Effet Dunning-Kruger : définition, expériences et exemples en Bourse
L’effet Dunning-Kruger désigne le fait que les personnes les moins performantes dans un domaine sont aussi celles qui surestiment le plus leur niveau, parce que la compétence qui leur manque est celle qui permettrait de voir leurs erreurs.

Qu’est-ce que l’effet Dunning-Kruger ?
L’effet Dunning-Kruger est la tendance des personnes les moins performantes dans un domaine à surestimer fortement leur niveau, faute de disposer des connaissances qui leur permettraient de repérer leurs propres erreurs. Justin Kruger et David Dunning l’ont résumé par un double fardeau : ne pas savoir faire, et ne pas savoir qu’on ne sait pas faire.
L’effet ne dit pas que les ignorants sont plus sûrs d’eux que les experts, ni que la confiance décroît quand on apprend. Il dit quelque chose de plus étroit et de plus gênant : sur une tâche donnée, l’écart entre ce que l’on croit valoir et ce que l’on vaut est le plus grand chez ceux qui valent le moins. Les meilleurs, eux, se sous-estiment, parce qu’ils supposent que ce qui leur paraît facile l’est pour tout le monde.
L’effet Dunning-Kruger en résumé
Peu de résultats de psychologie ont connu pareille fortune hors des laboratoires. L’effet a valu à ses auteurs un prix Ig Nobel de psychologie en octobre 2000, il nourrit d’innombrables débats en ligne, et il fait aujourd’hui l’objet d’une controverse statistique sérieuse. Les deux choses sont vraies à la fois : le constat de départ est robuste, son interprétation l’est moins.
- Famille : la confiance en soi
- Mis en évidence par : Justin Kruger et David Dunning, université Cornell
- Date : 1999
- Expérience de référence : des étudiants testés en humour, en logique et en grammaire, puis invités à estimer leur score et leur rang
- Proche de : l’excès de confiance, l’illusion de validité, le biais d’autocomplaisance
- Sur les marchés : le débutant juge sa méthode sur quelques résultats, sans les outils qui lui permettraient de distinguer la compétence de la chance
Quelles expériences ont révélé l’effet Dunning-Kruger ?
L’article s’ouvre sur un fait divers. En 1995, à Pittsburgh, un certain McArthur Wheeler braque deux banques en plein jour, à visage découvert. Arrêté le soir même, il s’étonne devant les images des caméras : il s’était frotté le visage au jus de citron, persuadé que cela le rendait invisible à la vidéo. Kruger et Dunning, à Cornell, y voient le prototype d’une erreur ordinaire, et décident de la mesurer.
Dans la première étude, 65 étudiants lisent trente blagues et notent leur drôlerie. Leurs notes sont comparées à celles d’un panel d’humoristes professionnels, ce qui donne à chacun un score de « sens de l’humour ». Puis on leur demande de se situer, en centile, par rapport aux autres étudiants. Le quart le moins doué, qui se trouve en moyenne au 12e centile, se place au 58e. Il ne se croit pas excellent ; il se croit au-dessus de la moyenne.
L’humour étant affaire de goût, la deuxième étude passe à la logique. Quarante-cinq étudiants répondent à vingt questions tirées d’un manuel de préparation au LSAT, l’examen d’entrée des facultés de droit américaines. Le quart inférieur, au 12e centile, estime son résultat au 62e centile et son aptitude générale au 68e ; il pense avoir répondu juste à 14,2 questions, il en a réussi 9,6. À l’autre bout, le quart supérieur, au 86e centile, se place au 68e : il se sous-estime.
La troisième étude, sur la grammaire anglaise avec 84 étudiants, donne le même profil : le quart inférieur, au 10e centile, se voit au 61e pour le test. On montre ensuite à certains participants les copies de leurs camarades. Les meilleurs, découvrant que les autres font plus d’erreurs qu’ils ne le pensaient, relèvent leur estimation ; les moins bons, incapables de reconnaître les bonnes réponses chez les autres, ne corrigent pas la leur. La quatrième étude, avec 140 étudiants, apporte la contre-épreuve : après dix minutes de formation à la logique, les moins bons repèrent beaucoup mieux leurs propres erreurs et révisent nettement à la baisse l’estimation de leur score.
Comment fonctionne l’effet Dunning-Kruger ?
Le mécanisme proposé tient en une phrase : les compétences qui permettent de produire une bonne réponse sont souvent les mêmes que celles qui permettent de reconnaître qu’une réponse est bonne. Les psychologues appellent métacognition cette capacité à juger sa propre pensée. Celui qui ignore une règle de grammaire ne voit pas qu’il l’a enfreinte ; il n’a donc aucune raison de douter.
L’effet est amplifié dans les domaines où le résultat est lent, bruité ou ambigu, parce que la réalité ne vient pas corriger l’auto-évaluation. Il s’atténue quand un retour d’information précis arrive vite, et surtout quand la personne apprend : dans la quatrième étude de 1999, c’est en devenant meilleurs en logique que les étudiants deviennent meilleurs juges d’eux-mêmes.
Il faut se méfier de l’image populaire d’une courbe où la confiance culmine chez le débutant, s’effondre, puis remonte avec l’expertise. Cette « montagne de la stupidité » ne figure pas dans l’article de 1999, dont les graphiques montrent une confiance assez plate et une performance qui varie beaucoup. L’effet décrit un écart, non un pic d’assurance.
Quels exemples de l’effet Dunning-Kruger en Bourse ?
Les marchés offrent à l’effet Dunning-Kruger un terrain idéal : le retour d’information est immédiat en apparence, mais presque inutilisable sur un petit nombre d’opérations. Dix trades gagnants peuvent venir d’une méthode, d’une tendance porteuse ou du hasard, et il faut précisément une certaine compétence statistique pour savoir combien d’opérations seraient nécessaires pour trancher.
Une étude brésilienne, restée à l’état de document de travail, donne la mesure du problème, sans mesurer directement la confiance des intéressés. Fernando Chague, Rodrigo De-Losso et Bruno Giovannetti ont suivi tous les particuliers qui ont commencé à faire du day trading sur le contrat à terme sur l’indice brésilien entre 2013 et 2015, et qui ont persisté au moins 300 jours : 1 551 personnes sur près de 20 000 débutants. Quatre-vingt-dix-sept pour cent ont perdu de l’argent. Seuls 0,4 % ont gagné plus qu’un guichetier de banque, soit 54 dollars par jour. Et les auteurs ne trouvent aucune trace d’apprentissage : continuer ne rend pas meilleur.
Ce dernier point est le plus parlant pour notre sujet. Trois cents jours de séances, c’est beaucoup de retour d’information. Que tant de personnes persistent malgré des résultats négatifs suppose qu’elles n’ont pas lu ces résultats comme la preuve d’un manque de compétence. C’est une interprétation, non une mesure : l’étude ne demande à personne d’estimer son niveau. Mais elle décrit exactement la situation que Kruger et Dunning jugent la plus propice à leur effet, une tâche difficile où l’on peut se tromper longtemps sans le savoir.
Le même schéma se lit dans chaque phase d’engouement, de la bulle Internet aux cryptomonnaies : des nouveaux venus portés par un marché haussier attribuent leurs gains à leur talent, faute d’avoir connu le marché qui les reprendrait. Le biais du survivant fait le reste, puisque l’on n’entend que ceux qui ont réussi.
Comment reconnaître l’effet Dunning-Kruger dans ses décisions ?
Par définition, l’effet est difficile à voir de l’intérieur. On le repère donc à des indices indirects.
- Vous jugez votre méthode sur moins d’une centaine d’opérations, et vous la trouvez concluante.
- Vous ne savez pas dire ce que serait un résultat qui vous prouverait que vous avez tort.
- Les explications des traders plus expérimentés vous semblent inutilement compliquées.
- Votre confiance a augmenté plus vite que votre nombre de trades enregistrés.
Comment éviter l’effet Dunning-Kruger ?
La seule parade démontrée par Kruger et Dunning eux-mêmes est d’apprendre : la compétence corrige l’auto-évaluation. En pratique, cela suppose de se donner des étalons extérieurs. Comparer ses résultats à un indice de référence, frais compris, plutôt qu’à zéro. Tenir un journal de toutes les opérations, y compris celles qu’on préférerait oublier. Fixer à l’avance le nombre d’opérations au-delà duquel on jugera une méthode, et ne pas augmenter la taille des positions avant.
La relecture par un tiers compétent est une autre façon d’emprunter la métacognition qui nous manque : un trader plus expérimenté verra dans votre journal des erreurs que vous ne pouvez pas voir, comme les étudiants de la troisième étude ne voyaient pas celles des autres. Ce qui marche mal, c’est de connaître l’effet : on l’applique volontiers aux autres, rarement à soi.
Quelles sont les limites de l’effet Dunning-Kruger ?
L’effet Dunning-Kruger est l’un des résultats les plus discutés de la psychologie récente, et la discussion est d’abord statistique. Dès 2002, Joachim Krueger et Ross Mueller montrent dans la même revue qu’une bonne partie du profil peut s’expliquer sans métacognition : il suffit que tout le monde se croie un peu au-dessus de la moyenne, et que l’auto-évaluation soit mesurée avec du bruit. Mécaniquement, ceux qui ont le plus mal réussi un test un jour donné paraîtront s’être le plus surestimés, par simple régression vers la moyenne.
Edward Nuhfer et ses collègues ont montré en 2016, par des simulations avec des nombres aléatoires, que les graphiques en quartiles utilisés en 1999 produisent ce profil même avec des données sans signal. Gilles Gignac et Marcin Zajenkowski ont conclu en 2020, dans la revue Intelligence, que l’effet était pour l’essentiel un artefact statistique. Kruger et Dunning ont répondu dès 2002 que la régression n’explique pas à elle seule le profil observé.
La plus grande réplication à ce jour penche pour une version modeste. En 2021, dans Nature Human Behaviour, Rachel Jansen, de Berkeley, Anna Rafferty et Thomas Griffiths reprennent les tests de grammaire et de logique avec environ 4 000 participants dans chacune de deux études. Leur modèle montre que le profil peut naître de deux mécanismes, les croyances préalables de chacun sur son niveau ou une moindre capacité à juger ses propres réponses ; leurs données donnent raison au second : les moins performants savent moins bien dire si leurs réponses sont justes. L’effet existe donc probablement, plus petit que sa légende.
Questions fréquentes sur l’effet Dunning-Kruger
L’effet Dunning-Kruger a-t-il été réfuté ?
Non, mais il a été réduit. Plusieurs chercheurs ont montré qu’une partie du profil observé en 1999 est un artefact statistique dû à la régression vers la moyenne. Une grande réplication de 2021 conclut néanmoins que les moins performants évaluent moins bien leurs propres réponses, ce qui est le cœur de la thèse.
La courbe du « mont Stupide » vient-elle de Dunning et Kruger ?
Non. Cette courbe, qui montre une confiance très haute chez le débutant puis une chute et une remontée, ne figure pas dans l’article de 1999. Elle est une vulgarisation ultérieure. Les données originales montrent plutôt des auto-évaluations assez proches d’un groupe à l’autre et des performances très différentes.
Quelle différence avec l’excès de confiance ?
L’excès de confiance touche tout le monde, y compris les compétents, et concerne surtout la précision des prévisions. L’effet Dunning-Kruger dit que l’écart entre niveau perçu et niveau réel est maximal chez les moins performants, et l’explique par un manque de métacognition.
Les experts sont-ils à l’abri ?
Non. Dans les études de 1999, les meilleurs se classent plus bas qu’ils ne le sont, ce qui est une autre erreur. Et un expert d’un domaine redevient novice dans un autre : un excellent chirurgien qui se met au trading n’emporte pas sa compétence avec lui.
Pour aller plus loin
- Michel de Montaigne, pour qui la présomption était notre maladie naturelle et originelle
- Daniel Kahneman, pour le cadre plus large des erreurs de jugement dont l’effet est un cas particulier
- Sur le forum : un membre présente l’effet Dunning-Kruger et sa pertinence pour les débutants, avec les réactions de traders qui s’y sont reconnus
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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