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Woodrow Wilson : biographie, Réserve fédérale et Quatorze Points

Professeur devenu président des États-Unis, Woodrow Wilson créa l’impôt fédéral sur le revenu et la Réserve fédérale, finança la guerre par l’emprunt populaire et rêva d’une Société des Nations que son Sénat refusa.

Woodrow Wilson : Le professeur qui créa la Fed et ne fit pas voter sa paix

Qui était Woodrow Wilson ?

Woodrow Wilson (1856-1924) est un homme politique américain, ancien président de l’université de Princeton, qui fut le 28e président des États-Unis de 1913 à 1921. Il dota le pays de l’impôt fédéral sur le revenu et de la Réserve fédérale, le fit entrer dans la Première Guerre mondiale en avril 1917 et fut le principal promoteur de la Société des Nations, que les États-Unis ne rejoignirent jamais.

Peu de présidents ont autant transformé les finances publiques américaines en si peu de temps : en huit ans, Washington passe d’un État financé par les droits de douane à un État qui taxe les revenus, emprunte des milliards et prête à l’Europe. Le professeur de science politique qui voulait réformer le monde par le droit y gagna le prix Nobel de la paix et perdit la bataille de la ratification.

Woodrow Wilson en résumé

Né en Virginie pendant la guerre de Sécession, Wilson fait carrière à l’université avant d’entrer en politique à cinquante-quatre ans. Gouverneur du New Jersey en 1911, il est élu président en 1912 grâce à la division des républicains. Sa première présidence est celle des grandes lois économiques ; la seconde, celle de la guerre, de la paix et de l’échec devant le Sénat, aggravé par l’attaque cérébrale qui le paralyse à l’automne 1919.

  • Époque : Le XXe siècle
  • Naissance : 28 décembre 1856, Staunton (Virginie)
  • Mort : 3 février 1924, Washington
  • Pays : États-Unis
  • Fonctions : président de l’université de Princeton (1902-1910), gouverneur du New Jersey (1911-1913), président des États-Unis (4 mars 1913-4 mars 1921)
  • Œuvre principale : la loi de finances de 1913 et son impôt fédéral sur le revenu, la loi sur la Réserve fédérale (23 décembre 1913), les Quatorze Points (8 janvier 1918)
  • À retenir : il finança la guerre de 1917-1918 par l’impôt progressif et par 21,5 milliards de dollars d’emprunts populaires, les Liberty Loans

La vie de Woodrow Wilson : le professeur qui voulut réformer le monde et ne convainquit pas le Sénat

Thomas Woodrow Wilson naît le 28 décembre 1856 à Staunton, en Virginie, dans le presbytère où son père, pasteur, vient d’être nommé. Il grandit en Géorgie et en Caroline du Sud pendant la guerre de Sécession et la Reconstruction. Après Princeton et un bref passage par le droit, il soutient un doctorat d’histoire et de science politique à l’université Johns Hopkins, publie Congressional Government en 1885 et enseigne à Bryn Mawr, à Wesleyan puis à Princeton.

Président de l’université de Princeton d’octobre 1902 à octobre 1910, il la modernise, puis se brouille avec une partie du corps enseignant et des donateurs. Les chefs démocrates du New Jersey lui offrent alors le poste de gouverneur, qu’il gagne en 1910 avant de se retourner contre eux. En 1912, la scission entre Theodore Roosevelt et William Taft lui ouvre la Maison-Blanche : il est élu avec 41,8 % des voix.

Ses premières années sont celles de la « Nouvelle Liberté » : baisse des droits de douane, impôt sur le revenu, Réserve fédérale, loi antitrust Clayton et Commission fédérale du commerce en 1914. Elles sont aussi celles d’un recul : dès 1913, son administration introduit la ségrégation raciale dans plusieurs ministères fédéraux. Sa première femme, Ellen, meurt en août 1914 ; il épouse Edith Bolling Galt en décembre 1915.

Réélu de justesse en 1916 contre Charles Evans Hughes, sur le thème de la neutralité, il demande la guerre à l’Allemagne le 2 avril 1917, après la reprise de la guerre sous-marine à outrance et le télégramme Zimmermann. Le 8 janvier 1918, il expose devant le Congrès ses Quatorze Points : diplomatie ouverte, liberté des mers, désarmement, droit des peuples, et une association générale des nations.

Il arrive en France le 13 décembre 1918, accueilli en sauveur, et passe l’essentiel des six mois suivants à la conférence de la paix, dont la fiche consacrée à Georges Clemenceau raconte les négociations et les réparations. Il obtient que le pacte de la Société des Nations soit inscrit en tête du traité. Rentré pour le faire ratifier, il refuse les réserves du sénateur républicain Henry Cabot Lodge et part en tournée à travers le pays. Il s’effondre à Pueblo le 25 septembre 1919 ; le 2 octobre, une attaque cérébrale le laisse à demi paralysé. Son épouse filtre désormais l’accès au président.

Le Sénat rejette le traité le 19 novembre 1919, puis de nouveau le 19 mars 1920. Le prix Nobel de la paix 1919 lui est remis en décembre 1920, un mois après la défaite écrasante de son parti. Il quitte la Maison-Blanche le 4 mars 1921 et meurt à Washington le 3 février 1924.

Qu’a accompli Woodrow Wilson, et que reste-t-il de son œuvre ?

L’œuvre intérieure a duré. L’impôt fédéral sur le revenu, rendu possible par le XVIe amendement ratifié en février 1913, juste avant son entrée en fonction, devient avec lui la principale ressource de l’État fédéral. La Réserve fédérale, créée par la loi du 23 décembre 1913, est toujours la banque centrale des États-Unis. La Commission fédérale du commerce existe encore, comme la loi Clayton.

L’œuvre extérieure a eu un destin paradoxal. La Société des Nations naît en janvier 1920 sans les États-Unis et ne survit pas à la Seconde Guerre mondiale. Mais l’idée d’une organisation universelle chargée de la sécurité collective, et le principe de l’autodétermination des peuples, ont inspiré les Nations unies de 1945, que son ancien sous-secrétaire à la Marine, Franklin D. Roosevelt, voulut construire en évitant ses erreurs. Hors d’Europe, les Quatorze Points ont été lus comme une promesse par les nationalistes égyptiens, indiens, coréens ou chinois, et la déception de 1919 a pesé lourd.

Comment Woodrow Wilson a-t-il financé son pouvoir ?

Avant Wilson, l’État fédéral vivait surtout des droits de douane et des taxes sur l’alcool et le tabac. La loi de finances du 3 octobre 1913, dite tarif Underwood, abaisse fortement les droits de douane et crée, pour compenser, un impôt fédéral sur le revenu : 1 % au-delà de 3 000 dollars de revenu annuel pour un célibataire, 4 000 pour un couple, avec une surtaxe progressive qui porte le taux maximal à 7 % au-delà de 500 000 dollars. Seule une petite minorité des ménages est alors concernée.

La loi sur la Réserve fédérale répond à la panique de 1907, que seule l’intervention de J. P. Morgan avait enrayée, et aux auditions de la commission Pujo sur le « trust de l’argent ». Le projet républicain du sénateur Aldrich prévoyait une banque de réserve dirigée par les banquiers ; Wilson impose un compromis : douze banques régionales privées, possédées par les banques membres, coiffées par un conseil nommé à Washington. Le système ouvre ses guichets en novembre 1914. Entre-temps, la guerre européenne a provoqué une ruée sur l’or : la Bourse de New York ferme le 31 juillet 1914 et ne rouvre, partiellement, que le 28 novembre, et le secrétaire au Trésor William McAdoo, gendre du président, fait émettre une monnaie d’urgence pour éviter la panique.

La guerre change d’échelle les finances fédérales. Le Revenue Act de 1917 porte le taux marginal maximal de l’impôt sur le revenu à 67 %, celui de 1918 à 77 % au-delà d’un million de dollars, et crée un impôt sur les bénéfices de guerre. Mais le gros de l’effort vient de l’emprunt. Quatre Liberty Loans, du printemps 1917 à l’automne 1918, puis un Victory Loan en 1919, placent 21,5 milliards de dollars d’obligations auprès de millions d’Américains, à des taux de 3,5 % à 4,75 %, avec une propagande qui fait de la souscription un devoir patriotique. Selon les séries du Trésor, la dette fédérale brute passe de 3,6 milliards de dollars en juin 1916 à 27,4 milliards en juin 1919. Pour organiser la production, Wilson confie en 1918 la direction du Bureau des industries de guerre au spéculateur Bernard Baruch.

Le Trésor américain prête en outre plusieurs milliards de dollars aux Alliés. Wilson refusa toujours de lier ces dettes de guerre aux réparations allemandes, comme le demandaient Londres et Paris. Ce refus fit des États-Unis le créancier final d’un circuit que décrit la fiche Clemenceau : l’Allemagne payait les Alliés, qui remboursaient Washington, avec de l’argent que l’Allemagne empruntait à Wall Street.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Woodrow Wilson ?

Wilson a ses légendes noires et ses légendes dorées. La plus répandue sur Internet est une prétendue confession où il se serait dit « un homme très malheureux » d’avoir ruiné son pays en créant la Réserve fédérale. Le texte est un montage : une phrase authentique de son livre The New Freedom (1913), qui dénonçait la concentration du crédit avant la réforme, collée à des regrets inventés. Le mythe de l’île de Jekyll, où des banquiers auraient en secret écrit la loi en 1910, déforme un fait réel : le plan Aldrich y fut préparé, mais la loi de 1913 en diffère sur le point décisif, le contrôle public.

Autre mot célèbre et douteux : après une projection de Naissance d’une nation à la Maison-Blanche en février 1915, film raciste qui citait ses propres écrits, il aurait comparé le cinéma à « écrire l’histoire avec la foudre ». La phrase n’est attestée que bien plus tard, de seconde main. La projection, elle, a bien eu lieu.

La légende dorée est celle du prophète trahi, que les Européens cyniques et les sénateurs bornés auraient empêché de sauver le monde. Keynes, qui le vit de près à Paris, en fit un Don Quichotte « aveugle et sourd », dupé par Clemenceau. Le portrait psychologique que lui consacrèrent Sigmund Freud et William Bullitt, publié seulement en 1967, relève davantage du règlement de comptes que du diagnostic.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Arthur S. Link, éditeur des 69 volumes des Papers of Woodrow Wilson, a longtemps imposé l’image d’un grand président progressiste. John Milton Cooper (Woodrow Wilson, 2009) et A. Scott Berg (Wilson, 2013) restent admiratifs, tout en mesurant le poids de la maladie dans l’échec de 1919-1920. En France, Charles Zorgbibe (Wilson, un croisé à la Maison-Blanche, 1998) et Jean-Baptiste Duroselle ont décrit la diplomatie d’un idéaliste mal préparé à la négociation.

Depuis les années 1990, deux débats dominent. Le premier porte sur la race : la ségrégation de l’administration fédérale et ses écrits sur la Reconstruction ont conduit l’université de Princeton à retirer son nom de son école d’affaires publiques en 2020. Le second porte sur la portée mondiale du « moment wilsonien », que l’historien Erez Manela (The Wilsonian Moment, 2007) a étudié en Égypte, en Inde, en Chine et en Corée. Sur la ratification, les historiens restent partagés entre ceux qui accusent l’intransigeance de Wilson et ceux qui insistent sur l’hostilité de principe de Lodge.

Que peut apprendre de Woodrow Wilson celui qui décide ?

Wilson a réussi ce qu’il pouvait faire voter par une majorité de son parti ; il a échoué là où il fallait convaincre deux tiers d’un Sénat qu’il ne contrôlait pas.

  • Une réforme financière dure quand elle répond à une crise que tout le monde a vue : la Réserve fédérale est fille de la panique de 1907.
  • Financer une guerre par l’emprunt populaire, c’est en partager le risque avec des millions d’épargnants, mais aussi en faire une dette politique qu’aucun gouvernement n’ose ensuite effacer.
  • Refuser tout compromis sur un texte qui exige une majorité qualifiée revient à parier sur la capitulation de l’adversaire : Wilson perdit tout plutôt que d’accepter les réserves de Lodge.
  • La santé du décideur est un risque de concentration : pendant des mois, l’exécutif américain dépendit d’un homme paralysé et d’un entourage qui le cachait.
  • L’idéal proclamé crée des créanciers moraux : les peuples qui avaient cru aux Quatorze Points se sentirent floués en 1919.

Quels livres lire sur Woodrow Wilson ?

  • Charles Zorgbibe, Wilson. Un croisé à la Maison-Blanche, Presses de Sciences Po, 1998 : la biographie française de référence.
  • Jean-Baptiste Duroselle, De Wilson à Roosevelt. Politique extérieure des États-Unis, 1913-1945, Armand Colin, 1960 : la diplomatie américaine de l’entre-deux-guerres.
  • Margaret MacMillan, Les Artisans de la paix, J.-C. Lattès, 2006 : Wilson à la conférence de Paris.
  • John Milton Cooper Jr., Woodrow Wilson. A Biography, Knopf, 2009 : la grande biographie américaine récente, non traduite.
  • Sigmund Freud et William C. Bullitt, Le Président Thomas Woodrow Wilson. Portrait psychologique, Albin Michel, 1967 : une curiosité, à lire comme telle.

Questions fréquentes sur Woodrow Wilson

Qu’est-ce que les Quatorze Points de Wilson ?

Ce sont les buts de paix que Wilson présenta au Congrès le 8 janvier 1918 : diplomatie publique, liberté des mers, réduction des armements, règlements territoriaux fondés sur la volonté des peuples et création d’une société des nations. Ils servirent de base à l’armistice, mais le traité de Versailles s’en éloigna sur plusieurs points.

Wilson a-t-il créé la Réserve fédérale ?

Il a fait voter et signé la loi du 23 décembre 1913 qui l’a créée, en imposant un compromis entre un système dominé par les banquiers et une banque d’État. Le projet s’inspirait du plan Aldrich, mais la loi plaça les douze banques régionales sous l’autorité d’un conseil nommé à Washington.

Pourquoi les États-Unis ne sont-ils pas entrés à la Société des Nations ?

Parce que le Sénat, où les républicains étaient majoritaires, refusa à deux reprises, en novembre 1919 et en mars 1920, de ratifier le traité de Versailles qui contenait le pacte de la Société. Wilson, malade, avait refusé les réserves proposées par Henry Cabot Lodge.

Wilson a-t-il reçu le prix Nobel de la paix ?

Oui, le prix Nobel de la paix 1919 lui a été décerné en décembre 1920, pour son rôle dans la fondation de la Société des Nations. Il est le deuxième président en exercice ainsi distingué, après Theodore Roosevelt.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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