Destruction créatrice : théorie économique et trading

Qu’est-ce que la destruction créatrice ?
La destruction créatrice est le processus par lequel les innovations font disparaître des produits, des techniques, des entreprises et des emplois anciens, tout en en créant de nouveaux. L’économiste Joseph Schumpeter, qui a rendu l’expression célèbre en 1942, y voit le moteur même de la croissance dans une économie capitaliste.
Les produits nouveaux qui s’imposent sur le marché apportent davantage que ceux qu’ils remplacent : ils sont générateurs de croissance et de développement.
Quand une société crée un nouveau produit, améliore des technologies, elle est susceptible de détruire sa concurrence. Par l’innovation, elle peut prendre l’ascendant et si ses concurrents n’arrivent pas à suivre, ils peuvent disparaître, le consommateur se désintéressant de leurs produits, les nouveaux produits tuent les anciens produits.
Il y a beaucoup d’exemples dans l’histoire d’entreprises qui disparaissent car elles ont été dépassées technologiquement par leurs concurrents. On peut citer le DVD qui a anéanti la cassette vidéo, la société Polaroid, dépassée par l’appareil numérique, en faillite en 2001 puis en 2008.
Dans l’économie traditionnelle, on ne voit que la guerre des prix entre les concurrents mais l’idée nouvelle de Joseph Schumpeter est de mettre au centre l’évolution de la technologie. Il y voit une évolution naturelle, les nouvelles technologies remplaçant les anciennes technologies, les nouvelles sociétés remplaçant les vieilles sociétés.

Comment analyser la destruction créatrice de Schumpeter ?
Il faut cependant émettre quelques réserves à la destruction créatrice de Joseph Schumpeter.
En effet, il ne prend pas en compte le facteur social qui a des incidences sur l’économie réelle. Ainsi l’État se doit d’intervenir pour sauver les banques quand elles sont en difficulté, il ne peut se permettre de les laisser disparaître car l’économie réelle pourrait alors s’écrouler même si elles sont dépassées par d’autres.
De même, les nouvelles technologies remplaçant les anciennes créent généralement moins d’emplois ce qui pose des problèmes à long terme : la destruction créatrice vient bien de l’innovation, des nouveaux produits mais elle laisse de moins en moins de place aux salariés consommateurs. L’arrivée de l’informatique a créé de nouveaux métiers, comme ceux de programmeur ou d’informaticien, mais elle en a fait disparaître beaucoup d’autres, surtout parmi les tâches routinières.
Ce que j’écrivais sur la destruction créatrice
« Il est délicat d’affirmer que l’économie numérique a détruit plus d’emplois qu’elle n’en a créé car les données sont parfois contradictoires. »
« Économie numérique : l’adaptation nécessaire des entreprises », 5 janvier 2013, interrogé par Atlantico après la cessation de paiements de Virgin Stores
Si l’innovation continue avec une destruction d’emplois, il n’y aura plus assez de nouveaux consommateurs pour acheter les nouveaux produits, étant au chômage leur pouvoir d’achat ne sera pas suffisant pour consommer ces nouvelles innovations.
Joseph Schumpeter considère ainsi que la croissance vient de l’innovation et de l’entrepreneur innovateur. Mais il observe que, dans les grandes sociétés, l’innovation devient une affaire de routine, confiée à une multiplication de cadres gestionnaires, d’experts et de bureaucrates. Ceux-ci raisonnent en fonction de la carrière, d’un revenu régulier et de leur position sociale. Ils sont ainsi prédisposés à ne pas prendre de risques comme dans le modèle de l’entrepreneur.
Il est à noter que Joseph Schumpeter pense que le système capitaliste peut mourir par manque de dynamisme. Si nous perdons les entrepreneurs innovateurs, les monopoles s’installeront et la stagnation s’imposera. La stagnation, dans un monde en croissance démographique, est en fait une régression pour l’ensemble de la population mondiale. L’entrepreneur innovateur est donc dans la théorie de Joseph Schumpeter l’élément indispensable au fonctionnement du système économique. Sans lui, le système économique s’ankylose et il ralentit inexorablement faisant chuter la croissance économique.
Citation sur la destruction créatrice
« L’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste vient des nouveaux biens de consommation, des nouvelles méthodes de production ou de transport, des nouveaux marchés, des nouvelles formes d’organisation industrielle que crée l’entreprise capitaliste. »
Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), chapitre VII
Voir aussi : Définition du Capitalisme
La destruction créatrice en résumé
La destruction créatrice désigne le processus par lequel les innovations font disparaître des produits, des techniques, des entreprises et des emplois anciens tout en en créant de nouveaux. Pour Joseph Schumpeter, qui l’a popularisée en 1942, ce renouvellement permanent est le moteur même de la croissance dans une économie capitaliste. La croissance ne vient pas d’abord de la concurrence par les prix, mais de la concurrence par la nouveauté.
D’où vient l’expression « destruction créatrice » ?
Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste né en Moravie, alors dans l’Empire austro-hongrois, enseigne à Harvard à partir de 1932. Dès sa Théorie de l’évolution économique (1911), il place l’entrepreneur innovateur au centre de l’économie : c’est lui qui introduit un nouveau produit, une nouvelle méthode de production, un nouveau marché, une nouvelle source de matières premières ou une nouvelle organisation, c’est-à-dire les sources que l’on retrouve dans la citation ci-dessus.
L’expression elle-même apparaît déjà en 1913 chez l’économiste allemand Werner Sombart, dans Krieg und Kapitalismus (Guerre et capitalisme). Mais c’est Schumpeter qui la rend célèbre dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), dont le chapitre VII s’intitule « Le processus de destruction créatrice ». Il y écrit que ce processus est le fait essentiel du capitalisme, et que la vraie concurrence est celle du produit nouveau, de la technique nouvelle ou de la nouvelle forme d’organisation, qui menace les entreprises installées dans leur existence même, et non à la marge de leurs prix. La citation reproduite plus haut est tirée de ce chapitre.
Qu’est-ce qui distingue le premier et le second Schumpeter ?
Un point mérite d’être précisé, car il nuance une partie de l’analyse ci-dessus. Schumpeter a changé d’avis sur le rôle des grandes entreprises. Le Schumpeter de 1911 voit l’innovation venir de l’entrepreneur individuel qui bouscule les entreprises établies. Le Schumpeter de 1942 estime au contraire que les grandes entreprises, avec leurs laboratoires et leurs moyens de recherche, sont devenues le principal moteur de l’innovation, et que la concurrence parfaite des manuels n’est pas le bon modèle de l’efficacité. Il va jusqu’à écrire que les grandes firmes ont sans doute davantage contribué à élever le niveau de vie qu’à le freiner.
Sa crainte pour l’avenir du capitalisme vient de là. Dans les grandes organisations, l’innovation devient une affaire de routine confiée à des équipes de spécialistes ; la fonction de l’entrepreneur perd de son importance, et avec elle la classe sociale qui défend le système. Schumpeter prédit ainsi que le capitalisme pourrait céder la place à une forme de socialisme, non par échec économique comme chez Marx, mais à cause de son succès. Il précisait que prévoir cette évolution ne revenait pas à la souhaiter.
Quels exemples illustrent la destruction créatrice ?
En 1975, Steven Sasson, ingénieur chez Kodak, met au point le premier appareil photo numérique. Kodak, dont les profits reposaient sur la pellicule, tarde à miser sur le numérique ; le numérique puis le téléphone portable emportent son marché, et l’entreprise se déclare en faillite le 19 janvier 2012. L’innovation qui l’a ruinée était née dans ses propres laboratoires.

Les indices boursiers enregistrent ce renouvellement. General Electric, présent dans le Dow Jones dès sa création en 1896 et sans interruption depuis 1907, en est retiré le 26 juin 2018 et remplacé par Walgreens. La composition d’un indice n’est jamais figée : elle reflète, avec retard, les entreprises qui gagnent et celles qui déclinent.
Quelles critiques adresse-t-on à la destruction créatrice ?
Le premier débat porte sur l’emploi. La crainte que l’automatisation détruise plus d’emplois qu’elle n’en crée est ancienne. L’économiste David Autor, du MIT, y a consacré un article de référence, « Why Are There Still So Many Jobs ? » (Journal of Economic Perspectives, 2015). Il y montre que les machines remplacent certaines tâches mais en complètent beaucoup d’autres, et que les gains de productivité augmentent la demande de travail ailleurs ; il reconnaît en revanche que la transition est douloureuse pour les métiers routiniers et qu’elle a polarisé les salaires. Le bilan global dépend donc de la période et du pays observés, et le débat est relancé à chaque vague technologique.
Le deuxième débat porte sur le coût social du processus, que le texte ci-dessus souligne : faillites, chômage dans les régions industrielles, sauvetages publics d’entreprises jugées trop importantes pour faire faillite. Les défenseurs de Schumpeter répondent que freiner la destruction revient aussi à freiner la création. Ses critiques répondent que le rythme du changement et l’accompagnement des perdants relèvent de choix politiques que la théorie ne tranche pas.
Enfin, la théorie a été formalisée. En 1992, Philippe Aghion et Peter Howitt publient « A Model of Growth Through Creative Destruction », qui fait de la destruction créatrice le cœur d’un modèle de croissance endogène. Ils reçoivent en 2025 la moitié du prix Nobel d’économie « pour la théorie de la croissance durable par la destruction créatrice », l’autre moitié allant à l’historien de l’économie Joel Mokyr.
Que change la destruction créatrice pour un investisseur ?
Pour un investisseur, la destruction créatrice rappelle qu’aucune position dominante n’est acquise. Une entreprise très rentable attire des concurrents qui cherchent à rendre son produit obsolète ; une valeur de croissance d’aujourd’hui peut devenir la valeur en déclin de demain. Cela incite à surveiller les ruptures technologiques dans un secteur plutôt que les seuls résultats passés, et à se souvenir qu’un indice large comme le S&P 500 se renouvelle en permanence : le détenir, c’est profiter mécaniquement de ce renouvellement.
Questions fréquentes sur la destruction créatrice
Qui a inventé la destruction créatrice ?
L’expression apparaît chez Werner Sombart en 1913, mais c’est Joseph Schumpeter qui l’a rendue célèbre et en a fait une théorie, dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942).
Quel est un exemple de destruction créatrice ?
Le passage de la photo argentique au numérique : Kodak, qui dominait la pellicule, s’est déclaré en faillite en 2012, tandis que de nouveaux acteurs du numérique et du téléphone portable prenaient sa place.
La destruction créatrice détruit-elle des emplois ?
Elle en détruit dans les activités dépassées et en crée dans les nouvelles. Le solde dépend des périodes ; la recherche récente montre surtout que le progrès technique transforme les métiers plus qu’il ne fait disparaître le travail, au prix de transitions difficiles.
Quel lien avec le prix Nobel d’économie 2025 ?
Philippe Aghion et Peter Howitt ont été récompensés pour avoir modélisé la croissance par la destruction créatrice, dans la lignée directe de Schumpeter.
Quelle différence entre le premier et le second Schumpeter ?
En 1911, Schumpeter voit l’innovation venir de l’entrepreneur individuel qui bouscule les entreprises établies. En 1942, il estime que les grandes entreprises, avec leurs laboratoires et leurs moyens de recherche, sont devenues le principal moteur de l’innovation.
Que change la destruction créatrice pour un investisseur ?
Aucune position dominante n’est acquise : une valeur de croissance d’aujourd’hui peut devenir la valeur en déclin de demain. Mieux vaut surveiller les ruptures technologiques d’un secteur que les seuls résultats passés ; détenir un indice large comme le S&P 500, c’est profiter de son renouvellement permanent.
Sources de référence utilisées
6
- Econlib, « Joseph Alois Schumpeter », The Concise Encyclopedia of Economics, econlib.org : vie et œuvre de Schumpeter, de la Théorie de l’évolution économique (1911) à Capitalisme, socialisme et démocratie (1942).
- Eastman Kodak, rapports annuels (formulaire 10-K) déposés auprès de la SEC, data.sec.gov (CIK 0000031235) : chiffre d’affaires du groupe année par année.
- Bloomberg, 19 janvier 2012 : Eastman Kodak se place sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites.
- CNBC, 19 juin 2018 : General Electric quitte le Dow Jones, où Walgreens Boots Alliance le remplace le 26 juin 2018.
- David Autor, « Why Are There Still So Many Jobs ? The History and Future of Workplace Automation », Journal of Economic Perspectives, vol. 29, n° 3, 2015, aeaweb.org.
- Fondation Nobel, prix d’économie 2025, nobelprize.org : Joel Mokyr d’une part, Philippe Aghion et Peter Howitt d’autre part, ces derniers pour la théorie de la croissance durable par la destruction créatrice.
Pour aller plus loin
- Bulle Internet : le krach du Nasdaq de 2000 à 2002, la vague Internet a fait naître des géants et disparaître une foule de jeunes sociétés, pendant que le Nasdaq perdait 78 % jusqu’au 9 octobre 2002.
- Croissance endogène : théorie et moteurs de l’innovation, Paul Romer, puis Philippe Aghion et Peter Howitt ont placé l’innovation au cœur de la croissance, ce qui leur a valu le prix Nobel en 2018 et en 2025.
- Qu’est-ce que l’X-inefficience ? Le coût caché des monopoles, à l’abri de la concurrence, une entreprise gaspille ses moyens : c’est le surcoût décrit par Harvey Leibenstein en 1966.
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Benoist Rousseau est trader depuis 1994, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), et titulaire d'une maîtrise d'histoire de Paris IV-Sorbonne. Ancien historien d'entreprise pour un groupe du CAC 40, il figure dans le Top 10 des influenceurs économiques du magazine Challenges. Il encadre les particuliers dans son école de trading pour leur apprendre à trader les futures. Dans la rubrique Travail, démographie et innovation, il relit les révolutions techniques passées pour éclairer les transformations actuelles du travail.
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