Économie numérique : l’adaptation nécessaire des entreprises

Une petite interview d’Atlantico sur l’économie numérique que je vous soumet :
L’économie des services et de la vente classique est heurtée de plein fouet par l’économie numérique qui représente un quart de la croissance de l’économie française en 2010. L’économie de l’internet ne connait pas la crise et progresse toujours un petit plus chaque année, chaque progression de ses parts de marché se fait au détriment du commerce classique. Actuellement, les entreprises présentes sur Internet croissent deux fois plus vite que les autres et exportent deux fois plus.
Nous ne sommes cependant pas devant un processus de destruction créatrice comme pouvait le concevoir Joseph Schumpter. Pour lui, c’est l’offre de nouveaux produits sur le marché qui détruit les entreprises n’arrivant pas à innover, comme Kodak récemment qui n’a pas survécu au passage de la photographie au numérique. L’économie numérique, dans le cas de Virgin Stores, n’a pas produit des articles réellement innovants permettant d’attaquer frontalement les entreprises culturelles, le livre numérique n’est pour rien dans les difficultés de Virgin Stores, mais elle les a étouffé lentement en créant de nouveaux canaux de distribution et de nouveaux services. Elle ne fait donc que se substituer à un canal de distribution pour vendre les mêmes produits, nous ne sommes donc pas dans la logique schumpterienne.
Ce qui fait son succès, c’est que le commerce électronique répond parfaitement aux contraintes du monde moderne : il faut aller de plus en plus vite, bien que nous courions de plus en plus, nous avons de moins en moins le temps. Quel cadre peut encore prendre le temps, après une journée de travail et des transports en commun qui l’attendent pour rentrer chez lui, d’aller acheter un cadeau d’anniversaire chez Virgin Stores pour l’envoyer à sa chère mère ? Pour cela, Il devrait faire la queue deux fois, chez Virgin Stores et ensuite se rendre à la Poste… temps qu’il préférera utiliser à sa vie de famille déjà fragilisée par ses horaires… En 5 minutes via son smartphone, il peut choisir et comparer les produits, les envoyer avec un beau paquet cadeau et un petit mot à destination. Simplicité, Rapidité, Efficacité…
– Quel bilan peut-on faire à l’heure actuelle des conséquences de la révolution internet en termes d’emploi et de destruction/création d’activité ?
Il est délicat d’affirmer que l’économie numérique a détruit plus d’emplois qu’elle n’en a créé car les données sont parfois contradictoires. Le Ministère de l’Économie français annonce dans son « plan France numérique 2020 » que 700 000 emplois ont été créés en 15 ans et 450 000 de plus seront créés d’ici 2015 grâce à l’économie numérique. Certains secteurs ont été durement touchées par la concurrence, telles les agences de voyages. Les emplois créés sont bien souvent plus précaires que ceux détruits, les employés de Virgin Stores en CDI pourront trouver une embauche comme magasinier préparateur de commandes en CDD chez Amazon… L’économie numérique ne fait en fait qu’accélérer les changements globaux que l’on peut observer au seins même de l’économie « réelle » ou classique…
– Faut-il s’en inquiéter ? La France vous semble-t-elle s’adapter à une cadence acceptable ?
La France a été longtemps à la traine dans l’usage de l’internet pour des raisons historiques, monopolistiques et politiques. L’État a voulu protéger coûte que coûte l’internet à la Française, le Minitel qui était une machine à cash formidable pour France Télécom. C’était notre exception culturelle française, nous vantions alors son potentiel face à l’internet. Il est ainsi navrant de voir que jusqu’au début des années 2000, la France était à la traine des pays occidentaux dans l’utilisation de l’internet, dans le e commerce…
Les médias télévisés français sentant le danger et le concurrent potentiel ont aussi contribué à ce phénomène en soulignant à l’excès les risques de l’internet faisant peur à une grande frange de la population avec des reportages sur les dangers de l’internet, les fraudes à la carte bleues… On peut retrouver des reportages de journaux télévisés de 20h du début des années 90 assimilant l’internet à un repère de terroristes et de pédophiles… les gens honnêtes ne s’y risquant pas. Ce phénomène est classique en histoire économique, toute innovation est toujours combattue au départ car l’inconnu fait peur, il suffit de se rappeler de l’opposition à l’électricité en France au XIXème siècle qui allait rendre aveugle, des réticences au développement des chemins de fer ou de l’automobile qui feraient exploser les boites crâniennes du fait de la vitesse…
Heureusement, cette époque est révolue et nous rattrapons rapidement notre retard, plus de 40 millions de français sont maintenant connectés. Cependant, ce pêché originel se paye cher aujourd’hui dans le paysage du web français qui est inexistant à l’échelle planétaire. Pendant que les américains développaient Ebay, Yahoo, Google, Amazon… nous tentions encore de résister encore et toujours à l’envahisseur avec notre minitel… On en voit les résultats…
– Ce phénomène touche-t-il davantage les produits culturels ? Allons nous vers une amazonisation généralisée des achats ?
Nous pouvons parler effectivement d’un amazonisation généralisée des achats, les produits culturels ne sont qu’un exemple d’actualité. Les agences bancaires sont par exemple elles aussi concurrencées par leurs propres filiales virtuelles qui proposent des tarifs bien plus attractifs sur les mêmes produits financiers. Certains secteurs n’existent quasiment plus que virtuellement, 87 % des français passent par internet pour choisir et commander leurs voyages, les boutiques de voyagistes physiques ferment les unes après les autres. Les soldes se font de plus en plus sur internet, c’est un phénomène en pleine explosion. On se rend par exemple dans un magasin physique pour voir son futur écran de télévision, apprécier la qualité du son et de l’image, mobiliser le vendeur et au final on rentre chez soi pour le commander par internet après avoir utilisé un comparateur de prix et ainsi réaliser des économies substantielles. L’internaute français étant aussi de plus en plus éduqué, et vu l’évolution du pouvoir d’achat, il favorisera de plus en plus les achats sur Internet qui lui permettent de comparer les prix très simplement.
– La disparition des chaines de « magasins culturels » est-elle inéluctable ou une adaptation stratégique est-elle encore possible ?
La survie de ces chaines de magasins culturels est des plus incertaines, la cession de la Fnac car le groupe PPR marque bien ce phénomène, quelle rentabilité peut avoir ces magasins physiques avec de lourdes charges (loyers, entretien des locaux, électricité…) fasse à un site web qui ne connait pas ses coûts financiers ? Ces magasins culturels sont donc en voie de disparition en tant que telle, le rayon des livres à la Fnac devient la part congrue, l’alibi moral au profit du matériel informatique, des smartphones et autres tablettes numériques. La rentabilité de ces magasins reposent sur le volume des ventes de forfaits téléphoniques, du dernier Ipad… pas sur le dernier succès de librairie. Il suffit de regarder le titre de la page d’accueil du site de la Fnac pour voir où sont les priorités : « Fnac : DVD, informatique, jeux vidéo, logiciel, CD, GPS, livres… ». L’avenir de ces magasins culturels est hélas de perdre leur identité, on ne fera plus grande différence entre un magasin Fnac ou Darty. Mais le développement des achats sur internet permettront dans une certaine mesure de « sauver » certains magasins physiques. J’ai voulu acheter récemment un appareil électroménager, j’ai demandé au vendeur une ristourne qu’il m’a refusé. Je l’ai alors commandé directement sur mon smartphone dans le magasin, bénéficiant des 10 % de réduction qu’offrait leur site web et en demandant un retrait en magasin. Une demi heure après mon produit était disponible et je suis reparti avec. Ce magasin n’est plus qu’un « show room » et un centre de retrait pour mes achats sur internet.
Benoist Rousseau
Sièges CME & CBOT · Maîtrise d’histoire (Sorbonne)
Historien de formation (Paris-Sorbonne), je lis les marchés avec le recul de l’histoire : trader actif depuis 1994, enseignant depuis 1998, entrepreneur depuis 2004. En 2010, je fonde andlil.com, communauté lauréate en 2024 du Grand Prix d’Excellence « Meilleur Blog et Forum Boursier » ; en 2022, l’École de Trading.
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