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Margaret Thatcher : biographie, privatisations et Big Bang de la Dame de fer

Première ministre de 1979 à 1990, Margaret Thatcher a vendu les entreprises publiques aux Britanniques, ouvert la City au monde par le Big Bang de 1986 et chuté sur la poll tax et sur l’Europe.

Margaret Thatcher : La Dame de fer qui fit des Britanniques un peuple d’actionnaires

Qui était Margaret Thatcher ?

Margaret Thatcher (1925-2013), née Roberts, est une femme politique britannique, première femme à diriger le Parti conservateur, en 1975, et à devenir Première ministre du Royaume-Uni, fonction qu’elle exerça du 4 mai 1979 au 28 novembre 1990, la plus longue durée continue au XXe siècle. Son nom désigne une politique : le thatchérisme, mélange de rigueur monétaire, de privatisations, de baisse des impôts directs et de fermeté envers les syndicats.

Elle a divisé le pays comme peu de dirigeants en temps de paix. Pour un historien de l’économie, sa trace la plus durable n’est ni la guerre des Malouines ni la grève des mineurs, mais deux transformations de structure : des millions de Britanniques devenus actionnaires et propriétaires de leur logement, et une Bourse de Londres ouverte au monde en une seule journée d’octobre 1986.

Margaret Thatcher en résumé

Élevée dans le méthodisme et le culte du budget en équilibre, diplômée de chimie à Oxford, Margaret Thatcher entre aux Communes en 1959 et au gouvernement en 1970. Elle conquiert la direction du parti contre Edward Heath en 1975, gagne trois élections générales, en 1979, 1983 et 1987, et est renversée par son propre parti en novembre 1990.

  • Époque : Le XXe siècle
  • Naissance : 13 octobre 1925, Grantham (Lincolnshire)
  • Mort : 8 avril 2013, Londres
  • Pays : Royaume-Uni
  • Fonctions : députée de Finchley (1959-1992), ministre de l’Éducation (1970-1974), cheffe du Parti conservateur (1975-1990), Première ministre (4 mai 1979-28 novembre 1990), membre de la Chambre des lords à partir de 1992
  • Œuvre principale : les privatisations, la vente des logements sociaux à leurs occupants, la réforme des syndicats, le Big Bang de la City (1986)
  • À retenir : la sortie de la livre du système monétaire européen, en septembre 1992, eut lieu sous son successeur John Major, mais l’entrée, au taux qui se révéla intenable, avait été décidée sous son gouvernement en octobre 1990

La vie de Margaret Thatcher : la fille d’épicier qui voulut gérer l’État comme un ménage

Margaret Roberts naît le 13 octobre 1925 au-dessus de l’épicerie de son père, Alfred Roberts, notable méthodiste et conseiller municipal, maire de Grantham en 1945-1946. Boursière, elle étudie la chimie à Oxford, au Somerville College, et préside l’association des étudiants conservateurs. Chimiste dans l’industrie, elle épouse en 1951 Denis Thatcher, homme d’affaires aisé, dont la fortune lui permet d’étudier le droit ; elle devient avocate fiscaliste en 1953.

Élue députée de Finchley, dans le nord de Londres, en 1959, elle devient ministre de l’Éducation d’Edward Heath en 1970. La suppression du lait gratuit pour les écoliers de plus de sept ans lui vaut le surnom de « voleuse de lait ». Après les défaites de 1974, elle défie Heath et le bat en février 1975. Un journal soviétique la surnomme bientôt la « Dame de fer » ; elle adopte le sobriquet.

Victorieuse le 3 mai 1979, après l’« hiver du mécontentement » et ses grèves, elle forme son gouvernement le lendemain. Les premières années sont dures : récession, chômage qui dépasse trois millions en 1982, émeutes urbaines en 1981. La guerre des Malouines, gagnée contre l’Argentine en juin 1982, et la division de l’opposition lui assurent un triomphe électoral en 1983. Elle affronte la grève des mineurs de mars 1984 à mars 1985 et échappe à l’attentat de l’IRA contre son hôtel de Brighton, le 12 octobre 1984. En décembre 1984, elle signe avec la Chine la déclaration sur la restitution de Hong Kong.

Réélue en 1987, elle impose l’impôt local par tête, la poll tax, et se heurte à ses ministres sur l’Europe. Son chancelier de l’Échiquier, Nigel Lawson, démissionne en octobre 1989 ; son ancien ministre des Affaires étrangères, Geoffrey Howe, démissionne en novembre 1990 avec un discours dévastateur. Michael Heseltine la défie pour la direction du parti ; insuffisamment élue au premier tour, elle se retire et quitte Downing Street le 28 novembre 1990. Baronne et pair à vie en 1992, elle meurt à Londres le 8 avril 2013.

Qu’a accompli Margaret Thatcher, et que reste-t-il de son œuvre ?

Elle a rompu avec le consensus d’après-guerre : économie mixte, entreprises nationalisées, syndicats associés aux décisions, politique de revenus. Les lois successives sur les syndicats, le vote obligatoire avant toute grève, la défaite des mineurs ont réduit leur poids pour une génération. Les gouvernements travaillistes de Tony Blair, après 1997, ont conservé la plupart de ces réformes.

L’autre face du bilan est la désindustrialisation accélérée du Nord, du pays de Galles et de l’Écosse, la hausse des inégalités et un chômage de masse durable dans les anciens bassins miniers. La poll tax a renforcé le sentiment national écossais. Son euroscepticisme, exprimé dans le discours de Bruges de septembre 1988, a nourri un courant qui a pesé sur la politique britannique bien après elle.

Comment Margaret Thatcher a-t-elle financé son pouvoir ?

Thatcher arrive au pouvoir avec une idée simple, héritée du comptoir paternel : un État, comme une famille, ne dépense pas l’argent qu’il n’a pas. Elle s’entoure d’économistes et de journalistes convertis au monétarisme de Milton Friedman, selon lequel l’inflation se maîtrise par le contrôle de la masse monétaire. Le premier budget de Geoffrey Howe, en juin 1979, abaisse le taux supérieur de l’impôt sur le revenu de 83 % à 60 % et compense en portant la TVA à 15 %. Le 23 octobre 1979, le contrôle des changes, en vigueur depuis 1939, est aboli : les capitaux britanniques peuvent sortir librement.

L’inflation dépasse 20 % en 1980. Les taux d’intérêt montent, la livre s’apprécie, portée aussi par le pétrole de la mer du Nord, et l’industrie s’effondre. En mars 1981, en pleine récession, le budget relève les impôts au lieu de les baisser ; 364 économistes protestent dans une lettre publique. L’inflation reflue pourtant, sous 5 % en 1983, au prix d’une destruction massive d’emplois industriels. Les objectifs de masse monétaire, presque jamais tenus, sont abandonnés de fait au milieu de la décennie.

Le pétrole de la mer du Nord, dont la production atteint un premier sommet au milieu des années 1980, apporte des recettes fiscales considérables. Les historiens discutent encore de l’usage qui en fut fait : il finança les baisses d’impôts et les allocations de chômage plutôt qu’un fonds d’investissement à la norvégienne.

La seconde ressource est la vente du patrimoine public. En novembre 1984, l’État vend 50,2 % de British Telecom, environ 3,9 milliards de livres, dans la plus grande introduction en Bourse de l’époque, et réserve une partie des titres aux particuliers. British Gas suit en décembre 1986, avec une campagne publicitaire restée célèbre qui invitait chacun à prévenir son voisin. British Airways et Rolls-Royce en 1987, British Steel en 1988, les compagnies des eaux en 1989 suivent ; les compagnies régionales d’électricité sont cotées le 11 décembre 1990, deux semaines après son départ. La vente des actions BP, en octobre 1987, coïncide avec le krach de 1987 : le gouvernement maintient l’opération et la Banque d’Angleterre propose de racheter les titres partiellement libérés à 70 pence, contre 120 pence versés à la souscription, ce qui revient à garantir un prix plancher. Les recettes des privatisations, comptées en déduction des dépenses publiques, permettent d’afficher des comptes flatteurs ; l’ancien Premier ministre conservateur Harold Macmillan compara les privatisations à la vente de l’argenterie de famille. Le nombre d’actionnaires individuels est multiplié, même si beaucoup revendent vite leurs titres. Avec le droit d’achat des logements sociaux par leurs locataires, instauré en 1980, plus d’un million de familles deviennent propriétaires dans la décennie.

Le 27 octobre 1986, le Big Bang transforme la Bourse de Londres. Pour clore une procédure engagée sous le gouvernement précédent contre les pratiques restrictives du Stock Exchange, le ministre Cecil Parkinson a conclu en 1983 un accord avec son président, Nicholas Goodison. Les commissions fixes disparaissent, la séparation entre courtiers et teneurs de marché, les jobbers, est abolie, les banques et les étrangers peuvent racheter les maisons de Bourse, et la criée laisse la place aux écrans. En quelques années, les vieilles firmes de la City passent sous le contrôle de banques américaines, suisses ou allemandes, et Londres devient la première place financière d’Europe.

La fin du règne se joue sur la fiscalité locale et sur la monnaie. La poll tax, introduite en Écosse en 1989 et en Angleterre et au pays de Galles en avril 1990, remplace l’impôt foncier local par une somme forfaitaire par adulte, la même pour le duc et pour le balayeur. La manifestation du 31 mars 1990 à Trafalgar Square tourne à l’émeute. Sur la monnaie, Lawson aligne en 1987-1988 la livre sur le Deutsche Mark, au grand déplaisir de la Première ministre, et la croissance à crédit relance l’inflation. Sous la pression de John Major, devenu chancelier, la livre entre le 8 octobre 1990 dans le mécanisme de change européen, à 2,95 marks. Thatcher tombe sept semaines plus tard. C’est son successeur qui, le 16 septembre 1992, doit faire sortir la livre du système après une journée de pertes de réserves et de hausses de taux, un épisode où George Soros gagna plus d’un milliard de dollars.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Margaret Thatcher ?

On lit encore qu’elle aurait participé, chimiste chez J. Lyons, à l’invention de la glace à l’italienne. Elle a bien travaillé vers 1950 dans le laboratoire de ce groupe alimentaire, semble-t-il sur des émulsifiants, mais rien n’établit sa participation à cette invention.

Ses formules ont souvent été coupées. Sa phrase de 1987, dans un entretien au magazine Woman’s Own, selon laquelle la société n’existe pas, se poursuivait par l’affirmation qu’il existe des hommes, des femmes et des familles, et par un appel à la responsabilité de chacun envers ses voisins. Le célèbre jeu de mots de 1980 sur « la Dame qui ne fait pas demi-tour » avait été écrit par son ami dramaturge Ronald Millar. L’anecdote selon laquelle elle aurait brandi devant son équipe La Constitution de la liberté de Friedrich Hayek en déclarant que c’était là ce qu’ils croyaient vient d’un témoin, John Ranelagh, dans Thatcher’s People (1991) ; elle est plausible, non vérifiable.

Elle n’a pas fait sortir la livre du système monétaire européen ; elle y a fait entrer la livre, au plus mauvais moment et au mauvais cours, ce que l’on oublie plus volontiers.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

La biographie autorisée de Charles Moore, en trois volumes (2013-2019), fondée sur ses archives privées, fait autorité, avec celle, plus distante, de John Campbell (2000-2003). Hugo Young, dans One of Us (1989), a donné le premier grand portrait critique. Richard Vinen, dans Thatcher’s Britain (2009), insiste sur l’improvisation : le thatchérisme fut moins un programme qu’une suite de réponses à des crises, cohérentes après coup. En France, Jacques Leruez a analysé Le Phénomène Thatcher (1991).

Les économistes débattent de l’origine du redressement britannique. Pour les uns, les réformes de l’offre ont mis fin au déclin relatif du pays ; pour d’autres, la mer du Nord, la désinflation mondiale et le crédit facile expliquent l’essentiel de la croissance de la fin des années 1980, suivie de la récession de 1990-1992. Le Big Bang est jugé tantôt comme la renaissance de la City, tantôt comme le début d’une dépendance du pays à sa finance. Les historiens rappellent aussi que plusieurs ruptures, dont le recours au FMI et la première conversion au monétarisme, avaient commencé sous le travailliste James Callaghan en 1976.

Que peut apprendre de Margaret Thatcher celui qui décide ?

Thatcher a gagné quand elle préparait ses combats et perdu quand elle les croyait gagnés d’avance. Sa chute vint d’une taxe qu’elle refusait d’amender et d’un taux de change qu’elle n’avait pas voulu.

  • Préparer le terrain avant l’affrontement : les stocks de charbon constitués avant 1984 décidèrent de la grève des mineurs plus que les discours.
  • Associer les gens au capital change la politique : les petits porteurs de British Telecom et les locataires devenus propriétaires formèrent un électorat attaché aux réformes.
  • Une réforme fiscale perçue comme injuste se paie quels que soient ses arguments techniques : la poll tax coûta à sa Première ministre ce que la grève des mineurs n’avait pas pu lui coûter.
  • S’entêter après dix ans de succès est un risque en soi : l’excès de confiance d’une dirigeante que plus personne n’osait contredire précipita sa chute.
  • Un taux de change fixé trop haut finit par céder : l’entrée de 1990 à 2,95 marks prépara la sortie forcée de 1992.

Quels livres lire sur Margaret Thatcher ?

  • Margaret Thatcher, 10 Downing Street, traduit de l’anglais par Christophe Claro, Hervé Denès, Alain Gnaedig et Serge Quadruppani, Albin Michel, 1993 : sa version des années de pouvoir.
  • Jean-Louis Thiériot, Margaret Thatcher. De l’épicerie à la Chambre des lords, Éditions de Fallois, 2007 (rééd. Perrin, 2011) : la biographie de référence en français.
  • Jacques Leruez, Le Phénomène Thatcher, Complexe, 1991 : l’analyse d’un politiste français spécialiste du Royaume-Uni.
  • Monica Charlot (dir.), L’Effet Thatcher, Economica, 1989 : un bilan à chaud par des universitaires.
  • John Campbell, Margaret Thatcher, 2 vol., Jonathan Cape, 2000-2003 : la grande biographie critique, en anglais.
  • Richard Vinen, Thatcher’s Britain, Simon & Schuster, 2009 : l’histoire sociale et politique de la décennie, en anglais.

Questions fréquentes sur Margaret Thatcher

Qu’est-ce que le Big Bang de la City en 1986 ?

C’est la réforme de la Bourse de Londres entrée en vigueur le 27 octobre 1986 : fin des commissions fixes, fin de la séparation entre courtiers et teneurs de marché, ouverture aux banques et aux étrangers, passage de la criée aux écrans. Elle fit de Londres la première place financière d’Europe.

Thatcher a-t-elle fait sortir la livre du système monétaire européen ?

Non. Elle a accepté, en octobre 1990, l’entrée de la livre dans le mécanisme de change européen. La sortie forcée, le mercredi noir du 16 septembre 1992, a eu lieu sous le gouvernement de John Major, avec Norman Lamont comme chancelier de l’Échiquier.

Qu’était la poll tax ?

C’était un impôt local forfaitaire, le même montant par adulte dans une commune donnée, quel que soit le revenu ou la valeur du logement. Introduite en Écosse en 1989 puis en Angleterre et au pays de Galles en 1990, elle provoqua des émeutes et fut remplacée en 1993 par la council tax.

Pourquoi l’appelait-on la Dame de fer ?

Le surnom lui fut donné en 1976 par un journal de l’armée soviétique après un discours très hostile à l’URSS. Elle le reprit aussitôt à son compte, et il finit par désigner son style de gouvernement.

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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