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Hirohito : biographie, guerre du Pacifique et responsabilité

Empereur du Japon de 1926 à 1989, Hirohito régna sur un empire en guerre, imposa la capitulation de 1945 et échappa au procès grâce aux Américains ; sa responsabilité reste au cœur de l’historiographie.

Hirohito : L’empereur de la guerre du Pacifique, devenu symbole sans procès

Qui était Hirohito ?

Hirohito (1901-1989) est le 124e empereur du Japon selon la liste officielle, dont le règne, de décembre 1926 à janvier 1989, porte le nom d’ère Shōwa, « paix éclairée ». Chef de l’État et commandant suprême des armées sous la Constitution de 1889, il régna sur l’empire japonais pendant la guerre en Chine à partir de 1937 et la guerre du Pacifique de 1941 à 1945, puis devint, sous l’occupation américaine, un monarque sans pouvoir politique.

Sa place dans l’histoire tient en une question jamais close : fut-il un souverain constitutionnel prisonnier de ses militaires, ou un chef de guerre informé qui approuva leurs décisions ? Les archives publiées depuis les années 1990 ont rendu la première réponse difficile à soutenir seule.

Hirohito en résumé

Petit-fils de l’empereur Meiji, Hirohito est élevé pour régner, voyage en Europe en 1921 et devient régent la même année, son père étant malade. Empereur en 1926, il voit l’armée s’emparer de la Mandchourie en 1931, réprime la tentative de putsch de février 1936, puis accompagne l’escalade jusqu’à Pearl Harbor. En août 1945, il tranche pour la capitulation. Maintenu sur le trône par MacArthur, il règne encore quarante-trois ans.

  • Époque : Le XXe siècle
  • Naissance : 29 avril 1901, palais d’Aoyama, Tokyo
  • Mort : 7 janvier 1989, palais impérial, Tokyo
  • Pays : Japon
  • Fonctions : régent (25 novembre 1921-25 décembre 1926), empereur du Japon (25 décembre 1926-7 janvier 1989), commandant suprême des forces armées jusqu’en 1945
  • Œuvre principale : le rescrit de capitulation radiodiffusé le 15 août 1945 ; ses travaux de biologie marine sur les hydrozoaires
  • À retenir : la guerre fut menée en son nom et sous son autorité ; les Américains choisirent en 1945-1946 de le préserver et d’écarter de Tokyo toute preuve qui l’aurait mis en cause

La vie de Hirohito : le souverain sacré devenu symbole, sans jamais rendre de comptes

Hirohito naît le 29 avril 1901 au palais d’Aoyama, à Tokyo, fils aîné du prince héritier Yoshihito, le futur empereur Taishō, et petit-fils de l’empereur Meiji. Selon l’usage, il est élevé loin de ses parents, puis formé par des militaires et des lettrés. En 1921, de mars à septembre, il est le premier prince héritier japonais à voyager en Europe ; il visite le Royaume-Uni, la France, la Belgique, les Pays-Bas et l’Italie. À son retour, le 25 novembre 1921, il devient régent à la place de son père, atteint d’une maladie mentale. Il épouse en janvier 1924 la princesse Nagako.

Il succède à son père le 25 décembre 1926. Les années suivantes sont celles de l’assassinat politique et de l’insubordination militaire. En septembre 1931, l’armée du Guandong fabrique un attentat contre une voie ferrée près de Moukden pour envahir la Mandchourie, où naît en 1932 l’État fantoche du Mandchoukouo ; le Japon quitte la Société des Nations en 1933. Le 26 février 1936, de jeunes officiers tentent un putsch à Tokyo et tuent plusieurs dignitaires ; Hirohito exige et obtient la répression, l’une des rares fois où il impose ouvertement sa volonté.

En juillet 1937, l’incident du pont Marco Polo ouvre la guerre totale contre la Chine. La prise de Nankin, en décembre 1937, s’accompagne de massacres et de viols de masse. Le Japon signe le pacte tripartite avec l’Allemagne et l’Italie le 27 septembre 1940. À la conférence impériale du 6 septembre 1941, Hirohito lit un poème de son grand-père qui exprime le désir de paix, mais n’empêche pas la décision ; le 1er décembre, une nouvelle conférence impériale approuve la guerre contre les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Le 8 décembre (7 décembre à Hawaï), la flotte japonaise attaque Pearl Harbor.

Après les victoires de 1942, les défaites s’enchaînent. En février 1945, l’ancien Premier ministre Konoe lui conseille de traiter ; Hirohito répond qu’il faut d’abord remporter une victoire pour négocier en position de force. Viennent Okinawa, les bombardements de Tokyo, puis les bombes atomiques sur Hiroshima le 6 août et Nagasaki le 9, et l’entrée en guerre de l’URSS. Dans la nuit du 9 au 10 août, puis le 14, devant un gouvernement divisé, il tranche pour la capitulation. Le 15 août à midi, les Japonais entendent pour la première fois sa voix à la radio, dans un rescrit enregistré la veille.

Le 27 septembre 1945, il rend visite au général MacArthur ; la photographie des deux hommes, le petit empereur raide à côté du géant américain détendu, fait le tour du pays. Le 1er janvier 1946, un rescrit dit de l’humanité répudie l’idée de sa nature divine. La Constitution entrée en vigueur le 3 mai 1947 fait de lui le « symbole de l’État et de l’unité du peuple ». Il se consacre à la biologie marine, voyage en Europe en 1971 et aux États-Unis en 1975, et meurt d’un cancer le 7 janvier 1989. Son fils Akihito lui succède.

Qu’a accompli Hirohito, et que reste-t-il de son œuvre ?

Hirohito n’a laissé ni institution ni doctrine à son nom ; il a laissé une monarchie sauvée. En acceptant la capitulation et la Constitution de 1947, il a permis à la dynastie de survivre à la défaite, au prix de la perte de tout pouvoir politique. La monarchie japonaise d’aujourd’hui, symbolique et apolitique, est née sous son règne et avec son consentement.

Son règne couvre aussi le relèvement du Japon d’après-guerre : un pays dévasté en 1945 devient en 1968 la deuxième économie du monde capitaliste. Il n’y fut pour rien directement ; il en fut le témoin officiel. Il a laissé enfin une mémoire divisée. En Chine, en Corée et dans le Sud-Est asiatique, il reste associé aux crimes commis en son nom ; au Japon, un mémorandum de son ancien intendant Tomita, publié en 2006, a révélé que, s’il ne retourna jamais au sanctuaire Yasukuni après 1975, c’est qu’il désapprouvait l’inscription en 1978 de criminels de guerre de classe A parmi les morts qui y sont honorés.

Comment Hirohito a-t-il financé son pouvoir ?

La maison impériale était, avant 1945, l’une des plus riches du monde. Ses biens, estimés à 650 millions de yens en 1935 par l’annuaire officieux The Japan-Manchoukuo Year Book, comprenaient d’immenses forêts, des palais, des participations dans la Banque du Japon, les grandes banques, l’hôtel Impérial ou la compagnie maritime NYK. L’empereur était ainsi l’un des grands actionnaires d’un capitalisme qui profitait de l’expansion coloniale. Sous l’occupation, l’essentiel de ces biens fut transféré à l’État et la maison impériale vit désormais d’une dotation votée par le Parlement.

La guerre, elle, fut financée par l’emprunt et par l’inflation. Le ministre des Finances Takahashi Korekiyo, qui avait levé à Londres et à New York les emprunts de la guerre russo-japonaise en 1904-1905, fit sortir le Japon de l’étalon-or en décembre 1931 et, à partir de 1932, fit souscrire les emprunts d’État directement par la Banque du Japon. Cette relance monétaire sortit le pays de la crise plus tôt que les autres. Quand Takahashi voulut ensuite freiner les dépenses militaires, de jeunes officiers l’assassinèrent pendant le putsch du 26 février 1936. Ses successeurs ouvrirent les vannes : à partir de 1937, un compte spécial des dépenses militaires extraordinaires, alimenté par des emprunts que la banque centrale et les banques absorbaient, échappa à tout contrôle budgétaire réel, tandis que des campagnes d’épargne forcée drainaient l’argent des ménages.

Dans les territoires occupés, l’armée paya en monnaie militaire émise sans limite, qui finit en hyperinflation, réquisitionna le riz, les matières premières et la main-d’œuvre. Au Mandchoukouo et dans la Chine occupée, le commerce de l’opium fut une ressource organisée. Le travail forcé de Coréens et de Chinois, celui des prisonniers de guerre alliés, comme sur la voie ferrée Birmanie-Siam, et l’esclavage sexuel des « femmes de réconfort » furent aussi des façons de faire payer la guerre aux autres. Après la défaite, l’inflation effaça la dette de guerre en même temps que l’épargne des Japonais, jusqu’à la stabilisation de 1949, qui fixa le dollar à 360 yens pour vingt-deux ans.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Hirohito ?

Le premier mythe est celui que l’occupation américaine elle-même a construit : un empereur pacifiste, otage de ses généraux, qui n’aurait parlé qu’une fois, en août 1945, pour sauver son peuple. MacArthur avait besoin de lui pour gouverner le Japon sans résistance ; ses services écartèrent du procès de Tokyo tout témoignage qui aurait pu le compromettre, et les accusés furent encouragés à le protéger. L’empereur lui-même a donné sa version dans un monologue dicté en 1946 à ses proches et publié seulement en 1990.

Le deuxième mythe touche à la divinité. Le rescrit du 1er janvier 1946 rejette la conception de l’empereur comme dieu vivant, mais ne renonce pas explicitement à la descendance de la déesse du soleil, et ses rédacteurs l’ont voulu ambigu. Ce n’est pas l’abdication de la monarchie sacrée que la presse étrangère a célébrée.

Le troisième est financier et entièrement légendaire : le trésor de Yamashita, un butin d’or pillé en Asie et enterré aux Philippines par l’armée japonaise, que des chercheurs de trésor poursuivent depuis 1945. Aucun historien sérieux n’en a établi l’existence.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Herbert Bix, dans Hirohito and the Making of Modern Japan (2000, prix Pulitzer 2001), décrit un souverain actif, informé, qui intervint dans la stratégie, approuva l’extension de la guerre en Chine, prolongea la guerre en 1945 dans l’espoir d’une dernière victoire, et porte une part réelle de responsabilité. John Dower (Embracing Defeat, 1999) a montré comment l’occupation américaine construisit son innocence. D’autres, comme Peter Wetzler (Hirohito and War, 1998), Stephen Large ou Noriko Kawamura (Emperor Hirohito and the Pacific War, 2015), insistent sur les contraintes d’un système où l’empereur ratifiait les décisions des conférences sans en avoir la maîtrise, tout en reconnaissant qu’il avait les moyens de peser davantage. L’historien japonais Ikuhiko Hata a donné une lecture plus favorable, et la chronique officielle de son règne, publiée par l’Agence de la maison impériale en 2014, n’a pas tranché le débat.

Les victimes de la guerre menée en son nom sont estimées en fourchettes larges. En Chine, la guerre de 1937-1945 fit de 14 à 20 millions de morts selon les estimations que recense l’historien Rana Mitter (China’s War with Japan, 2013). À Nankin, les estimations vont d’environ 40 000 morts selon l’historien japonais Ikuhiko Hata à plus de 100 000, peut-être 200 000, selon son collègue Tokushi Kasahara ; le tribunal de Tokyo retint plus de 200 000 victimes, et la Chine en compte 300 000. Les « femmes de réconfort » furent de 20 000 selon Hata à 200 000 selon l’estimation haute de Yoshiaki Yoshimi, davantage selon des historiens chinois. Le Japon lui-même perdit environ 3,1 millions de soldats et de civils selon son gouvernement. Michael Lucken (Les Japonais et la guerre, 2013) a étudié comment la société japonaise a vécu puis remémoré ces années.

Que peut apprendre de Hirohito celui qui décide ?

Hirohito n’est pas un dictateur au sens de Hitler ou de Staline, mais il fut le souverain d’un régime qui mena une guerre d’agression et commit des crimes de masse. Les leçons portent sur la manière dont une autorité suprême peut laisser faire, et sur ce que coûte le refus d’en rendre compte.

  • L’autorité qui se contente de ratifier n’est pas innocente : chaque conférence impériale de 1941 aurait pu être le lieu d’un refus, comme le furent la répression de février 1936 et la capitulation d’août 1945.
  • Attendre une meilleure position pour négocier peut coûter plus que la défaite : de février à août 1945, l’espoir d’une dernière victoire précéda Okinawa, les bombardements des villes et les deux bombes atomiques.
  • Une banque centrale qui finance l’État sans limite donne aux dépensiers les clés de la caisse : la relance de Takahashi devint, après son assassinat, la machine à payer la guerre.
  • Les militaires qui assassinent un ministre des Finances pour garder leur budget annoncent le régime qui suit : 1936 fut le point de non-retour.
  • L’absence de jugement prolonge le débat : en écartant l’empereur du procès de Tokyo, les vainqueurs ont laissé sans réponse une question que l’Asie pose encore.

Quels livres lire sur Hirohito ?

  • Edward Behr, Hiro-Hito. L’empereur ambigu, Robert Laffont, 1989 : la biographie disponible en français, écrite au moment de sa mort.
  • Herbert P. Bix, Hirohito and the Making of Modern Japan, HarperCollins, 2000 : la biographie de référence, prix Pulitzer, non traduite.
  • Pierre-François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 2010 : la synthèse française, pour le contexte de l’ère Shōwa.
  • Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-1952, Fayard, 2013 : la guerre vécue et remémorée.
  • John W. Dower, Embracing Defeat. Japan in the Wake of World War II, Norton, 1999 : l’occupation et la fabrication de l’empereur innocent.
  • Ikuhiko Hata, Hirohito. The Shōwa Emperor in War and Peace, Global Oriental, 2007 : le point de vue d’un historien japonais.

Questions fréquentes sur Hirohito

Hirohito était-il responsable de la guerre ?

Il était chef de l’État et commandant suprême, et les décisions de guerre furent prises en sa présence et en son nom. Les historiens débattent de sa marge de manœuvre réelle : Herbert Bix lui attribue un rôle actif, d’autres insistent sur les contraintes du système, mais rares sont ceux qui le jugent étranger aux décisions.

Pourquoi Hirohito n’a-t-il pas été jugé ?

Parce que le général MacArthur et le gouvernement américain jugèrent qu’il serait plus utile sur le trône pour assurer une occupation paisible du Japon. Il ne fut pas inculpé au procès de Tokyo (1946-1948), et les preuves qui auraient pu le compromettre en furent écartées.

Que s’est-il passé le 15 août 1945 ?

À midi, la radio japonaise diffusa un rescrit enregistré la veille par l’empereur, annonçant que le Japon acceptait la déclaration de Potsdam, c’est-à-dire la capitulation. C’était la première fois que la population entendait sa voix ; la capitulation fut signée le 2 septembre.

Hirohito a-t-il renoncé à sa divinité ?

Le rescrit du 1er janvier 1946 rejette l’idée que l’empereur serait un dieu vivant, sous la pression des autorités d’occupation. Le texte reste ambigu sur l’ascendance divine de la dynastie, et la Constitution de 1947 a fait de l’empereur le symbole de l’État.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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