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J. P. Morgan : biographie, méthode et le banquier qui tenait Wall Street

J. P. Morgan (1837-1913) n’a jamais été trader : il était le marché. Banquier de U.S. Steel et sauveteur de 1907, il fixait les règles que les spéculateurs de son temps devaient deviner.

J. P. Morgan : Le banquier qui servait de banque centrale, faute de mieux

Qui était J. P. Morgan ?

John Pierpont Morgan (1837-1913) est un banquier américain qui a dominé la finance de Wall Street de la fin des années 1870 à sa mort. Il a organisé la création de General Electric et d’U.S. Steel, réorganisé une large part du réseau ferroviaire du pays et sauvé deux fois le système financier américain, en 1895 et en 1907.

Ce n’est pas un trader : il ne vivait pas des écarts de cours mais des émissions, des fusions et du contrôle des entreprises. Il a sa place dans ce guide parce qu’il était le marché, ou son arbitre : les spéculateurs de son temps, de Jesse Livermore à Bernard Baruch, opéraient en se demandant d’abord ce que ferait « la maison Morgan ».

J. P. Morgan en résumé

Fils d’un banquier américain installé à Londres, formé en Suisse et à Göttingen, J. P. Morgan débute à New York à la fin des années 1850. Associé à Anthony Drexel en 1871, il fait de sa maison, renommée J. P. Morgan & Co. en 1895, la première banque d’affaires des États-Unis. Il réorganise les chemins de fer en faillite, ravitaille en or le Trésor en 1895, crée U.S. Steel en 1901 et organise le sauvetage de la panique de 1907. Interrogé par le Congrès en décembre 1912, il meurt à Rome le 31 mars 1913, neuf mois avant la création de la Réserve fédérale.

  • Famille : Wall Street avant 1945
  • Naissance : 17 avril 1837, Hartford (Connecticut)
  • Mort : 31 mars 1913, Rome
  • Nationalité : américaine
  • Marchés : obligations et actions de chemins de fer, or, emprunts d’État, introductions et fusions industrielles
  • Style : banque d’affaires, syndicats de garantie, réorganisations et contrôle par les conseils d’administration
  • Coup le plus célèbre : la création d’U.S. Steel en 1901, après le rachat de Carnegie Steel pour 480 millions de dollars
  • Livres : aucun

La vie de J. P. Morgan : la banque centrale faite homme

John Pierpont Morgan naît le 17 avril 1837 à Hartford, dans le Connecticut. Son père, Junius Spencer Morgan, devient associé de George Peabody, banquier américain établi à Londres, et place son fils dans les meilleures écoles : Boston, puis l’institut de Bellerive près de Vevey, en Suisse, et l’université de Göttingen. De retour à New York, le jeune homme entre comme commis chez Duncan, Sherman & Co., puis ouvre sa propre maison en 1861. Il y représente surtout les intérêts de son père.

La guerre de Sécession lui offre ses premières opérations discutées : un prêt pour un lot de carabines revendues à l’armée en 1861, puis, en octobre 1863, l’envoi en Angleterre de 1,15 million de dollars en or avec Edward Ketchum, qui fait monter le cours du métal. En 1869, il défend le chemin de fer Albany & Susquehanna contre Jay Gould et Jim Fisk ; il en sort administrateur et le loue pour 99 ans à la Delaware and Hudson Canal Company, ce qui le met hors d’atteinte. En 1871, il s’associe au Philadelphien Anthony Drexel : Drexel, Morgan & Co. devient l’intermédiaire attitré des capitaux européens qui financent les chemins de fer américains.

Dans les années 1880 et 1890, il réorganise les compagnies ferroviaires ruinées par la concurrence et les faillites, au point qu’on parle de « morganisation ». En 1892, il finance la fusion d’Edison General Electric et de Thomson-Houston, d’où naît General Electric. En février 1895, le Trésor américain voit fondre ses réserves d’or ; Morgan et la maison Rothschild s’engagent à lui livrer 3,5 millions d’onces d’or contre une émission d’obligations. La même année, deux ans après la mort de Drexel, la maison prend le nom de J. P. Morgan & Co.

En 1901, il crée U.S. Steel et se heurte la même année à E. H. Harriman pour le contrôle du Northern Pacific : le 9 mai 1901, la bataille de rachats fait flamber le titre et provoque une panique. La holding qui en sortira, Northern Securities, sera dissoute par la Cour suprême en 1904 à l’initiative de Theodore Roosevelt. En 1902, il lance une compagnie maritime géante, l’International Mercantile Marine. En octobre et novembre 1907, il organise le sauvetage des banques et de la Bourse de New York.

En décembre 1912, la commission Pujo du Congrès, qui enquête sur le « trust de l’argent », l’interroge pendant deux jours. Il part ensuite pour l’Égypte et l’Italie, et meurt à Rome le 31 mars 1913, à 75 ans. Son biographe Ron Chernow évalue sa succession à 68,3 millions de dollars, dont une trentaine de millions en parts de la banque, et sa collection d’art à quelque 50 millions : moins que ce qu’imaginaient ses contemporains. Le Federal Reserve Act est signé le 23 décembre 1913.

Quelle était la méthode de J. P. Morgan ?

La méthode de Morgan n’est pas celle d’un trader, mais un trader gagne à la comprendre, parce qu’elle a fixé les règles du jeu pendant quarante ans. Morgan ne parie pas sur les cours : il cherche à les rendre prévisibles. Quand une compagnie ferroviaire fait faillite, il réduit sa dette, place ses hommes au conseil et fait voter ses actionnaires par une fiducie qu’il contrôle. Quand une industrie se fait la guerre des prix, il fusionne les concurrents. Son ennemi n’est pas la baisse, c’est la concurrence ruineuse.

Le second outil est le syndicat de garantie : la banque s’engage à placer une émission d’actions ou d’obligations auprès d’investisseurs, en partageant le risque avec d’autres maisons. Le nom de Morgan sur une émission vaut un label. Devant la commission Pujo, le 19 décembre 1912, l’avocat Samuel Untermyer lui demande si le crédit commercial repose d’abord sur l’argent ou la propriété. Morgan répond : « Non, monsieur ; la première chose, c’est le caractère. » Et précise : « Avant l’argent ou quoi que ce soit d’autre. L’argent ne peut pas l’acheter. » Le mot anglais, « character », désigne ici la réputation d’un homme et la confiance qu’on peut lui faire.

Pour les spéculateurs de son temps, la conséquence est pratique. Un marché où Morgan intervient n’obéit plus seulement à l’offre et à la demande, mais à une volonté. Livermore le constate en 1907, quand la Bourse reste ouverte parce qu’un homme a réuni l’argent. Le trader d’aujourd’hui connaît l’équivalent : la banque centrale, dont l’intervention change la nature d’un marché en quelques minutes.

Quel est le coup le plus célèbre de J. P. Morgan ?

Le 12 décembre 1900, au University Club de New York, Charles Schwab, président de Carnegie Steel, prononce devant un parterre de banquiers un discours sur ce que serait une sidérurgie américaine intégrée, des mines aux rails. Morgan est à table. Quelques semaines plus tard, il demande à Schwab le prix de Carnegie. Andrew Carnegie, qui veut se retirer, fixe le chiffre : 480 millions de dollars. Morgan accepte.

Au début de 1901 naît la United States Steel Corporation, qui réunit Carnegie Steel, la Federal Steel de Morgan et une série d’aciéries, de tréfileries et de mines. Son capital autorisé avoisine 1,4 milliard de dollars : c’est la première société américaine valorisée plus d’un milliard. Elle contrôle environ les deux tiers de la production d’acier du pays. Une partie de ce capital correspondait à des espérances plus qu’à des usines, ce que la presse de l’époque appelait de l’« eau » dans les actions.

L’opération est le modèle du coup selon Morgan : pas un pari sur le marché, mais la fabrication d’un actif que le marché devra acheter. Six ans plus tard, en pleine panique, U.S. Steel rachète Tennessee Coal, Iron & Railroad, une valeur de la première moyenne de Charles Dow, avec l’accord de Theodore Roosevelt. L’épisode, la nuit de la bibliothèque et le reste du sauvetage sont racontés dans notre page sur la panique de 1907.

Quelle a été la pire erreur de J. P. Morgan ?

L’International Mercantile Marine est l’échec que ses biographes citent en premier. En 1901 et 1902, la maison Morgan rachète plusieurs compagnies transatlantiques, dont la Leyland Line puis la White Star Line, pour former un trust maritime capable de dominer l’Atlantique Nord. Le projet comptait sur une loi de subventions à la marine marchande ; au printemps 1902, il est clair qu’elle ne passera pas. Morgan va au bout quand même.

Le trust ne domine jamais le marché : les compagnies britanniques et allemandes résistent, Cunard reçoit l’aide de Londres pour construire le Lusitania et le Mauretania. La société est trop endettée pour ses recettes. Le 15 avril 1912, le Titanic, navire amiral de sa filiale White Star, coule lors de son voyage inaugural. Fin 1914, l’International Mercantile Marine ne paie plus les intérêts de ses obligations ; en 1915, elle est placée sous administration judiciaire. Morgan était mort depuis deux ans. Le plus grand organisateur de son siècle avait oublié qu’une fusion ne crée pas de clients.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de J. P. Morgan ?

La légende la plus solide est aussi la plus vraie : en 1907, Morgan a bien servi de banque centrale. Ce qu’on oublie, c’est qu’il l’a fait avec le Trésor, qui déposa environ 25 millions de dollars dans les banques new-yorkaises, et que ce pouvoir d’un seul homme a précisément convaincu le Congrès de créer la Réserve fédérale. L’hommage était involontaire.

D’autres récits sont plus fragiles. L’affaire des carabines Hall, en 1861, a fait de lui un profiteur de guerre aux yeux de ses adversaires, à partir de 1910 surtout ; son biographe Vincent Carosso conclut que rien n’indique qu’il ait été partie au contrat ni à ses profits, et les enquêtes de l’époque ne l’ont pas sanctionné. La phrase sur le marché qui « fluctuera », qu’il aurait répondue à qui lui demandait une prévision, et la mise en garde contre ceux qui jouent la baisse de l’Amérique lui sont prêtées sans source d’époque connue. De même pour le mot attribué à Rockefeller à l’ouverture de sa succession, selon lequel Morgan n’était même pas un homme riche.

Reste un contresens fréquent chez les lecteurs de Mémoires d’un spéculateur : rien n’indique que Morgan ait été le mentor ou l’ami de Livermore. Dans le livre, l’émissaire de 1907 vient d’un banquier qui n’est pas nommé. Quant au Titanic, il avait bien réservé une suite pour la traversée inaugurale avant de changer ses plans ; les raisons de ce renoncement ont nourri plus de romans que de documents.

Que peut apprendre un trader de J. P. Morgan ?

Morgan n’est pas un modèle de trading, mais il éclaire ce que le trader oublie souvent : le marché a des acteurs qui ne jouent pas au même jeu que lui.

  • Repérez qui peut changer les règles en cours de partie : en 1907 c’était Morgan, aujourd’hui c’est une banque centrale.
  • Une baisse ne s’arrête pas quand les prix sont « assez bas », mais quand un acteur crédible annonce qu’il paiera.
  • La réputation est un actif : Morgan l’a placée au-dessus de l’argent devant le Congrès, et elle a tenu la Bourse ouverte.
  • Une grande construction financière n’élimine pas le risque du métier sous-jacent : l’International Mercantile Marine l’a appris en mer.

Quels livres lire sur J. P. Morgan ?

  • Ron Chernow, The House of Morgan : An American Banking Dynasty and the Rise of Modern Finance, Atlantic Monthly Press, 1990 (National Book Award). Pas de traduction française au catalogue de la BnF.
  • Jean Strouse, Morgan : American Financier, Random House, 1999 : la biographie de référence, fondée sur les archives de la Morgan Library.
  • Frederick Lewis Allen, The Great Pierpont Morgan, Harper & Brothers, 1949 : un portrait vivant par l’auteur d’Only Yesterday.
  • Robert F. Bruner et Sean D. Carr, The Panic of 1907 : Lessons Learned from the Market’s Perfect Storm, John Wiley & Sons, 2007 : le meilleur récit de la crise.

Questions fréquentes sur J. P. Morgan

Quelle était la fortune de J. P. Morgan ?

À sa mort en 1913, Ron Chernow évalue sa succession à 68,3 millions de dollars, et sa collection d’art, livres rares compris, à quelque 50 millions. C’est beaucoup moins que les fortunes de Rockefeller ou de Carnegie : Morgan contrôlait davantage d’argent qu’il n’en possédait.

J. P. Morgan a-t-il sauvé Wall Street en 1907 ?

Il a organisé le sauvetage : il a décidé quelles banques soutenir, réuni 23,6 millions de dollars pour la Bourse le 24 octobre et imposé un fonds commun aux trust companies. Mais il l’a fait avec l’argent du Trésor et des grandes banques, et la crise a convaincu le pays de créer la Réserve fédérale en 1913.

Quel est le lien entre J. P. Morgan et JPMorgan Chase ?

JPMorgan Chase descend de sa maison, J. P. Morgan & Co., fusionnée en 2000 avec Chase Manhattan. Entre-temps, la loi Glass-Steagall de 1933 avait obligé la maison à choisir entre banque de dépôt et banque d’affaires ; en 1935, des associés partirent fonder Morgan Stanley.

J. P. Morgan devait-il voyager sur le Titanic ?

Il avait réservé une suite pour la traversée inaugurale, le navire appartenant à une filiale de son trust maritime, puis il a changé ses plans. Le naufrage du 15 avril 1912 a aggravé les difficultés de l’International Mercantile Marine, placée sous administration judiciaire en 1915.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Sièges CME & CBOT · Trader depuis 1994

Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.

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