Amos Tversky : biographie, idées et héritage
Amos Tversky (1937-1996), psychologue de Stanford, a montré avec Daniel Kahneman que notre intuition se trompe de façon prévisible face au hasard.

Qui était Amos Tversky ?
Amos Tversky (1937-1996) est un psychologue israélien, professeur à l’université Stanford, qui a montré, le plus souvent avec Daniel Kahneman, que l’intuition humaine se trompe de façon systématique face au hasard et au risque. Coauteur de la théorie des perspectives, il est l’un des fondateurs de ce qui est devenu l’économie comportementale.
Formé à la psychologie mathématique, il apportait à ce programme une exigence de logicien. Mort d’un cancer en 1996, à 59 ans, il n’a pas pu partager le prix Nobel d’économie attribué en 2002 à Daniel Kahneman pour leurs travaux communs, ce prix n’étant pas décerné à titre posthume.
Amos Tversky en résumé
Amos Tversky a consacré sa carrière à l’écart entre la manière dont on devrait raisonner, selon la logique et le calcul des probabilités, et la manière dont on raisonne réellement. De son côté, il a travaillé sur la mesure, la similarité et les choix entre de nombreuses options. Avec Daniel Kahneman, il a décrit les heuristiques, ces raccourcis mentaux qui produisent des erreurs prévisibles, puis la théorie des perspectives (1979), qu’ils ont révisée en 1992. Ses études sur la « loi des petits nombres », l’erreur de conjonction et la « main chaude » au basket décrivent un même penchant : voir des régularités là où le hasard suffit à tout expliquer.
- Naissance : 16 mars 1937, à Haïfa (Palestine mandataire, aujourd’hui Israël)
- Mort : 2 juin 1996, à Stanford (Californie), à 59 ans
- Nationalité : israélienne
- Courant : psychologie cognitive et mathématique, économie et finance comportementales
- Œuvres principales : « Judgment under Uncertainty : Heuristics and Biases », avec Daniel Kahneman (1974) ; « Prospect Theory : An Analysis of Decision under Risk », avec Daniel Kahneman (1979) ; « The Hot Hand in Basketball », avec Thomas Gilovich et Robert Vallone (1985)
- Distinctions : membre de l’Académie américaine des arts et des sciences (1980), bourse MacArthur (1984), membre associé étranger de l’Académie nationale des sciences des États-Unis (1985)
- Idée la plus connue : nos intuitions sur les probabilités sont biaisées de façon systématique, donc prévisible
Du béret rouge des parachutistes aux laboratoires de Stanford
Amos Tversky naît le 16 mars 1937 à Haïfa, en Palestine sous mandat britannique. Son père, Yosef, est vétérinaire ; sa mère, Jenia, travailleuse sociale, devient après l’indépendance députée à la Knesset pour le Mapaï, le parti travailliste. Devenu officier parachutiste, Tversky reçoit la plus haute distinction de l’armée israélienne pour bravoure : lors d’un exercice à tir réel, un de ses soldats, après avoir allumé la mèche d’une charge explosive, reste figé par la panique ; Tversky s’élance, le plaque au sol juste avant l’explosion et est blessé. Selon ses biographes, il combat lors des guerres de 1956, 1967 et 1973.
Licencié de l’université hébraïque de Jérusalem en 1961, il obtient en 1965 un doctorat de psychologie à l’université du Michigan, où il travaille auprès de Ward Edwards, spécialiste de la décision. En psychologie mathématique, il cosigne avec David Krantz, Duncan Luce et Patrick Suppes les trois volumes de Foundations of Measurement (1971, 1989 et 1990), qui établissent à quelles conditions une grandeur, comme une préférence, peut être mesurée par des nombres.
En 1968-1969, Kahneman lui demande de présenter à son séminaire de l’université hébraïque les travaux de Ward Edwards, selon lesquels les gens révisent leurs probabilités dans la bonne direction, mais trop peu. La discussion ébranle la confiance de Tversky dans ce modèle et ouvre leur collaboration. Selon Kahneman, ils publient huit articles dans des revues pendant leurs années les plus fécondes, de 1971 à 1981, dont cinq étaient cités plus de 1 000 fois à la fin de 2002.
En 1978, Tversky entre au département de psychologie de Stanford, où il devient le premier titulaire de la chaire Davis-Brack de sciences du comportement. Kahneman partant la même année pour Vancouver, leur collaboration s’essouffle malgré un week-end sur deux passé ensemble et plusieurs appels téléphoniques par jour. Tversky travaille alors avec d’autres chercheurs, comme Richard Thaler, rencontré à Stanford en 1977-1978. Au début de 1996, il apprend qu’un mélanome métastatique ne lui laisse que quelques mois ; il prépare avec Kahneman le recueil Choices, Values and Frames, paru en 2000, et meurt chez lui, à Stanford, le 2 juin 1996.
Les idées clés
La loi des petits nombres. Le premier article commun de Tversky et Kahneman, paru en 1971 dans Psychological Bulletin, repose sur un questionnaire soumis à des chercheurs lors d’un congrès de psychologie mathématique. Les réponses montrent que même des spécialistes croient qu’un petit échantillon reflète la population presque aussi fidèlement qu’un grand, comme si la loi des grands nombres valait pour les petits nombres.
Comment on compare et comment on choisit. Les premiers travaux personnels de Tversky montrent que les préférences ne sont pas toujours transitives : on peut préférer A à B, B à C, et pourtant C à A. En 1972, dans Psychological Review, il décrit l’« élimination par aspects » : face à de nombreuses options, on écarte d’abord toutes celles qui ne satisfont pas le critère jugé le plus important, puis on recommence avec le critère suivant. En 1977, « Features of Similarity » explique que nous jugeons deux objets semblables selon leurs traits communs et leurs traits distinctifs, et non selon une distance fixe, ce qui rend la ressemblance asymétrique.
L’erreur de conjonction. En 1983, dans Psychological Review, Tversky et Kahneman décrivent Linda, 31 ans, diplômée de philosophie, engagée contre les discriminations, puis demandent ce qui est le plus probable : qu’elle soit employée de banque, ou employée de banque et militante féministe. La majorité choisit la seconde réponse, alors qu’une conjonction de deux conditions ne peut pas être plus probable que l’une d’elles seule. Le portrait « ressemble » à une militante : la représentativité l’emporte sur la logique. Cette erreur contredit l’un des postulats du choix rationnel, qui suppose des probabilités cohérentes entre elles.
La théorie des perspectives et sa version cumulative. Avec Kahneman, Tversky propose en 1979 la théorie des perspectives, description des choix réels opposée à la théorie de l’utilité escomptée. Selon Kahneman, c’est Tversky qui mène leur prolongement le plus important, la théorie cumulative des perspectives, publiée en 1992 dans le Journal of Risk and Uncertainty. Elle ne pondère plus chaque probabilité isolément, mais les probabilités cumulées des résultats classés selon leur rang, séparément pour les gains et pour les pertes. Les événements extrêmes et peu probables y sont surpondérés, et la théorie ne conduit plus à préférer une option objectivement dominée par une autre.
Les raisons, l’ambiguïté et la manière de décrire. Tversky étudie aussi, avec Eldar Shafir et Itamar Simonson, le rôle des arguments dans la décision, et, avec Paul Slovic et Shmuel Sattath, les cas où une préférence dépend de la façon dont on la demande. Avec Craig Fox, en 1995, il montre que l’aversion pour l’ambiguïté, préférence pour un pari aux chances connues plutôt qu’inconnues, apparaît surtout quand les deux paris sont comparés côte à côte. Il développe enfin la « théorie du support », selon laquelle la probabilité qu’on attribue à un événement dépend de la manière dont il est décrit : détailler ses différentes façons de se produire en augmente la probabilité perçue.
Une œuvre en contexte : la « main chaude » au basket (1985)
Au basket, on croit volontiers qu’un tireur qui vient de réussir plusieurs paniers a la « main chaude » et réussira plus facilement le suivant. En 1985, Thomas Gilovich, Robert Vallone et Amos Tversky soumettent cette croyance à l’épreuve dans un article de la revue Cognitive Psychology, « The Hot Hand in Basketball : On the Misperception of Random Sequences ». Ils interrogent une centaine d’amateurs des universités Cornell et Stanford, puis analysent les tirs des Philadelphia 76ers de la saison 1980-1981, des lancers francs et une expérience de tirs contrôlés, sans défense ni choix des tirs.
Leur conclusion est nette : dans ces données, la réussite d’un tir ne dépend pas de celle des précédents, et le sentiment d’être « chaud » ne prédit pas le résultat. Les auteurs l’expliquent par la loi des petits nombres : on attend d’une suite aléatoire qu’elle alterne plus souvent qu’elle ne le fait, si bien qu’une série normale semble trop régulière pour être due au hasard.
Les critiques et les débats
La main chaude réhabilitée ? En 2018, dans Econometrica, Joshua Miller et Adam Sanjurjo ont montré que la méthode de 1985 contenait un biais de sélection : dans une suite finie de tirs, même pour un tireur purement aléatoire, le taux de réussite mesuré juste après une série de réussites est en moyenne inférieur au taux habituel. Un taux égal trahit donc une légère main chaude ; une fois ce biais corrigé, ils trouvent dans les données d’origine des signes significatifs de séries. L’ironie est que cette correction relève elle-même des pièges des petits échantillons. Les études ultérieures divergent, et l’effet, quand il apparaît, semble limité et faible.
Des biais ou des normes mal choisies ? Des psychologues, au premier rang desquels Gerd Gigerenzer, ont reproché au programme de Tversky de comparer les jugements ordinaires à des normes logiques inadaptées aux situations réelles, et soutenu que certaines erreurs, comme celle de Linda, reculent quand la question est posée en fréquences plutôt qu’en probabilités. Après quelques échanges publiés au début des années 1980, Tversky et Kahneman s’étaient fixé pour règle de ne pas répondre aux critiques ; ils ont fait une exception en 1996 dans Psychological Review, dans un article qui défend la réalité de ces « illusions cognitives ».
Qui a fait quoi ? Dans The Undoing Project (2016), le journaliste Michael Lewis raconte que la reconnaissance extérieure allait davantage à Tversky, ce qui a pesé sur leur relation. Kahneman a surtout attribué l’essoufflement de leur collaboration à la distance, qui privait de sa condition première une méthode fondée sur la naissance de chaque idée à deux, sans partage des tâches.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Pour l’économiste Kenneth Arrow, prix Nobel 1972, les économistes avaient toujours pu écarter les critiques des psychologues en objectant que ceux-ci comprenaient mal les hypothèses qu’ils attaquaient ; cette défense ne tenait pas face aux travaux de Tversky. En 1998, David Laibson et Richard Zeckhauser lui consacrent l’article « Amos Tversky and the Ascent of Behavioral Economics ». L’économie comportementale qui s’est développée ensuite, autour de Richard Thaler notamment, puise largement dans ses concepts. En 2003, le prix Grawemeyer de psychologie lui a été attribué à titre posthume, conjointement avec Kahneman, qui a présenté son propre Nobel comme la reconnaissance de leur œuvre commune.
En psychologie, son empreinte tient aussi à un record que Kahneman rappelait : Tversky a publié dans Psychological Review, la grande revue théorique de la discipline, plus d’articles que quiconque dans l’histoire de cette revue. La théorie cumulative des perspectives est appliquée à des énigmes financières comme celle de la prime de risque des actions, plus élevée que ne le prévoit la théorie classique.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
La loi des petits nombres est la leçon la plus directe : juger une méthode sur dix opérations, un gérant sur deux bonnes années ou un signal sur trois occurrences, c’est accorder à un petit échantillon une fiabilité qu’il n’a pas. Un journal de trading tenu longtemps permet de juger sur un nombre suffisant de cas. Le débat sur la main chaude ajoute une nuance : des séries peuvent être réelles, mais elles sont plus difficiles à distinguer du hasard que l’intuition ne le croit.
L’erreur de conjonction et la théorie du support éclairent les scénarios de marché : plus un récit est détaillé (baisse des taux, recul du dollar, rebond de la technologie), plus il paraît plausible, alors que chaque condition ajoutée en réduit la probabilité. La surpondération des événements extrêmes aide à comprendre l’attrait des paris à très faible probabilité de gros gain, comme le poids excessif que l’on peut accorder à l’éventualité d’un krach. Ces résultats nuancent l’hypothèse d’efficience des marchés sans prétendre la renverser. Ils ne donnent aucune méthode de prévision ; ils invitent à fixer ses règles à froid, comme celle de contrôler ses pertes, avant que l’intuition ne s’en charge.
Questions fréquentes
Pourquoi Amos Tversky n’a-t-il pas reçu le prix Nobel ?
Amos Tversky est mort le 2 juin 1996, six ans avant que le prix Nobel d’économie 2002 ne récompense Daniel Kahneman pour leurs travaux communs sur la décision dans l’incertitude. Ce prix n’est pas attribué à titre posthume.
Qu’a apporté Amos Tversky à l’économie ?
Avec Daniel Kahneman, Amos Tversky a montré par des expériences simples que les individus s’écartent de façon prévisible du modèle de l’agent rationnel, puis a proposé la théorie des perspectives (1979, version cumulative en 1992). Ces travaux fondent l’économie et la finance comportementales.
Qu’est-ce que l’effet « main chaude » ?
La « main chaude » est la croyance qu’un joueur qui vient de réussir plusieurs tirs a plus de chances de réussir le suivant. En 1985, Gilovich, Vallone et Tversky n’en ont trouvé aucune trace dans des données de basket ; en 2018, Miller et Sanjurjo ont corrigé un biais de leur méthode et trouvé des séries significatives dans ces mêmes données.
Quel livre lire sur Amos Tversky ?
En français, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée de Daniel Kahneman expose leurs travaux communs. En anglais, The Undoing Project (2016) de Michael Lewis raconte leur amitié.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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