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Richard Cantillon : biographie, méthode et fortune du Mississippi

Banquier irlandais à Paris, associé puis adversaire de John Law, Richard Cantillon s’enrichit sur la bulle du Mississippi avant d’écrire le premier traité d’économie, et meurt à Londres dans un incendie jamais élucidé.

Richard Cantillon : Le spéculateur du Mississippi qui inventa l’économie politique

Qui était Richard Cantillon ?

Richard Cantillon (né entre 1680 et 1690, mort en 1734) est un banquier et économiste irlandais, établi à Paris puis à Londres, qui fit fortune en spéculant sur le système de John Law en 1719 et 1720 et rédigea vers 1730 l’Essai sur la nature du commerce en général, publié en 1755 et tenu par William Stanley Jevons pour le premier traité systématique d’économie politique.

Les manuels d’histoire de la pensée le présentent comme un théoricien. Les archives notariales de Paris, exhumées par l’économiste Antoin Murphy, montrent un banquier redoutable, associé de Law, prêteur de ses victimes, poursuivi pendant quatorze ans par ses débiteurs. Les deux portraits ne s’opposent pas : l’Essai est le livre d’un homme qui a vu de très près comment une monnaie nouvelle enrichit ceux qui la reçoivent les premiers.

Richard Cantillon en résumé

Issu d’une famille catholique du comté de Kerry dépossédée de ses terres, Cantillon travaille pour le payeur général de l’armée britannique en Espagne, reprend la banque d’un cousin à Paris, devient l’associé puis l’adversaire de Law, se retire du Système avant son effondrement et passe le reste de sa vie entre procès et voyages. Il meurt dans l’incendie de sa maison de Londres en mai 1734, dans des circonstances jamais élucidées.

  • Famille : Les pionniers
  • Naissance : entre 1680 et 1690, à Ballyheigue, comté de Kerry (Irlande)
  • Mort : 14 mai 1734, Londres, dans l’incendie de sa maison, déclaré vers trois heures du matin
  • Nationalité : irlandaise, établi en France
  • Marchés : change et lettres de change entre Paris, Londres et Amsterdam ; actions de la Compagnie des Indes ; prêts sur titres
  • Style : banquier-spéculateur, entré tôt et sorti tôt, couvert sur le change
  • Coup le plus célèbre : sa fortune faite sur le Système de 1718 à 1720, achevée par les prêts de mars 1720 contre actions
  • Livres : Essai sur la nature du commerce en général (rédigé vers 1730, publié en 1755) ; des mémoires judiciaires

La vie de Richard Cantillon : un banquier qui ne laissait pas de traces

Né dans le Kerry, dans une famille de petite noblesse catholique ruinée par les confiscations cromwelliennes puis williamites, Cantillon passe très jeune en France. En 1711, il est en Espagne, au service de James Brydges, payeur général des forces britanniques pendant la guerre de Succession d’Espagne, où il apprend les transferts de fonds, la comptabilité et la négociation. Il y reste jusqu’en 1714.

Le 11 août 1714, un acte notarié le montre louant une voiture et des chevaux à Paris. En septembre, son cousin, le chevalier Richard Cantillon, lui confie la gestion de sa banque de la rue Saint-Honoré ; en février 1716, il la rachète contre une rente viagère de 3 000 livres par an. La maison sert de banquier à la cour des Stuarts en exil, aux Irlandais et aux Anglais de passage, à Bolingbroke, au poète Alexander Pope. Murphy note qu’en 1715 Bolingbroke lui confiait déjà une lettre de change de 20 000 livres sterling, ce qui rend peu crédible la date de naissance de 1697 qu’on lui a longtemps attribuée.

Avec John Law, le lien est plus étroit qu’on ne l’a cru. Un acte des Archives nationales, daté du 23 août 1719, montre que des statuts avaient été rédigés dès le 19 novembre 1718 pour une société entre Law, l’Anglais Joseph Gage et Cantillon, destinée à établir une colonie au Mississippi. Puis Cantillon prend ses distances : il met ses papiers en dépôt chez les bénédictins anglais de Paris, confie ses affaires à un associé, Edmund Loftus, et part pour l’Italie, à l’abri, dit son avocat, de la tempête financière qu’il voyait venir. Il passe aussi par Amsterdam et revient brièvement à Paris au début de 1720.

Le 16 février 1722, il épouse Mary Anne O’Mahony, fille du général irlandais Daniel O’Mahony ; leur fille Henrietta deviendra comtesse de Stafford. Il voyage beaucoup, plaide plus encore, et s’installe à Londres, dans Albemarle Street. Le 14 mai 1734 au matin, sa maison brûle. On retrouve dans son lit un corps calciné, la tête presque brûlée ou tranchée selon le Gentleman’s Magazine. Son cuisinier, renvoyé trois semaines plus tôt, s’est enfui à l’étranger sous un faux nom ; trois autres domestiques, jugés pour meurtre en décembre 1734, sont acquittés.

Quelle était la méthode de Richard Cantillon ?

Sa méthode de spéculateur tient en trois temps, que Murphy a reconstitués à partir des archives. D’abord, entrer tôt dans le Système, à un moment où il est l’associé de Law et où les actions valent peu. Ensuite, sortir avant la foule, parce qu’il juge l’édifice intenable : plus Law imprime de billets, plus les prix et la sortie de capitaux doivent suivre. Enfin, mettre sa fortune à l’abri de la monnaie qui va se déprécier, en la logeant à Londres et à Amsterdam, et en se faisant rembourser ses créances parisiennes dans ces places. C’est le jeu entre places financières que Nathan Mayer Rothschild portera à son sommet un siècle plus tard.

Sa méthode d’économiste dit la même chose en termes généraux. Dans l’Essai, l’entrepreneur est celui qui achète à un prix certain pour revendre à un prix incertain : il vit du risque, que ce soit le fermier, le marchand ou le banquier. Et l’argent nouveau ne se répand pas d’un coup dans l’économie : il fait d’abord monter les prix des biens que ses premiers détenteurs achètent, au profit de ceux-ci et aux dépens de ceux qui le reçoivent en dernier. Les économistes appellent cela aujourd’hui l’effet Cantillon. Le banquier de la rue Saint-Honoré l’avait observé en direct : en 1719, les premiers à recevoir les billets de Law s’enrichissaient, et les derniers payaient l’inflation.

Il ajoute une analyse des flux de métal entre pays, des taux d’intérêt fixés par l’offre et la demande de prêts, et de la vitesse de circulation de la monnaie, qui font de son livre, pour Murphy, un précurseur du monétarisme. C’est une version raffinée de la théorie quantitative de la monnaie, attentive aux délais et aux transferts entre groupes plutôt qu’à la seule hausse générale des prix.

Quel est le coup le plus célèbre de Richard Cantillon ?

Paris, mars 1720. L’action de la Compagnie des Indes a passé l’hiver autour de 10 000 livres, Law vient de garantir son rachat à 9 000, et beaucoup de grands spéculateurs refusent de vendre. Joseph Gage, l’associé anglais, a gagné de quoi proposer, dit-on, d’acheter la couronne de Pologne au roi Auguste, puis l’île de Sardaigne. Lui et d’autres veulent davantage d’actions, donc davantage de crédit.

La banque Cantillon leur prête. Gage, son épouse Lady Mary Herbert, les frères Jean et Rémi Carol empruntent des sommes importantes et remettent leurs actions en garantie. Selon leurs plaintes ultérieures, Cantillon facture des intérêts que les emprunteurs jugeront usuraires, et vend aussitôt les titres reçus en gage. S’il l’a fait, observe Murphy, il prêtait à ses clients leur propre argent en leur faisant payer jusqu’à 55 % pour ce privilège, puis pouvait racheter les actions presque pour rien à l’échéance, une fois le Système effondré. La banque tenant ses titres en stock indifférencié, sans numéros, personne ne put jamais prouver la vente.

Le Système s’écroule au printemps et à l’été 1720, et l’action ne vaudra plus que 500 livres en septembre 1721, comme le raconte notre page sur la faillite de Law. Gage est ruiné. Cantillon, lui, réclame le remboursement des prêts. C’est le second étage de sa fortune : la première vient de la hausse, la seconde de la baisse, financée par ceux qui avaient cru à la hausse.

Quelle a été la pire erreur de Richard Cantillon ?

Son erreur n’est pas une perte, c’est un prix différé. En poursuivant des débiteurs ruinés, Cantillon se fait des ennemis puissants, qui le poursuivent à leur tour devant les tribunaux, l’accusent d’usure et d’escroquerie, et maintiennent la pression pendant quatorze ans. Lui soutient que ce qu’on prend pour de l’usure n’est qu’un ensemble de frais de change, et il ajoute à ses écritures un détail qui n’arrange pas sa réputation : selon les plaignants, il avait transféré la responsabilité juridique de sa banque à son agent et à un neveu de quatre ans, prénommé lui aussi Richard Cantillon.

Le mémoire de son avocat, Maître Cochin, contre Jean et Rémi Carol, est encore imprimé en 1730, dix ans après les faits, et les procès lui survivent : en 1752, Joseph Gage, devenu comte, plaide toujours contre sa fille et héritière. Cantillon voyage, change de résidence, ne se fixe jamais longtemps. Ses contemporains, comme le comte d’Egmont dans son journal, le décrivent comme un débauché très riche, entouré de domestiques de mauvaise réputation. L’homme qui avait si bien calculé le risque de marché avait sous-estimé le risque de contrepartie le plus élémentaire : des perdants qui n’oublient pas.

Que l’incendie de 1734 soit un meurtre, comme on le soupçonna aussitôt, ou une mise en scène, comme le suggère Murphy, il clôt une vie passée à se défendre d’une fortune faite trop habilement.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Richard Cantillon ?

La scène la plus citée est un dialogue avec Law, rapporté par Friedrich Melchior Grimm dans sa correspondance littéraire, plusieurs décennies après les faits : Law aurait menacé Cantillon de l’envoyer le soir même à la Bastille s’il ne quittait pas le royaume dans les vingt-quatre heures, et Cantillon aurait répondu qu’il ne partirait pas et ferait réussir le Système. L’anecdote est invérifiable, et Murphy lui-même la présente comme une conversation « alléguée ». Les actes notariés montrent plutôt deux hommes associés, puis éloignés.

La mort de 1734 a nourri une autre légende, plus intéressante. Six mois après l’incendie, un certain chevalier de Louvigny débarque au Surinam, colonie néerlandaise, avec une partie des papiers personnels de Cantillon. Murphy a avancé l’hypothèse que le banquier avait simulé sa mort pour échapper à ses créanciers. Elle n’est pas démontrée, et la plupart des historiens s’en tiennent au meurtre, mais aucune des deux versions ne peut être tenue pour certaine.

Ce que le public ignore le plus souvent, c’est que le « père de l’économie politique » fut d’abord un spéculateur heureux du Mississippi. William Stanley Jevons, qui redécouvre l’Essai en 1881, y voit le « berceau de l’économie politique » (Contemporary Review, janvier 1881). Le berceau était en partie payé par la rue Quincampoix.

Que peut apprendre un trader de Richard Cantillon ?

Cantillon montre qu’on peut avoir raison contre une bulle sans attendre son explosion pour agir, à condition de comprendre son mécanisme. Il ne devine pas la date, pas plus que Joseph Kennedy, à qui l’on prête la même lucidité en 1929 ; il comprend que la création de monnaie finira dans les prix et dans le change, et il se place en conséquence. Le volet moral du personnage n’est pas un modèle, mais son analyse l’est.

  • Regarder où va l’argent nouveau : les premiers servis gagnent, les derniers paient, et une bulle se reconnaît à ce transfert.
  • Penser en devises : une fortune en actions libellées dans une monnaie qu’on imprime n’est pas une fortune.
  • Sortir avant d’avoir la preuve : quand la preuve arrive, la liquidité est partie.
  • Ne jamais confondre un prêt garanti et un actif sûr : les clients de Cantillon ont découvert que leur garantie avait été vendue.
  • Compter le risque juridique et le risque de réputation dans le calcul d’une opération, même gagnante.

Quels livres lire sur Richard Cantillon ?

  • Richard Cantillon, Essai sur la nature du commerce en général, paru anonymement en 1755 sous l’adresse « Londres, chez Fletcher Gyles » ; édition de référence : Paris, Institut national d’études démographiques, 1952, rééditée en 1997, avec des études d’Alfred Sauvy, Amintore Fanfani, Joseph J. Spengler et Louis Salleron.
  • Antoin E. Murphy, Richard Cantillon : Entrepreneur and Economist, Oxford, Clarendon Press, 1986 ; en français : Richard Cantillon : le rival de Law, Paris, Hermann, 1997, traduction d’Hélène Seyrès. La biographie de référence, fondée sur les archives.
  • Antoin E. Murphy, « Richard Cantillon—Banker and Economist », The Journal of Libertarian Studies, vol. 7, n° 2, 1985 : l’article qui résume ses découvertes sur Law, Gage et les prêts de 1720.
  • Anthony Brewer, Richard Cantillon : Pioneer of Economic Theory, Londres, Routledge, 1992 : l’analyse de l’Essai.

Questions fréquentes sur Richard Cantillon

Qu’est-ce que l’effet Cantillon ?

C’est l’idée, exposée dans l’Essai, que la monnaie nouvelle ne fait pas monter tous les prix en même temps : elle profite d’abord à ceux qui la reçoivent les premiers, qui achètent avant la hausse, et pénalise ceux qui la reçoivent en dernier. Cantillon l’avait observé pendant le système de Law.

Comment Richard Cantillon a-t-il fait fortune ?

En banquier et en spéculateur : il entre tôt dans le système de Law, revend avant l’effondrement, place sa fortune à Londres et à Amsterdam, et prête en mars 1720 à de grands spéculateurs contre leurs actions, qu’il est accusé d’avoir vendues aussitôt. Murphy le décrit comme devenu plusieurs fois millionnaire.

Richard Cantillon a-t-il été assassiné ?

C’est l’hypothèse la plus courante : sa maison de Londres brûle le 14 mai 1734, un corps est retrouvé dans son lit et son cuisinier s’enfuit. Trois domestiques sont jugés et acquittés en décembre 1734. Antoin Murphy a émis l’hypothèse d’une mort simulée, qui reste non démontrée.

Pourquoi l’Essai de Cantillon est-il si important ?

Parce qu’il est considéré comme le premier traité d’économie complet : il analyse l’entrepreneur comme preneur de risque, la formation des prix, les circuits de la monnaie, les taux d’intérêt et les échanges entre pays. Il a influencé Quesnay, Turgot et Adam Smith, qui le cite.

Pour aller plus loin

  • La peur de manquer, le biais de ses clients, qui empruntaient en mars 1720 pour acheter encore
  • William Stanley Jevons, l’économiste qui sortit l’Essai de l’oubli en 1881
  • François Quesnay, le physiocrate qui eut probablement accès au manuscrit de l’Essai par le marquis de Mirabeau
L’auteur

Benoist Rousseau

Sièges CME & CBOT · Trader depuis 1994

Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.

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