne pas s’en distinguer, en sachant parfois qu’il se trompe. Le conformisme au sens strict relève surtout de la seconde, et c’est elle que l’expérience la plus célèbre du domaine a isolée.

Le conformisme en résumé

Le conformisme se mesure facilement en laboratoire et se voit partout ailleurs, des réunions aux salles de marché. Il est réel, robuste et répliqué. Il est aussi plus partiel que sa légende : la majorité des réponses, dans l’expérience fondatrice, sont restées indépendantes.

  • Famille : la foule
  • Mis en évidence par : Solomon Asch, après les travaux de Muzafer Sherif ; la distinction normative et informationnelle vient de Morton Deutsch et Harold Gerard
  • Date : 1951 pour la première publication, 1955 et 1956 pour les versions de référence
  • Expérience de référence : les lignes d’Asch, une personne naïve face à une majorité unanime qui se trompe
  • Proche de : la pensée de groupe, la preuve sociale, le comportement moutonnier
  • Sur les marchés : des prévisions qui se resserrent autour du consensus, par prudence de carrière plus que par conviction

Quelles expériences ont révélé le conformisme ?

En 1935, Muzafer Sherif place des participants dans une pièce obscure face à un point lumineux immobile, qui paraît bouger par une illusion d’optique connue, l’effet autocinétique. Seuls, ils donnent des estimations très différentes du déplacement. En groupe, au fil des séances, leurs estimations convergent vers une norme commune, qu’ils conservent ensuite quand on les interroge seuls. Mais la tâche est ambiguë : il n’y a pas de bonne réponse, donc rien de surprenant à ce qu’on s’appuie sur les autres.

Solomon Asch, au Swarthmore College, veut savoir ce qui se passe quand la bonne réponse est évidente. Dans la version qu’il décrit en 1955 dans Scientific American, sept à neuf étudiants sont réunis dans une salle de classe. On leur montre une ligne de référence et trois lignes de comparaison ; il s’agit de dire, à voix haute et chacun son tour, laquelle a la même longueur. Les écarts entre lignes vont de trois quarts de pouce à un pouce trois quarts, soit environ 2 à 4,5 centimètres. Tous les participants sauf un sont des complices. La personne naïve répond l’avant-dernière.

Chaque série compte 18 essais. Sur 12 d’entre eux, les complices donnent unanimement la même mauvaise réponse. Dans un groupe de contrôle sans pression, les erreurs restent inférieures à 1 %. Sous la pression du groupe, les 123 participants des trois universités étudiées suivent la majorité erronée dans 36,8 % des choix. Les individus diffèrent énormément : environ un quart ne cède jamais, quelques-uns suivent la majorité presque à chaque fois, et près de trois sur quatre cèdent au moins une fois.

Les variantes d’Asch sont aussi instructives que le résultat principal. Un seul opposant n’influence presque pas ; avec deux, les erreurs atteignent 13,6 % ; avec trois, 31,8 %, et au-delà la taille de la majorité n’ajoute presque rien. La présence d’un seul allié qui donne la bonne réponse réduit la pression à environ un quart de son niveau. En 1955, Deutsch et Gerard montrent dans le Journal of Abnormal and Social Psychology que le conformisme baisse nettement quand les réponses sont données anonymement : une bonne part de l’alignement est une affaire de visibilité.

Comment fonctionne le conformisme ?

Dans les entretiens qui suivaient l’expérience, Asch relevait plusieurs façons de céder. Certains concluaient vite qu’ils se trompaient et que le groupe avait raison. D’autres suivaient pour ne pas gâcher les résultats de l’expérimentateur, ou soupçonnaient les autres d’être des moutons ou victimes d’une illusion d’optique, sans que ce soupçon les libère au moment de répondre. Tous sous-estimaient la fréquence de leurs propres concessions. Le conformisme n’est donc pas un mécanisme unique, mais un mélange de doute, de gêne sociale et d’arrangements avec soi-même.

Trois conditions le renforcent : l’unanimité du groupe, la réponse publique et l’ambiguïté de la tâche. Trois conditions l’affaiblissent : un seul dissident, la réponse privée, et un enjeu personnel à avoir raison. Une réplication récente a mesuré ce dernier point, en payant les participants pour chaque bonne réponse (voir plus bas).

Le conformisme se distingue de la preuve sociale, qui consiste à prendre le comportement des autres comme une information quand on ne sait pas, et de l’obéissance étudiée dans le biais d’autorité, où une personne en position d’autorité donne des instructions. Chez Asch, personne ne demande rien au participant. La pression vient du nombre, et du silence de chacun.

Quels exemples du conformisme en Bourse ?

Le cas le plus étudié est celui des analystes financiers, dont le métier est de publier des prévisions comparables, datées et notées. Harrison Hong, Jeffrey Kubik et Amit Solomon ont examiné en 2000, dans le RAND Journal of Economics, les carrières d’analystes américains suivant des bénéfices d’entreprises. Ils montrent que les analystes peu expérimentés risquent davantage d’être licenciés après des prévisions inexactes, mais aussi après des prévisions audacieuses, c’est-à-dire éloignées du consensus, même à précision égale.

Les intéressés en tirent les conséquences. Les jeunes analystes restent plus près du consensus, publient moins souvent les premiers et révisent plus fréquemment leurs chiffres pour s’en rapprocher. Les plus anciens, dont la réputation est faite, s’en écartent davantage. Le conformisme n’est ici ni une faiblesse de caractère ni une illusion d’optique : c’est une réponse rationnelle à un système qui punit l’erreur solitaire plus que l’erreur collective.

Pour l’investisseur, la conséquence est directe. Le consensus des analystes agrège moins d’opinions indépendantes que son nombre de contributeurs ne le laisse croire. Une moyenne de vingt prévisions qui se regardent les unes les autres contient moins d’information que vingt prévisions écrites séparément, et ses erreurs ont tendance à aller toutes dans le même sens.

Comment reconnaître le conformisme dans ses décisions ?

Le conformisme se manifeste rarement par une capitulation spectaculaire. Plus souvent, par de petits ajustements :

  • Vous révisez votre objectif de cours après avoir lu celui des autres, sans information nouvelle sur l’entreprise.
  • Vous taisez une analyse contraire dans un groupe de discussion, parce que tout le monde semble d’accord.
  • Vous vous sentez soulagé de découvrir qu’une perte est partagée par beaucoup, comme si elle en devenait moins réelle.
  • Vous hésitez davantage à publier une position que vous seriez prêt à prendre en silence.

Comment éviter le conformisme ?

Les variantes d’Asch donnent la méthode. Puisque la réponse privée réduit le conformisme, formulez votre jugement par écrit avant de connaître celui des autres : niveau d’entrée, objectif, invalidation. Puisqu’un seul allié suffit à briser l’unanimité, cherchez délibérément un avis contraire documenté, ou jouez vous-même l’avocat du diable pour la thèse dominante.

Dans un cadre collectif, club d’investissement ou comité, la règle la plus efficace est de recueillir les avis séparément avant toute discussion, puis de faire parler les plus jeunes ou les moins gradés en premier. Elle n’empêche pas l’accord ; elle empêche que l’accord se forme avant que les désaccords aient été entendus.

Ce qui ne marche pas : se croire immunisé parce qu’on se sait indépendant d’esprit. Les participants d’Asch ne se jugeaient pas influençables non plus. Et le contre-pied systématique du consensus n’est qu’une autre façon de laisser le groupe décider à votre place.

Quelles sont les limites du conformisme ?

La première objection porte sur la manière dont l’expérience est racontée. En 1990, Ronald Friend, Yvonne Rafferty et Dana Bramel ont examiné dans l’European Journal of Social Psychology 99 présentations de l’expérience dans des manuels publiés de 1953 à 1984 : elles déformaient souvent les résultats en minimisant l’indépendance, alors que près des deux tiers des réponses critiques restaient correctes. Asch, rappellent-ils, y voyait au moins autant une démonstration d’indépendance que de conformisme. Le résultat honnête est donc double : une minorité substantielle de réponses cède, une majorité résiste.

La deuxième porte sur l’époque et la culture. La méta-analyse de Rod Bond et Peter Smith (1996, Psychological Bulletin), qui réunit 133 études menées dans 17 pays, trouve que le conformisme mesuré aux États-Unis a décliné depuis les années 1950 et qu’il est plus élevé dans les pays de culture collectiviste.

Restait à savoir si l’effet tenait encore aujourd’hui. En 2023, Axel Franzen et Sebastian Mader, de l’université de Berne, ont reproduit l’expérience avec 210 personnes recrutées sur le campus, dont 202 retenues dans l’analyse, des groupes de cinq complices et six essais critiques sur dix, résultats publiés dans PLOS ONE. Sans incitation, le taux d’erreur atteint 33 %, très proche des 36,8 % d’Asch. Payés un franc suisse par bonne réponse, les participants se trompent encore dans 25 % des cas. L’influence du groupe se retrouve aussi sur des affirmations politiques, où il n’existe pas de ligne à mesurer. Soixante-dix ans plus tard, la ligne trop courte trouve toujours preneur.

Questions fréquentes sur le conformisme

Quelle est l’expérience d’Asch sur le conformisme ?

Solomon Asch demandait à des étudiants de comparer la longueur de lignes, en public, au milieu de complices qui donnaient unanimement une mauvaise réponse sur 12 essais sur 18. Les participants naïfs ont suivi la majorité dans 36,8 % des cas, alors que les erreurs étaient inférieures à 1 % sans pression. Environ un quart d’entre eux n’ont jamais cédé.

L’expérience d’Asch a-t-elle été répliquée ?

Oui, de nombreuses fois. Une méta-analyse de 1996 recense 133 études dans 17 pays, et une réplication menée à Berne en 2023 retrouve 33 % d’erreurs sans incitation et 25 % avec une petite incitation financière. Les taux varient selon les époques et les cultures, mais l’effet n’a pas disparu.

Quelle différence entre conformisme et soumission à l’autorité ?

Dans le conformisme, personne ne donne d’ordre : la pression vient du nombre et de la peur de se singulariser. Dans la soumission à l’autorité, étudiée par Milgram, une personne investie d’un statut demande de poursuivre. Les deux peuvent se combiner, par exemple dans un comité où le dirigeant parle le premier.

Le conformisme est-il toujours une erreur ?

Non. S’aligner sur un groupe mieux informé est souvent raisonnable, et la plupart des conventions sociales reposent sur lui. Il devient un biais quand il l’emporte sur une information que vous possédez, comme chez les participants d’Asch qui voyaient la bonne ligne.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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