Histoire de Henkel : de la soude à blanchir d’Aix-la-Chapelle au géant de la colle

Henkel est un groupe allemand de Düsseldorf qui vend des colles industrielles, sous la marque Loctite, et des produits de grande consommation, de la lessive Persil aux shampooings Schwarzkopf. Son histoire est celle d’une lessive devenue marque reine, puis d’une colle fabriquée d’abord pour fermer ses propres paquets, qui pèse aujourd’hui plus de la moitié des ventes. En cent cinquante ans, une chose n’a pas changé : la famille du fondateur tient la majorité des voix.
Henkel en bref
- Fondation : 26 septembre 1876, à Aix-la-Chapelle, par Fritz Henkel et deux associés, sous le nom de Henkel & Cie.
- Siège : Düsseldorf, dans le quartier de Holthausen.
- Dirigeants : Carsten Knobel, président du directoire depuis le 1er janvier 2020 ; Simone Bagel-Trah, descendante du fondateur, présidente du conseil de surveillance et du comité des actionnaires depuis 2009.
- Activités : adhésifs, mastics et revêtements pour l’industrie et le bâtiment ; lessives, produits d’entretien et soins capillaires.
- Marques principales : Loctite, Technomelt, Pattex, Pritt, Persil, Le Chat, Somat, Pril, Schwarzkopf, Syoss, Dial.
- Effectifs : 47 200 salariés fin 2025, dont 8 100 en Allemagne.
- Cotation : Bourse de Francfort (Xetra), membre du DAX depuis 1988.
- Chiffre d’affaires 2025 : 20,5 milliards d’euros.
Quelle est l’histoire de Henkel ?
1876-1906 : de la soude à blanchir à Düsseldorf
Friedrich Karl Henkel, dit Fritz, naît le 20 mars 1848 à Vöhl, en Hesse. Négociant, il a 28 ans quand il fonde, le 26 septembre 1876 à Aix-la-Chapelle, avec deux associés, Henkel & Cie. Le premier produit, une lessive « universelle » au silicate, se vend mal. Le second est le bon : en 1878, Henkel lance sa soude à blanchir, la Henkel’s Bleich-Soda, vendue en paquets à son nom, ce qui était alors une nouveauté. La même année, l’entreprise quitte Aix-la-Chapelle pour Düsseldorf. Fritz Henkel rachète vite les parts de ses deux associés ; l’affaire ne sortira plus de la famille.
Les premières exportations partent vers la Suisse en 1880. En 1884, Henkel achète une fabrique de silicate de soude, matière première de ses lessives. En 1899, il acquiert un terrain de 55 000 mètres carrés à Holthausen, alors hors de la ville, desservi par le rail et le Rhin. La production y démarre le 9 mars 1900 ; le siège n’en a jamais bougé.
1907-1932 : Persil, et une colle pour ses propres paquets
En juin 1907, Henkel lance Persil, vantée comme la première lessive « auto-active » du monde : le linge n’a plus besoin d’être frotté ni blanchi. Le nom vient de ses deux ingrédients, le perborate et le silicate de sodium. Hugo Henkel, le fils cadet, chimiste, entré en 1905, est l’homme de la technique ; son frère Fritz Henkel junior celui de la marque, servie par une publicité inventive, jusqu’aux avions écrivant « Persil » dans le ciel.
Le succès a un revers durable. Dès 1909, les droits sur la marque Persil pour le Royaume-Uni et plusieurs colonies sont cédés à l’anglais Joseph Crosfield, absorbé plus tard par Lever Brothers, l’un des ancêtres d’Unilever. Résultat : au Royaume-Uni et en France, Persil appartient aujourd’hui à Unilever, et Henkel vend en France la même lessive sous le nom Le Chat, une vieille marque de savon de Marseille qu’il a rachetée.
En 1913, Henkel crée sa première filiale de production à l’étranger, à Pratteln, près de Bâle. En 1922, pour ne plus dépendre de ses fournisseurs dans une Rhénanie occupée, Henkel se met à fabriquer sa propre colle pour fermer ses paquets de lessive, puis la vend à d’autres. Une activité industrielle naît ainsi par accident ; elle est aujourd’hui la première du groupe. En 1923, au sommet de l’hyperinflation, Henkel imprime sa propre monnaie. En janvier 1930, Fritz Henkel junior meurt à 55 ans ; son père le suit deux mois plus tard, à 81 ans. Hugo Henkel prend seul la direction.
1933-1945 : l’entreprise sous le nazisme
Henkel a publié en 2001 une histoire de cette période qui ne l’enjolive pas. Hugo Henkel, ancien libéral, adhère au parti nazi en 1933, pour protéger l’entreprise selon le groupe. En 1938, Werner Lüps, petit-fils du fondateur, soutenu par les autorités nazies, écarte son oncle Hugo et prend la tête de la société, distinguée en 1940 comme « entreprise modèle national-socialiste ». Par ses filiales, Henkel participe à des « aryanisations » d’entreprises juives. Faute de graisses importées, il arme même, en 1935, une flotte baleinière pour l’Antarctique, jamais rentable. En 1942, les actionnaires familiaux écartent Lüps, qui meurt peu après dans un accident de voiture. Fin 1943, les travailleurs forcés étrangers représentent 15,8 % des effectifs de l’usine de Holthausen. Après guerre, la famille, écartée par les Britanniques, ne revient qu’en novembre 1947 ; l’usine de Genthin, en zone soviétique, est expropriée. En 2000, Henkel rejoint la fondation allemande d’indemnisation des travailleurs forcés.
1947-1985 : reconstruction, Pritt et l’ouverture du capital
Persil revient dans les magasins le 1er septembre 1950. Suivent Pril en 1951, le savon Fa en 1954 et Somat en 1962. Konrad Henkel, petit-fils du fondateur et chimiste, prend la présidence du directoire en 1961 et la garde jusqu’en 1980. Il internationalise le groupe : une usine ouvre près de Barcelone en 1964, Henkel France est créée en 1967. En 1969, Henkel lance Pritt, le bâton de colle, dont il dit qu’il est le premier au monde. En 1974, il prend une participation minoritaire dans l’américain Clorox.
En 1975, la société devient une société en commandite par actions, sous la raison sociale Henkel KGaA. La forme permet d’ouvrir le capital sans perdre le contrôle. Le 11 octobre 1985, sous la présidence de Helmut Sihler, Henkel entre en Bourse, sur huit places allemandes à la fois, avec des actions de préférence sans droit de vote ; c’est alors la plus grosse émission de ce genre en Allemagne. Les actions ordinaires, celles qui votent, ne seront cotées qu’en 1996 ; la famille en détient encore près de 62 % par un pacte d’actionnaires.
1985-2007 : la colle prend le pouvoir
Henkel prend 25 % de l’américain Loctite, spécialiste des colles et des mastics, en 1985. Onze ans plus tard, en novembre 1996, il lance une offre hostile sur le reste du capital ; Loctite cède à 1,3 milliard de dollars, et le rachat est bouclé le 6 janvier 1997. Entre-temps, Henkel s’est offert en 1995 le soin capillaire, avec Schwarzkopf, racheté au chimiste Hoechst puis à la famille fondatrice.
La chimie de base, en revanche, sort du périmètre. En 1999, Henkel en fait une filiale autonome, Cognis, qu’il vend à l’automne 2001 pour 2,5 milliards d’euros à Permira et Goldman Sachs. Sous Ulrich Lehner, président du directoire de 2000 à 2008, le groupe se renforce aux États-Unis : après avoir perdu Wella au profit de Procter & Gamble, il rachète fin 2003 l’américain Dial, savons et lessive Purex, pour 2,9 milliards de dollars.
2008-2019 : Rorsted, National Starch et la rentabilité
Kasper Rorsted, un Danois, prend la présidence du directoire en 2008, l’année où la société devient Henkel AG & Co. KGaA. La même année, Henkel signe le plus gros rachat de son histoire : les adhésifs et matériaux électroniques de National Starch, que Akzo Nobel venait d’acquérir avec le britannique ICI, pour environ 4 milliards d’euros. En 2009, Simone Bagel-Trah, de la famille du fondateur, prend la présidence du conseil de surveillance et du comité des actionnaires. Rorsted part en 2016 diriger Adidas ; Hans Van Bylen, un ancien de la maison, lui succède en mai 2016 et rachète l’américain Sun Products (lessives all et Snuggle) pour environ 3,2 milliards d’euros, dette comprise. Il ne demande pas de second mandat, « pour des raisons personnelles ».
Depuis 2020 : Carsten Knobel et la grande fusion
Carsten Knobel, entré chez Henkel en 1995 et directeur financier depuis 2012, devient président du directoire le 1er janvier 2020. Il lance en mars 2020 un programme de « croissance ciblée » et, fin janvier 2022, annonce la fusion des lessives et produits d’entretien avec les cosmétiques en une seule division, Consumer Brands, sous la pression de matières premières devenues hors de prix. Le 19 avril 2022, Henkel annonce sa sortie de Russie ; l’activité est vendue en avril 2023 à des investisseurs russes. Le groupe se remet ensuite à acheter : Seal for Life Industries en 2024, puis, en 2026, l’année de ses 150 ans, une série de rachats que détaille l’analyse SWOT.
Que fait Henkel aujourd’hui ?
Henkel a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires de 20,5 milliards d’euros, réparti en deux divisions de taille comparable :
- Adhesive Technologies (10,7 milliards d’euros, 52 % des ventes) : colles, mastics et revêtements fonctionnels pour l’automobile, l’électronique, l’emballage et le bâtiment, sous les marques Loctite, Technomelt, Teroson, ainsi que Pattex et Pritt pour le grand public.
- Consumer Brands (9,7 milliards d’euros, 47 %) : soins capillaires (Schwarzkopf, Syoss, got2b), lessives et produits d’entretien (Persil, Le Chat, Somat, Pril, all, Purex), savons et gels douche (Dial, Fa).
L’Europe compte pour 38 % des ventes, l’Amérique du Nord pour 26 %, l’Asie-Pacifique pour 17 %, la zone Inde, Moyen-Orient et Afrique pour 10 % et l’Amérique latine pour 7 %.
Qui a dirigé Henkel ?
- Fritz Henkel (1876-1930) : fondateur.
- Hugo Henkel (1930-1938) : fils du fondateur.
- Werner Lüps (1938-1942) : petit-fils du fondateur, porté par le régime nazi.
- Hermann Richter (à partir de 1942) : président du directoire.
- Konrad Henkel (1961-1980) : président du directoire, puis du conseil de surveillance.
- Helmut Sihler (1980-1992) : introduction en Bourse.
- Hans-Dietrich Winkhaus (1992-2000) : Schwarzkopf et Loctite.
- Ulrich Lehner (2000-2008) : vente de Cognis, rachat de Dial.
- Kasper Rorsted (2008-2016) : rachat de National Starch.
- Hans Van Bylen (2016-2019) : rachat de Sun Products.
- Carsten Knobel (depuis 2020) : président du directoire.
- Simone Bagel-Trah (depuis 2009) : présidente du conseil de surveillance et du comité des actionnaires.
Quel est le parcours de Henkel en Bourse ?
Henkel est coté depuis 1985, mais à moitié : le public achète surtout des actions de préférence, sans droit de vote, qui rapportent deux centimes de dividende de plus que les actions ordinaires. Les deux catégories sont cotées à Francfort depuis 1996. Le titre fait partie du DAX sans interruption depuis le 1er juillet 1988, c’est-à-dire depuis la création de l’indice. Selon le rapport annuel 2025, le pacte familial détient 61,85 % des droits de vote. L’action de préférence a fini 2025 à 69,58 euros, contre 92,20 euros fin 2019 ; la capitalisation est passée dans le même temps de 37,9 à 27,1 milliards d’euros.
Quels sont les chiffres clés de Henkel depuis 2021 ?
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat d’exploitation | Résultat net part du groupe |
|---|---|---|---|
| 2021 | 20,07 | 2,21 | 1,63 |
| 2022 | 22,40 | 1,81 | 1,26 |
| 2023 | 21,51 | 2,01 | 1,32 |
| 2024 | 21,59 | 2,83 | 2,01 |
| 2025 | 20,50 | 2,82 | 2,04 |
En milliards d’euros, comptes publiés par Henkel (rapport annuel 2025). Le résultat d’exploitation est donné avant les retraitements ; le groupe communique surtout un résultat ajusté, de 3,03 milliards d’euros en 2025.
Questions fréquentes sur Henkel
Qui a fondé Henkel ?
Fritz Henkel, un négociant de 28 ans originaire de Hesse, a fondé Henkel & Cie le 26 septembre 1876 à Aix-la-Chapelle, avec deux associés dont il a ensuite racheté les parts. L’entreprise s’est installée à Düsseldorf dès 1878.
Persil appartient-il à Henkel ?
Oui, en Allemagne et dans la plupart des pays : Henkel a inventé Persil en 1907. Mais au Royaume-Uni et en France, la marque a été cédée dès 1909 à un savonnier anglais et appartient aujourd’hui à Unilever ; c’est pourquoi Henkel vend en France sa lessive sous le nom Le Chat.
Qui dirige Henkel ?
Carsten Knobel préside le directoire depuis le 1er janvier 2020. Simone Bagel-Trah, descendante du fondateur, préside le conseil de surveillance et le comité des actionnaires depuis 2009.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- Henkel, « A timeline of Henkel » (chronologie du groupe, consultée le 10 octobre 2026)
- Henkel, « 150 Years of Henkel » (2026)
- Henkel, rapport annuel 2025 (mars 2026)
- Henkel, « Henkel présente les résultats annuels pour 2025 » (11 mars 2026)
- PCI Magazine, « AkzoNobel completes sale to Henkel » (30 mai 2008)
- Progressive Grocer, « Henkel to buy Dial for $2.9 billion cash » (décembre 2003)
- Leatherbiz, « Henkel sells Cognis » (novembre 2001)
- International Directory of Company Histories (Reference for Business), « Henkel KGaA » (consulté le 10 octobre 2026)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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