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Qu’est-ce que la théorie du commerce international de Paul Krugman ?

À la fin des années 1970, Paul Krugman met en avant le fait qu’il manque des éléments dans la théorie de l’avantage comparatif qui sont les rendements d’échelle croissants et la concurrence imparfaite. Il part du principe que les grandes sociétés possèdent un avantage démesuré sur les petites sociétés, en l’occurrence les économies d’échelles. Les économies d’échelles permettent à ces grandes structures de produire à un coût unitaire bien moins élevé. Il en arrive à la conclusion que les premiers arrivés sur le marché sont avantagés. Les rendements croissants qui découlent de cette position mènent à une situation de monopole ou d’oligopole sur le marché, créant des barrières à l’entrée pour les nouveaux arrivants. Plus les sociétés sont grosses, plus elles réalisent des économies d’échelles importantes, plus il est difficile pour des nouveaux arrivants d’être concurrentiels.

Pour Paul Krugman, le commerce international est dominé et façonné par ces grandes sociétés, provenant des pays possédant beaucoup de capital, qui sont sur des marchés à concurrence très réduite.

C’est là, où l’Etat aurait un rôle important à jouer dans le commerce international : celui de réorganiser le marché en mettant en place des subventions et des tarifs douaniers qui pourraient créer de nouvelles situations de marché monopolistique ou oligopolistique n’existant pas auparavant, dans le but de s’implanter sur un marché mondial déjà dominé par de grandes sociétés.

On peut apparenter cette théorie à une forme de protectionnisme stratégique, où les États doivent protéger leurs sociétés, sur des marchés où la concurrence est imparfaite.

Par exemple, sur un marché mondial tenu par deux ou trois constructeurs, une subvention peut aider une entreprise nationale à s’y faire une place et à capter une partie des profits élevés de ce secteur.

Paul Krugman
Paul Krugman

Que retenir de la théorie de Paul Krugman ?

Cette théorie a montré ses bénéfices au Japon dans leurs exportations de produits industriels à haute valeur ajoutée. Cet exemple est souvent cité pour argumenter sur les bienfaits d’une politique industrielle. La limite de cette théorie est que la création de marché monopolistique par les Etats donne trop d’influence aux entreprises qui sont favorisées. De plus, si un Etat aide continuellement un secteur industriel, sans résoudre les problèmes structurels qui sont à l’origine de ce besoin d’aide de l’Etat, il crée un marché instable précaire, qui ne survit qu’avec son aide.

L’envergure des politiques industrielles nécessite que les décisions stratégiques ne soient pas influencées par une corruption provenant de lobbys, favorisant des secteurs qui ne seraient pas toujours les plus prometteurs. Les États n’ont que très peu de droit à l’erreur lors de ce genre de décision, au risque de créer des déficits inutiles.

 Citation de Paul Krugman sur le Commerce international

« Une petite avance, prise par une région se cumulera au fil du temps, les exportations de la région de tête évinçant le secteur industriel des zones à la traîne. »,

Paul Krugman

La théorie de Paul Krugman en résumé

La théorie du commerce international de Paul Krugman, appelée « nouvelle théorie du commerce international », explique les échanges par les économies d’échelle et la concurrence imparfaite, et pas seulement par les différences entre pays. Elle rend compte d’un fait que les modèles classiques expliquaient mal : une grande partie du commerce mondial se fait entre pays riches et semblables, qui s’échangent des produits de même nature, des voitures contre des voitures. Krugman en a tiré une géographie économique qui explique pourquoi les activités se concentrent dans certaines régions. Ces travaux lui ont valu le prix Nobel d’économie en 2008.

Qui est Paul Krugman, et dans quel contexte écrit-il ?

Paul Krugman, né le 28 février 1953, publie en 1979 dans le Journal of International Economics l’article fondateur « Increasing Returns, Monopolistic Competition, and International Trade ». D’autres économistes, comme Avinash Dixit et Elhanan Helpman, travaillent alors dans la même direction. En 1991, il étend l’analyse à la localisation des activités dans « Increasing Returns and Economic Geography » (Journal of Political Economy). Le comité Nobel l’a récompensé en 2008 « pour son analyse des structures du commerce et de la localisation de l’activité économique ».

Jusque-là, la théorie dominante était celle de l’avantage comparatif, chez Ricardo comme dans le modèle Heckscher-Ohlin : les pays échangent parce qu’ils sont différents. Elle n’expliquait pas pourquoi l’Allemagne et la France, très semblables, s’échangent massivement des produits voisins.

Quelles sont les idées clés de la théorie de Krugman ?

Les consommateurs aiment la variété. Ils ne veulent pas tous la même voiture ni le même vin. Chaque variété coûte cher à lancer : conception, outillage, marketing sont des coûts fixes, qui s’amortissent mieux sur de grandes séries. Dans un marché fermé, chaque pays ne peut produire qu’un nombre limité de variétés à un coût raisonnable. En s’ouvrant, il agrandit son marché : chaque entreprise produit plus, moins cher, et les consommateurs ont plus de choix. Le commerce est donc avantageux même entre pays identiques. C’est le commerce « intrabranche ».

La géographie économique pousse l’idée plus loin. Quand les coûts de transport baissent, les entreprises ont intérêt à se regrouper près du plus grand marché, ce qui attire travailleurs et consommateurs, ce qui agrandit encore ce marché. La région qui part avec une légère avance peut ainsi l’accroître d’elle-même, comme le dit la citation ci-dessus.

Comment la théorie de Krugman s’applique-t-elle, chiffres à l’appui ?

Imaginons un constructeur automobile dont le lancement d’un modèle coûte 100 millions d’euros, et chaque voiture 10 000 euros de plus à fabriquer. S’il vend 10 000 voitures sur son seul marché national, chaque voiture lui revient à 10 000 + 100 000 000 / 10 000, soit 20 000 euros. Si l’ouverture des frontières lui permet d’en vendre 20 000, le coût moyen tombe à 10 000 + 5 000, soit 15 000 euros. Si un constructeur étranger fait de même avec un autre modèle, les deux pays obtiennent deux modèles au lieu d’un, chacun 25 % moins cher.

Qu’est-ce que la politique commerciale stratégique ?

Le texte ci-dessus décrit surtout ce qu’on appelle la politique commerciale stratégique. L’idée a été formalisée en 1985 par James Brander et Barbara Spencer (« Export Subsidies and International Market Share Rivalry ») : sur un marché tenu par quelques grandes entreprises qui font des profits élevés, une subvention publique peut faire basculer ces profits vers l’entreprise nationale. L’exemple classique est l’aéronautique, où Airbus, créé en 1970 avec le soutien d’États européens, a fini par rivaliser avec Boeing. Les deux camps se sont accusés de subventions illégales devant l’Organisation mondiale du commerce à partir de 2004, avant de suspendre pour cinq ans, en juin 2021, les droits de douane que l’OMC avait autorisé chacun à appliquer à l’autre.

Krugman a analysé ces arguments, mais il ne les a pas défendus comme une règle. Dans « Is Free Trade Passé ? » (Journal of Economic Perspectives, 1987), il admet que la nouvelle théorie affaiblit la démonstration selon laquelle le libre-échange serait toujours optimal, mais conclut qu’il reste la meilleure règle pratique : il est difficile de savoir quels secteurs aider, les autres pays répliquent, et les aides risquent d’être captées par des groupes de pression (voir la recherche de rente). En 1994, il critique aussi l’idée que les nations se font concurrence comme des entreprises.

Quelles critiques vise la théorie de Krugman ?

Le succès japonais cité plus haut fait débat. Une étude de Richard Beason et David Weinstein (1996) sur le Japon de 1955 à 1990 a montré que les aides publiques étaient allées surtout à des secteurs à faible croissance et à rendements d’échelle décroissants, et n’a trouvé aucune preuve qu’elles aient amélioré la productivité. Les tests empiriques de la politique stratégique restent difficiles, car on observe surtout les réussites. Une autre critique vise les hypothèses : dans le modèle de 1979, toutes les entreprises sont identiques. Depuis l’article de Marc Melitz en 2003, la recherche insiste au contraire sur les différences entre entreprises : seules les plus productives exportent, et l’ouverture fait grandir les meilleures au détriment des autres.

Que change la théorie de Krugman pour un investisseur ?

Là où les économies d’échelle sont fortes, les marchés tendent à se concentrer entre quelques acteurs : aéronautique, semi-conducteurs, logiciels. Ce sont aussi les secteurs où les États interviennent le plus, comme avec le CHIPS and Science Act, signé aux États-Unis le 9 août 2022, qui prévoit 39 milliards de dollars d’aides à la fabrication de semi-conducteurs. Pour un investisseur, ces secteurs combinent des positions dominantes durables et une forte exposition aux décisions politiques : subventions, droits de douane, restrictions d’exportation.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la nouvelle théorie du commerce international ?

C’est l’approche née à la fin des années 1970, avec Krugman notamment, qui explique le commerce par les économies d’échelle et le goût des consommateurs pour la variété, et pas seulement par les différences de productivité ou de ressources entre pays.

Pourquoi Paul Krugman a-t-il reçu le prix Nobel ?

En 2008, pour son analyse des structures du commerce et de la localisation de l’activité économique : il a montré pourquoi des pays semblables commercent entre eux et pourquoi les activités se concentrent dans certaines régions.

Paul Krugman est-il protectionniste ?

Non. Il a montré que la protection pouvait, en théorie, servir un pays dans certains cas, mais il a conclu que le libre-échange restait la meilleure règle en pratique.

Qu’est-ce que le commerce intrabranche ?

C’est l’échange de produits d’un même secteur entre deux pays, par exemple des voitures françaises contre des voitures allemandes. Il représente une grande part du commerce entre pays riches.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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5 commentaires

La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
O
Ouedraogo21 août 2015
Les pays en développement très endettés au FMI doivent suivre les réformes imposées par le FMI. Au Ghana par exemple l'Etat a supprimés les subventions des agriculteurs concurrentiels au marché autochtone, sur ordre du FMI. La théories est-elle applicable à tous les pays?
G
Ghislain3 décembre 2018
Les cerveaux bien instruits d'aujourd'hui que l'on louange comme étant les serviteurs des plus «fort» sont en faite les plus faibles sur le plan de l'évolution de l'intelligence, de la vrai intelligence. Penser le monde(entendre ici la Planète) impliquera tôt au tard a reconnaître que la simplicité de nos réels besoins ne passe pas par une économie d'objets à rabais. Ça ne passeras pas par la libération des marchés financiers. Les anthropologues de l'an 2543 regarderont nos créateurs financiers actuels avec perplexité alors que tous les indices des gens de notre époque, ayant un discours raisonnables, invitaient a une vision plus juste et équitable du savoir vivre ensemble.
K
Kevin26 juillet 2019
Bonsoir merci pour ces théories c'est vraiment très benefique pour nous je travaille sur le financement du commerce exterieur j'aimerais savoir quelles sont les théories économiques que je peux convoquer et surtout quels ouvrages peuvent m'aider dans la revue de la littérature
D
DJOHA27 octobre 2019
bonjour, je travaille sur la disponibilité de l'énergie électrique et la productivité du secteur industriel. j’aimerai savoir quelles théories je peux utiliser et les ouvrages qui peuvent m’aider?
J
Jonas BIRINGANINE NKUNZI6 août 2024
La pensée de Krugman se vérifie dans l’économie contemporaine avec la domination des marchés par les entreprises multinationales et d’autres grandes entreprises. Dans ce contexte d’absorption des petits producteurs par la concurrence internationale et à l’ère du libre-échange, est-il possible d’envisager le protectionnisme, de quelque forme qu’il serait, afin de permettre aux entreprises locales de prendre racine ? Je travaille sur les stratégies de production et la commercialisation des produits agricoles au Sud-Kivu en RD Congo. Je souhaite avoir des orientations sur les théories économiques bénéfiques dans ce cadre d’étude, ainsi que les ouvrages pouvant enrichir notre étude.
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