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John Stuart Mill : biographie, idées et héritage

John Stuart Mill (1806-1873) a signé la synthèse de l’économie classique en 1848, séparé production et répartition et défendu la liberté individuelle.

John Stuart Mill : biographie, idées et héritage

Qui était John Stuart Mill ?

John Stuart Mill (1806-1873) est un économiste et philosophe britannique, auteur des Principes d’économie politique (1848), la grande synthèse de l’économie classique, et de De la liberté (1859), le texte fondateur du principe de non-nuisance. Formé dès l’enfance par son père James Mill, ami de David Ricardo, il a passé trente-cinq ans à la Compagnie des Indes orientales, siégé trois ans à la Chambre des communes et défendu le vote des femmes devant le Parlement britannique.

Héritier direct d’Adam Smith et de Ricardo, Mill fait du laisser-faire la règle générale, mais il accepte de nombreuses exceptions, imagine une économie sans croissance et se dit, à la fin de sa vie, proche des socialistes. Libéraux, sociaux-démocrates et écologistes le revendiquent tour à tour.

John Stuart Mill en résumé

Né à Londres, éduqué à la maison selon un programme d’une précocité célèbre, John Stuart Mill entre en 1823 à la Compagnie des Indes orientales, où il fera toute sa carrière. Après une dépression à vingt ans, il élargit l’héritage utilitariste de son père et de Jeremy Bentham. Son Système de logique (1843) puis ses Principes d’économie politique (1848) en font une autorité intellectuelle. Il sépare les lois de la production, qu’il juge fixées par la nature, des règles de la répartition, qui dépendent des institutions. Député de Westminster de 1865 à 1868, il meurt à Avignon en 1873.

  • Naissance : 20 mai 1806, à Pentonville, Londres
  • Mort : 7 mai 1873, à Avignon (le 8 mai selon l’Encyclopædia Britannica)
  • Nationalité : britannique
  • Courant : économie classique, utilitarisme, libéralisme
  • Œuvres principales : Principes d’économie politique (1848), De la liberté (1859), L’Utilitarisme (1861)
  • Idée la plus connue : la production obéit à des lois naturelles, la répartition des richesses à des choix de la société

Un enfant prodige devenu conscience du libéralisme victorien

John Stuart Mill naît le 20 mai 1806 à Pentonville, alors faubourg du nord de Londres. Il n’ira jamais à l’école : son père, James Mill, auteur d’une histoire de l’Inde britannique et proche de Jeremy Bentham, l’instruit lui-même. L’enfant commence le grec à trois ans ; à huit ans, il a lu Ésope, Xénophon et Hérodote. Vers treize ans, son père lui enseigne l’économie politique au cours de promenades, puis lui fait lire Smith et Ricardo. À quatorze ans, il passe environ un an en France dans la famille de Samuel Bentham, frère du philosophe, et séjourne à Paris chez Jean-Baptiste Say, ami et correspondant de son père.

En mai 1823, à dix-sept ans, il entre comme simple commis à la Compagnie des Indes orientales, où il rédige la correspondance adressée aux autorités de l’Inde. À l’automne 1826, il traverse une dépression de plusieurs mois, qu’il raconte dans son Autobiographie : l’analyse rationnelle des plaisirs et des peines ne lui suffit plus, et la poésie de Wordsworth, découverte en 1828, l’aide à en sortir. Il restera à la Compagnie toute sa carrière, deviendra examinateur de la correspondance indienne en 1856 et prendra sa retraite en 1858, lorsque la Couronne reprend le gouvernement de l’Inde.

En 1830, il rencontre Harriet Taylor. Leur amitié dure plus de vingt ans ; ils se marient en 1851, deux ans après la mort du premier mari de Harriet. Mill lui attribue une large part de ses œuvres, notamment le chapitre des Principes sur l’avenir probable des classes laborieuses. Elle meurt à Avignon à la fin de 1858, d’une congestion pulmonaire, en route pour Montpellier. Mill achète une maison près de sa tombe et y vit une grande partie de l’année avec la fille de Harriet, Helen Taylor.

Le Système de logique paraît en 1843 ; les Essais sur quelques questions non résolues d’économie politique, écrits en 1830 et 1831, sont imprimés en 1844 ; les Principes sortent en 1848 et seront révisés jusqu’à la septième édition (1871). Suivent De la liberté (1859), les Considérations sur le gouvernement représentatif (1861), L’Utilitarisme (1861, en volume en 1863) et De l’assujettissement des femmes (1869). Élu député libéral de Westminster en 1865, il propose en 1867 de remplacer « man » par « person » dans la loi électorale pour ouvrir le vote aux femmes ; l’amendement est rejeté mais recueille 73 voix, ce qui surprend. Battu à l’automne 1868, il meurt à Avignon le 7 mai 1873, d’un érysipèle, et repose auprès de sa femme au cimetière Saint-Véran.

Les idées clés

Production et répartition. Le livre II des Principes s’ouvre sur une distinction célèbre. Les lois de la production, écrit Mill, ont le caractère de vérités physiques : on ne double pas la récolte d’un champ en doublant le travail. La répartition des richesses, au contraire, relève uniquement des institutions humaines : une fois les biens produits, la société décide à qui ils reviennent et à quelles conditions. Le cadre d’ensemble est présenté dans la fiche sur la théorie de l’économie classique.

L’homme économique. Dans son essai sur la définition de l’économie politique, Mill affirme que cette science ne considère l’homme que comme un être qui désire posséder de la richesse et qui sait comparer l’efficacité des moyens pour l’obtenir. Il compare cette hypothèse à la définition de la ligne en géométrie : une abstraction assumée, non une description des hommes réels. C’est l’origine de ce qu’on appellera l’homo œconomicus, expression que Mill n’emploie pas lui-même.

Les valeurs internationales. Ricardo avait montré, avec l’avantage comparatif, que deux pays gagnent à se spécialiser. Restait à savoir à quel prix ils échangent. Mill répond par l’équation de la demande internationale : les produits d’un pays s’échangent contre ceux des autres à des valeurs telles que ses exportations paient exactement ses importations. Le partage du gain dépend donc de l’intensité de la demande de chaque pays pour les produits de l’autre.

L’état stationnaire. Les classiques redoutaient le moment où les rendements décroissants de la terre arrêteraient l’accumulation du capital. Mill renverse la perspective : il ne regarde pas l’état stationnaire avec l’aversion des économistes de l’ancienne école et le préfère à une course où chacun piétine son voisin pour s’élever. Dans les pays avancés, écrit-il, ce qui manque n’est plus la production mais une meilleure répartition ; un capital et une population stables n’empêcheraient ni le progrès des techniques ni celui des esprits.

Le laisser-faire et ses exceptions. Au dernier chapitre des Principes, Mill pose que le laisser-faire doit être la pratique générale et que toute dérogation, si elle n’est pas exigée par un grand bien, est un mal certain. La charge de la preuve pèse sur ceux qui réclament l’intervention. Il admet pourtant des exceptions : l’instruction, les phares que les navires ne peuvent payer à l’usage, la recherche scientifique, et la protection temporaire d’une industrie naissante dans un pays jeune (voir le protectionnisme).

Une œuvre en contexte : les Principes d’économie politique (1848)

Les Principes d’économie politique, avec certaines de leurs applications à la philosophie sociale paraissent à Londres en 1848, l’année des révolutions en Europe. L’ouvrage compte cinq livres : la production, la répartition, l’échange, l’influence du progrès de la société, et celle du gouvernement. Mill reprend Smith, Malthus et Ricardo, et applique leurs principes aux questions du moment : condition ouvrière, propriété paysanne, Irlande, fiscalité. Il y défend par exemple une limite aux sommes qu’une personne peut recevoir par don ou par héritage.

Le livre évolue au fil des éditions. Selon l’Autobiographie, la première, écrite avant la révolution de février 1848, présentait les difficultés du socialisme avec tant de force que le ton en était plutôt hostile ; la deuxième puis la troisième se montrent plus ouvertes et décrivent un avenir où les travailleurs posséderaient en commun le capital de leur entreprise. Sur la valeur, Mill affiche une confiance vite démentie : il ne restait selon lui rien à éclaircir dans les lois de la valeur, et la théorie était complète.

Le succès est durable. Selon l’encyclopédie d’Econlib, les Principes restent le principal manuel d’économie pendant une quarantaine d’années, jusqu’à ce que les Principes d’économie d’Alfred Marshall (1890) prennent le relais. Plus d’un siècle plus tard, Ronald Coase partira encore de l’exemple du phare, tiré de ce livre, pour montrer que des phares britanniques avaient été financés par des particuliers.

Les critiques et les débats

Le fonds des salaires. Comme ses prédécesseurs, Mill expliquait les salaires par un fonds de capital destiné à payer les travailleurs : le salaire moyen serait ce fonds divisé par le nombre d’ouvriers. En 1869, dans la Fortnightly Review, en rendant compte d’un livre de William Thornton sur le travail, il abandonne cette doctrine. L’Irlandais John Elliott Cairnes a pourtant repris la défense de la théorie en 1874.

La révolution marginaliste. La phrase sur une théorie de la valeur « complète » est devenue l’exemple type d’une certitude prématurée. Dans les années 1870, William Stanley Jevons, Carl Menger et Léon Walras fondent la valeur sur l’utilité marginale, et non plus sur le coût de production, ce qui rend caduque une partie du livre III des Principes (voir le marginalisme).

Libéral ou socialiste ? Les lecteurs libéraux retiennent le principe de non-nuisance de De la liberté : la seule raison légitime de contraindre un membre d’une société civilisée est d’empêcher qu’il nuise à autrui, et son propre bien n’est pas une justification suffisante. D’autres soulignent que Mill se rangeait lui-même, avec Harriet Taylor, parmi les socialistes, tout en refusant la tyrannie de la société sur l’individu. Les deux lectures s’appuient sur ses textes.

Peut-on séparer production et répartition ? Ses critiques font valoir qu’on ne modifie pas la répartition sans toucher à la production : un impôt ou une redistribution change les incitations à travailler, à épargner et à investir. Mill traite pourtant de ces effets au livre V, consacré à la fiscalité.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

La théorie de la valeur de Mill a été dépassée par le marginalisme, mais plusieurs de ses idées circulent toujours. L’homme économique reste l’hypothèse de départ des modèles, et l’économie comportementale de Daniel Kahneman ou de Richard Thaler s’est construite en mesurant les écarts entre cette hypothèse et les comportements réels. L’équation de la demande internationale annonce l’analyse moderne des termes de l’échange. L’état stationnaire est relu par les partisans de la décroissance.

Son influence la plus large tient à De la liberté : le principe de non-nuisance reste une référence dans les débats sur la liberté d’expression, la prohibition des drogues ou le paternalisme de l’État. De l’assujettissement des femmes, publié un an après sa défaite électorale, reste un classique des plaidoyers pour l’égalité des sexes.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

La distinction de Mill entre production et répartition aide à lire l’actualité. Les données de production (productivité, investissement, emploi) décrivent ce que l’économie peut fournir ; les décisions de répartition (fiscalité, droits de succession, salaire minimum, partage de la valeur entre actionnaires et salariés) relèvent du politique et peuvent changer brutalement après une élection. Une partie du risque porté sur un secteur ou un pays tient à cette seconde catégorie, plus difficile à modéliser.

L’équation de la demande internationale rappelle qu’un pays dont les produits sont très demandés obtient de meilleurs termes de l’échange, ce qui se lit dans sa balance commerciale et souvent dans sa monnaie. Enfin, Mill savait que l’homme économique est une simplification : sur les marchés, la peur, l’impatience ou l’imitation éloignent souvent les décisions de ce calcul. Ces grilles ne disent pas quoi acheter ; elles aident à comprendre les réactions des prix.

Questions fréquentes

Qu’a apporté John Stuart Mill à l’économie ?

John Stuart Mill a donné à l’économie classique sa synthèse la plus complète, les Principes d’économie politique (1848). Il a formulé la théorie des valeurs internationales, défini l’homme économique comme une abstraction, séparé les lois de la production des règles de la répartition et réhabilité l’état stationnaire.

John Stuart Mill était-il libéral ?

Oui, au sens où il défend la liberté individuelle dans De la liberté et fait du laisser-faire la règle générale. Mais il admet de nombreuses exceptions, soutient les coopératives ouvrières et une limite aux héritages, et écrit dans son Autobiographie que son idéal le rangeait parmi les socialistes.

Qu’est-ce que le principe de non-nuisance de Mill ?

Énoncé dans De la liberté (1859), il pose que la société ne peut contraindre un individu que pour l’empêcher de nuire à autrui. Le bien de la personne elle-même, physique ou moral, ne justifie pas la contrainte : on peut la conseiller ou la persuader, pas la forcer.

Quel livre lire de John Stuart Mill ?

Pour l’économie, le livre IV des Principes d’économie politique, avec les chapitres sur l’état stationnaire et l’avenir des classes laborieuses. Pour la philosophie politique, De la liberté, court et accessible. L’Autobiographie raconte son éducation et sa crise de 1826.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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