Jay Gould : biographie, méthode et vendredi noir de l’or en 1869
Financier du Gilded Age, maître de l’Erie, de l’Union Pacific et de la Western Union, Jay Gould tenta en 1869 d’accaparer l’or de New York et resta pour l’Amérique le visage du spéculateur sans scrupule.

Qui était Jay Gould ?
Jay Gould (1836-1892), né Jason Gould, est un financier et spéculateur américain du Gilded Age, qui contrôla successivement l’Erie Railroad, l’Union Pacific, la Western Union, le réseau des métros aériens de Manhattan et le Missouri Pacific, et tenta en 1869, avec James Fisk, d’accaparer le marché de l’or de New York, déclenchant la panique du « Black Friday ».
De son vivant, la presse new-yorkaise en fit le méchant absolu de Wall Street, et il en tira, dit-on, une certaine fierté. Un siècle plus tard, son biographe Maury Klein, qui a retrouvé une large part de sa correspondance d’affaires, a montré que beaucoup de ce qui s’écrit sur lui est inexact. Il reste un manipulateur de marché ; il fut aussi l’un des meilleurs gestionnaires de chemins de fer de son temps.
Jay Gould en résumé
Fils d’un petit fermier de l’État de New York, géomètre, tanneur, puis spéculateur sur les petites lignes de chemin de fer, Gould se fait connaître dans la guerre pour l’Erie en 1868 et dans l’affaire de l’or en 1869. Il bâtit ensuite, à l’ouest du Mississippi, un empire ferroviaire qui représente au début des années 1880 environ 15 % du réseau américain, et meurt à cinquante-six ans de la tuberculose.
- Famille : Les pionniers
- Naissance : 27 mai 1836, Roxbury (État de New York)
- Mort : 2 décembre 1892, New York
- Nationalité : américaine
- Marchés : actions et obligations de chemins de fer, or, télégraphe, transports urbains
- Style : prises de contrôle par la Bourse, ventes à découvert, guerres tarifaires, usage des tribunaux et de la presse
- Coup le plus célèbre : la tentative d’accaparement de l’or, brisée le vendredi 24 septembre 1869
- Livres : History of Delaware County, and Border Wars of New York (1856)
La vie de Jay Gould : le géomètre qui cartographiait Wall Street
Jason Gould naît le 27 mai 1836 à Roxbury, dans le comté de Delaware, au pied des Catskills, d’un père fermier laitier peu fortuné. Il paie ses études à l’académie de Hobart en tenant les comptes d’un forgeron, apprend l’arpentage et les mathématiques, lève des cartes du comté d’Ulster et publie en 1856, sous le prénom raccourci de Jay, une Histoire du comté de Delaware. La même année, il s’associe au tanneur Zadock Pratt pour une tannerie en Pennsylvanie, dans un lieu qui prendra le nom de Gouldsboro.
La panique de 1857 ruine son associé suivant, le négociant en cuirs Charles Leupp ; Gould rachète les actifs déprimés, puis se dispute violemment la tannerie avec la famille de son associé. Son beau-père, Daniel Miller, l’initie aux chemins de fer : Gould achète à dix cents le dollar les titres d’une petite ligne, la Rutland and Washington, et en prend le contrôle. Marié en 1863 à Helen Day Miller, dont il aura six enfants, il prend la même année la direction de la Rensselaer and Saratoga, puis entre en 1867 au conseil de l’Erie.
En 1868, avec Daniel Drew et James Fisk, il défend l’Erie contre Cornelius Vanderbilt, qui achète tout ce qui se présente : le trio émet de nouvelles actions que Vanderbilt absorbe, s’enfuit à Jersey City hors de portée des juges new-yorkais, et obtient de la législature de l’État, à force de pots-de-vin, la légalisation de l’émission. Gould devient président de l’Erie. Il la perd en 1872, après la mort de Fisk, assassiné, et la chute du Tammany Hall de William Tweed, son allié politique. Sa fortune est alors estimée à 25 millions de dollars.
Il prend ensuite le contrôle de l’Union Pacific, déprimée par la panique de 1873, puis du Missouri Pacific, de la Western Union en 1881, des métros aériens de Manhattan. Il s’installe dans une maison de la Cinquième Avenue, achète en 1880 le château néogothique de Lyndhurst, au bord de l’Hudson, et fait garder sa propriété jour et nuit. Il meurt de la tuberculose à New York le 2 décembre 1892, laissant une succession estimée entre 72 et 77 millions de dollars selon les sources.
Quelle était la méthode de Jay Gould ?
Gould fait de la Bourse un instrument de conquête. Il repère des compagnies affaiblies, ferroviaires ou télégraphiques, dont l’action est tombée ; il en achète assez pour en prendre le contrôle, souvent après une panique, comme l’Union Pacific après 1873. Quand une cible résiste, il lui crée un concurrent : la Western Union cède en 1881 après une guerre menée par des lignes télégraphiques rivales qu’il contrôle, et dont la menace pèse sur son cours.
Il pratique aussi la vente à découvert et les campagnes de rumeurs, et ne se prive d’aucun levier extérieur au marché : juges complaisants du système Tweed, élus achetés à Albany, journaux. Les contemporains lui prêtaient le pouvoir de faire monter ou baisser la cote à volonté. Une partie de ce pouvoir était réelle ; une autre tenait à sa réputation, qui faisait réagir le marché à chacun de ses mouvements supposés. Sa contemporaine Hetty Green fit fortune à Wall Street en refusant toutes ces méthodes.
Maury Klein insiste sur un autre versant, moins connu. Pour Gould, le marché était d’abord sa principale source de capital, et ses opérations financières servaient le plus souvent un projet industriel. À l’Union Pacific, sans autre titre qu’administrateur, il assainit les finances, réorganise la direction, développe le trafic local du bétail et du charbon et verse le premier dividende de la compagnie deux ans après son arrivée. Il se décrivait volontiers aux journalistes comme un simple passager de ses propres opérations. Il connaissait pourtant chaque détail de ses lignes, qu’il inspectait une ou deux fois par an.
Quel est le coup le plus célèbre de Jay Gould ?
New York, septembre 1869. L’or ne circule pas : depuis la guerre de Sécession, on paie en dollars papier, les greenbacks, et l’or se traite comme une marchandise au Gold Room de New York, coté en dollars papier pour 100 dollars-or. Le Trésor en vend régulièrement pour rembourser la dette. Gould a compris que si le gouvernement cessait de vendre, une poignée d’acheteurs pourrait accaparer l’or disponible, ce qu’on appelle un corner, et dicter leur prix aux vendeurs à découvert.
Il s’assure pour cela de l’entourage du président Grant. Son beau-frère, Abel Corbin, l’introduit auprès du président ; Gould achète et porte pour lui 1,5 million de dollars d’or, ce que Corbin a reconnu devant les enquêteurs. Le sous-trésorier de New York, Daniel Butterfield, est dans une position plus trouble : Gould jure avoir acheté de l’or pour son compte, Butterfield le nie sous serment, et la commission d’enquête juge sa participation non prouvée, tout en établissant qu’il vendait de l’or pour son propre profit pendant ces journées. Gould et Fisk achètent massivement, et le marché, qui les voit fréquenter Grant, croit le président de leur côté. Le mercredi 22 septembre au soir, l’or tient à 140,5. Le même soir, Gould apprend chez Corbin qu’une lettre de l’épouse du président à celle de Corbin montre que Grant a compris.
Le vendredi 24, Fisk et les courtiers du groupe continuent d’acheter en public : l’or passe 160 et touche 163,5 dollars papier pour 100 dollars-or. Gould, lui, vend discrètement, comme il l’a fait la veille. Peu avant midi, un opérateur, James Brown, vend un million à 162, un autre à 161, cinq millions à 160, et le marché cède ; une dizaine de minutes plus tard arrive la nouvelle que, sur ordre de Grant, le secrétaire au Trésor George Boutwell met en vente 4 millions de dollars d’or. En un quart d’heure, le cours tombe de 160 à 133. Ce sont les chiffres du rapport de la commission d’enquête de la Chambre des représentants, présidée par James Garfield, publié le 1er mars 1870. Des courtiers sont ruinés, la chambre de compensation de l’or ferme ses portes, et le groupe répudie les quelque 70 millions de dollars d’achats passés par son courtier Belden. La commission écarte toute implication du président ; Gould et Fisk, eux, ne seront jamais condamnés.
Quelle a été la pire erreur de Jay Gould ?
Le Black Friday fut un échec à moitié réussi ; l’année 1872 fut un échec complet. En janvier, un personnage se présentant comme Lord Gordon-Gordon, parent supposé de grandes familles écossaises, arrive à New York après avoir séduit le Minnesota en se disant acheteur de terres pour des émigrants. Il convainc Gould qu’il détient 60 000 actions de l’Erie et peut l’aider à garder le contrôle de la compagnie. Gould lui remet des titres pour s’assurer son appui.
Gordon-Gordon est un escroc. Il revend les titres, et quand Gould le poursuit en justice, il s’enfuit au Canada en abandonnant ses garants, qui doivent payer 37 000 dollars de caution. En juillet 1873, des Minnesotains agissant pour l’un d’eux l’enlèvent au Manitoba ; ils sont arrêtés à la frontière, et l’affaire tourne à l’incident diplomatique entre les États-Unis et le Canada. L’imposteur se suicidera en 1874. Entre-temps, Gould a perdu l’Erie, chassé de la présidence en 1872.
L’erreur est instructive parce qu’elle contredit la légende. L’homme qui passait pour tromper tout le monde s’est laissé abuser par une histoire qui flattait son besoin du moment : il voulait croire à un allié possédant 60 000 actions, et il n’a pas vérifié.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Jay Gould ?
Gould est entré dans le mythe de son vivant, et, comme pour Nathan Mayer Rothschild et Waterloo, ce sont ses adversaires qui ont écrit la version qui a survécu. Les journaux de New York, les frères Adams, Charles Francis dans A Chapter of Erie (1869) et Henry dans The New York Gold Conspiracy (1870), puis Matthew Josephson dans The Robber Barons (1934), ont fixé le portrait du prédateur sans amis qui pille les compagnies et les revend vidées. Maury Klein a montré que ce portrait est faux sur des points vérifiables : Gould laisse en 1892 trois compagnies prospères et bien gérées, le Missouri Pacific, la Western Union et les métros de Manhattan, et garde ses associés pendant des décennies.
La phrase la plus célèbre qu’on lui attribue, selon laquelle il pourrait payer la moitié de la classe ouvrière pour tuer l’autre moitié, n’a pas de source sûre. La plus ancienne trace trouvée par le site Quote Investigator date d’octobre 1891 : une lettre de John Livingston, président de l’Alliance des fermiers de l’État de New York et adversaire politique de Gould, qui lui prête une remarque sur les fermiers, et non les ouvriers, sans l’avoir entendue lui-même. La date de 1886, souvent avancée, ne repose sur rien.
Ce que le public ignore, enfin, c’est qu’on ne sait pas combien le Black Friday lui a rapporté. La commission Garfield renonce à chiffrer le résultat des conspirateurs ; elle établit seulement qu’ils avaient revendu à haut prix une grande partie de leur or. Gould en sort avec une réputation qu’il ne perdra plus.
Que peut apprendre un trader de Jay Gould ?
Gould montre la limite de toute manipulation : un corner tient tant que la contrepartie ne peut pas créer l’actif. En 1869, le Trésor des États-Unis pouvait vendre de l’or, et il l’a fait. Mais il montre aussi qu’une position de marché peut servir un projet de long terme, ce que ses détracteurs ont longtemps refusé de voir.
- Identifier qui peut casser un mouvement : un vendeur capable de livrer en quantité illimitée met fin à toute spéculation contre lui.
- Sortir en silence quand la thèse est morte, même si l’on a soi-même entretenu le récit, comme Gould les 23 et 24 septembre.
- Vérifier les affirmations d’une contrepartie, surtout quand elles arrangent : 60 000 actions de l’Erie ne se prouvent pas par des manières aristocratiques.
- Ne pas confondre la réputation et la réalité, la sienne comme celle des autres : le marché réagissait à l’idée que l’on se faisait de Gould.
- Se rappeler qu’un gain obtenu contre l’intérêt public a un coût durable, que Gould a payé en hostilité jusqu’à sa mort.
Quels livres lire sur Jay Gould ?
- Jay Gould, History of Delaware County, and Border Wars of New York, Roxbury (New York), Keeny & Gould, 1856 : son seul livre, une histoire locale.
- Maury Klein, The Life and Legend of Jay Gould, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1986 : la biographie de référence, fondée sur sa correspondance.
- Edward J. Renehan Jr., Dark Genius of Wall Street : The Misunderstood Life of Jay Gould, King of the Robber Barons, New York, Basic Books, 2005.
- Kenneth D. Ackerman, The Gold Ring : Jim Fisk, Jay Gould, and Black Friday, 1869, New York, Dodd, Mead & Co., 1988 : le récit détaillé du Black Friday.
- Charles Francis Adams Jr. et Henry Adams, Chapters of Erie, and Other Essays, Boston, James R. Osgood, 1871 : les textes contemporains qui ont créé la légende.
- Greg Steinmetz, American Rascal : How Jay Gould Built Wall Street’s Biggest Fortune, New York, Simon & Schuster, 2022.
Questions fréquentes sur Jay Gould
Qu’est-ce que le Black Friday de 1869 ?
C’est la panique du vendredi 24 septembre 1869 à New York, quand la tentative de Jay Gould et James Fisk d’accaparer l’or s’effondre. Le président Grant fait vendre 4 millions de dollars d’or par le Trésor, et le cours, monté jusqu’à 163,5, tombe en un quart d’heure de 160 à 133 dollars papier pour 100 dollars-or, selon le rapport de la commission Garfield (1870).
Quelle était la fortune de Jay Gould à sa mort ?
Sa succession est estimée à 72 millions de dollars pour l’impôt, et à 77 millions selon l’Encyclopædia Britannica, en dollars de 1892. Il la lègue entièrement à sa famille.
Jay Gould a-t-il vraiment dit qu’il pouvait payer la moitié des ouvriers pour tuer l’autre moitié ?
Rien ne le prouve. La plus ancienne trace connue date de 1891 : un adversaire politique lui attribue une phrase sur les fermiers, sans l’avoir entendue. La version sur la classe ouvrière et la date de 1886 sont plus tardives.
Jay Gould était-il un escroc ?
Il a corrompu des élus, utilisé des juges complaisants et manipulé des cours, ce que les enquêtes de l’époque ont établi pour l’Erie et l’or. Mais son biographe Maury Klein montre qu’il fut aussi un gestionnaire efficace, qui laissa à sa mort trois grandes compagnies en bonne santé.
Pour aller plus loin
- Le biais d’autorité, celui des opérateurs de 1869 qui croyaient le président Grant du côté de Gould parce qu’on les voyait ensemble
- J. P. Morgan, l’autre puissance ferroviaire de l’époque, qui réorganisait les compagnies que d’autres avaient pillées
- La loi de Gresham, pour comprendre pourquoi l’or avait disparu de la circulation au profit des greenbacks
- La vente à découvert, la position des opérateurs que le corner de l’or devait étrangler
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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