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Biais d’omission : définition, expériences et exemples en Bourse

Le biais d’omission est la tendance à juger moins grave un dommage causé en s’abstenant d’agir qu’un dommage identique causé par une action, et donc à préférer l’inaction même quand elle coûte plus cher.

Biais d’omission : Ne rien faire paraît plus innocent, même quand cela coûte plus

Qu’est-ce que le biais d’omission ?

Le biais d’omission est la tendance à juger un dommage causé par une abstention moins grave, moins fautif et moins regrettable qu’un dommage identique causé par une action. À conséquences égales, « je n’ai rien fait » pèse moins sur la conscience que « j’ai fait quelque chose ». Le biais va jusqu’à faire choisir une inaction qui produit un résultat pire.

Le mot est emprunté à la morale et au droit, qui distinguent depuis longtemps la faute par commission de la faute par omission. Les psychologues Jonathan Baron et Ilana Ritov ont montré au tournant des années 1990 que cette distinction, utile dans bien des cas, se généralise à des situations où elle n’a plus de raison d’être.

Le biais d’omission en résumé

Le biais ne porte pas sur le fait d’agir trop peu en général, mais sur la responsabilité que l’on s’attribue. L’action laisse une trace, une signature, une cause identifiable ; l’omission se dissout dans le cours des choses. Sur les marchés, où ne pas vendre, ne pas acheter et ne pas rééquilibrer sont aussi des décisions, ce traitement inégal a un prix.

  • Famille : le temps et les émotions
  • Mis en évidence par : Ilana Ritov et Jonathan Baron ; Mark Spranca, Elisa Minsk et Jonathan Baron
  • Date : 1990 et 1991
  • Expérience de référence : le scénario du vaccin : faut-il vacciner un enfant si le vaccin lui-même peut tuer, bien moins souvent que la maladie ?
  • Proche de : le biais du statu quo, l’aversion au regret, le biais d’action
  • Sur les marchés : positions conservées faute de décision, avantages non réclamés, arbitrages repoussés parce qu’une perte par inaction paraît moins fautive

Quelles expériences l’ont mis en évidence ?

L’expérience fondatrice est un dilemme posé sur papier. En 1990, Ilana Ritov et Jonathan Baron publient dans le Journal of Behavioral Decision Making une série de scénarios hypothétiques : une maladie peut tuer un enfant, un vaccin la prévient, mais le vaccin lui-même peut provoquer la mort, beaucoup moins souvent que la maladie. Beaucoup de participants refusent pourtant de vacciner. Ils préfèrent exposer l’enfant à un risque de mort plus élevé, dû à la maladie, plutôt qu’à un risque plus faible, dû à leur propre geste. La réticence augmente encore quand on précise qu’il existe un groupe à risque pour le vaccin, même si l’on ne peut pas savoir si l’enfant en fait partie.

L’année suivante, Mark Spranca, Elisa Minsk et Jonathan Baron généralisent le résultat dans le Journal of Experimental Social Psychology. Leurs participants lisent des paires d’histoires où les intentions, les motifs et les conséquences sont identiques ; seule change la forme, action ou omission. L’une d’elles met en scène un joueur de tennis qui, la veille d’une finale, dîne avec son adversaire et le sait allergique à un ingrédient de la sauce maison : soit il la lui recommande, soit il le laisse la commander sans rien dire. Dans ce cas, 37 participants sur 57 jugent l’omission moins grave que l’action. Sur l’ensemble des histoires, les omissions nuisibles sont souvent jugées moins immorales que les actions nuisibles, et quelques participants acceptent même un dommage plus grand pour éviter d’agir.

Le versant affectif avait été décrit par Daniel Kahneman et Amos Tversky en 1982, dans Scientific American. Paul possède des actions de la société A ; il a envisagé de passer à la société B, puis y a renoncé, et découvre qu’il aurait gagné 1 200 dollars de plus. George possédait des actions B, les a échangées contre des actions A, et découvre qu’il aurait gagné 1 200 dollars de plus s’il les avait gardées. Qui éprouve le plus de regret ? Selon le récit qu’en fait Kahneman dans Système 1 / Système 2, 92 % des personnes interrogées désignent George, qui a agi. Le scénario a été repris en 2016 dans Frontiers in Psychology par Adi Itzkin, Dina Van Dijk et Ofer Azar, de l’université Ben Gourion du Néguev, auprès de 330 adultes israéliens recrutés par un institut de sondage : 74,5 % attribuent plus de regret à celui qui a agi.

Comment fonctionne-t-il ?

Spranca, Minsk et Baron décrivent le biais comme la généralisation excessive d’une règle utile. Dans la vie ordinaire, l’action est souvent plus intentionnelle, plus visible et plus directement causale que l’omission. Mais quand les intentions et les conséquences sont les mêmes, cette différence ne justifie plus rien. Leurs participants associent leurs jugements à l’idée que les omissions ne « causent » pas vraiment les résultats.

La théorie de la norme, proposée par Daniel Kahneman et Dale Miller en 1986 dans la Psychological Review, explique le versant émotionnel. On juge un résultat en le comparant à ce qui aurait pu se passer. L’inaction étant la situation par défaut, il est facile d’imaginer la version où l’on n’a pas agi ; une action ratée appelle donc un contrefactuel vif et douloureux, une inaction ratée beaucoup moins.

Le biais s’amplifie quand l’action est rare ou inhabituelle, quand la responsabilité est personnelle et publique, et quand le dommage est incertain. Il s’atténue, et peut s’inverser, quand l’action est attendue. Thomas Gilovich et Victoria Husted Medvec ont montré en 1995, dans la Psychological Review, que les actions regrettables font plus souffrir à court terme, mais que sur une vie entière, ce sont les choses que l’on n’a pas faites qui sont le plus regrettées.

Le biais d’omission se distingue du biais du statu quo, préférence pour la situation existante. Baron et Ritov l’ont vérifié en 1994 en faisant varier séparément les deux : les deux biais existent, mais indépendamment l’un de l’autre. Ne rien faire ne coïncide pas toujours avec garder ce que l’on a.

Que fait-il sur les marchés ?

Le cas le plus net vient de l’épargne salariale américaine, et il porte sur une omission presque pure. Dans les plans 401(k), l’employeur verse souvent un abondement proportionnel aux versements du salarié, jusqu’à un plafond. Après 59 ans et demi, le salarié dont les droits à l’abondement sont acquis peut en outre retirer son argent à tout moment sans pénalité : verser jusqu’au plafond revient à ramasser de l’argent gratuit, puisqu’il peut le reprendre aussitôt avec l’abondement en plus.

James Choi, David Laibson et Brigitte Madrian étudient ces salariés dans sept entreprises, dans un article publié en 2011 dans la Review of Economics and Statistics et intitulé « $100 Bills on the Sidewalk ». Dans l’entreprise moyenne, 36 % des salariés concernés ne versent pas assez pour toucher tout l’abondement. Ils renoncent ainsi chaque année à 1,6 % de leur salaire en moyenne, soit 507 dollars. Les chercheurs leur envoient ensuite une enquête qui leur explique précisément ce qu’ils perdent : les versements augmentent de 0,67 % du revenu, une hausse statistiquement non significative.

Aucune action n’aurait été risquée : il suffisait de remplir un formulaire. Le coût de l’omission était certain, chiffré, et expliqué noir sur blanc. C’est ce qui rend le cas précieux : il montre que l’inaction ne tient pas seulement à l’ignorance, mais au faible poids que l’on accorde aux pertes qui ne résultent d’aucun geste.

Pour un investisseur actif, la même asymétrie se retrouve dans les positions que l’on ne coupe pas, dans le rééquilibrage repoussé et dans les placements dont on ne vérifie plus les frais. Laisser une perte se creuser donne le sentiment de subir le marché ; couper donne le sentiment de commettre la perte. Le premier paraît plus supportable, alors que le compte n’en fait aucune différence. Le mécanisme rejoint l’aversion au regret et nourrit l’effet de disposition.

Comment le reconnaître chez soi ?

Le biais d’omission se repère à la manière dont vous racontez vos pertes.

  • Vous vous reprochez davantage une vente suivie d’une hausse qu’une position conservée qui a perdu davantage.
  • Vous dites « le marché m’a coûté » pour une perte que vous auriez pu éviter, et « j’ai fait une erreur » pour une perte causée par un ordre.
  • Une démarche vous rapporterait à coup sûr de l’argent, abondement, frais moins élevés, arbitrage fiscal, vous le savez, et vous la repoussez sans raison.
  • Vous ne réexaminez une position que lorsqu’il faut agir, jamais lorsqu’il suffit de la garder.

Que peut-on y faire ?

La parade principale consiste à rendre l’inaction aussi visible que l’action. Une revue périodique écrite, à date fixe, où chaque position doit être justifiée comme si on l’achetait aujourd’hui, transforme « garder » en décision. La question devient : est-ce que je l’achèterais à ce prix maintenant ? Si la réponse est non, la garder est un choix qu’il faut assumer comme tel.

Le journal de trading aide à mesurer les deux sortes d’erreurs avec la même règle : noter aussi les décisions de ne pas agir, avec leur résultat. Les règles posées avant la séance, une perte maximale par position par exemple, retirent à l’omission sa part de délibération : la sortie est décidée d’avance, il ne reste qu’à l’exécuter.

Pour les démarches administratives qui rapportent à coup sûr, la meilleure parade reste l’automatisation : un réglage effectué une fois plutôt qu’une décision à renouveler. Ce qui ne marche pas, l’enquête de Choi, Laibson et Madrian le montre : expliquer seulement ce que l’on perd.

Que lui objecte-t-on ?

Le résultat le plus célèbre, celui du vaccin, a été contesté. En 2003, Terry Connolly et Jochen Reb publient dans Organizational Behavior and Human Decision Processes une étude au titre explicite, qui demande où sont l’omission et le biais. Quand les risques de la maladie et du vaccin sont équilibrés, une nette majorité de leurs 295 participants, étudiants et adultes, choisit de vacciner ; les auteurs estiment que les mesures employées par les études antérieures ont pu produire l’apparence d’un refus majoritaire, et que les choix suivent surtout le regret anticipé, qui pousse les uns à vacciner et les autres à s’abstenir.

Le biais dépend aussi du contexte. Marcel Zeelenberg et ses collègues ont montré en 2002, dans le Journal of Personality and Social Psychology, que le résultat de Kahneman et Tversky s’inverse après un échec : quand un premier résultat a été mauvais, on attribue davantage de regret à celui qui n’a rien changé. Dans l’étude d’Itzkin et de ses collègues, l’asymétrie s’affaiblit nettement dans les trois scénarios où la situation appelait un changement : dans deux d’entre eux, la différence entre action et inaction n’est plus significative au seuil habituel.

Enfin, une partie de la préférence pour l’omission peut être défendable : une action entraîne souvent des coûts, des risques d’erreur et une responsabilité juridique que l’abstention n’entraîne pas. Le biais commence là où ces différences disparaissent, comme dans l’exemple de l’abondement non réclamé, et où il ne reste que l’impression d’être moins coupable.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre biais d’omission et biais du statu quo ?

Le biais du statu quo est une préférence pour la situation existante ; le biais d’omission, une préférence pour l’absence d’action, jugée moins fautive. Ils coïncident souvent, puisque ne rien faire revient fréquemment à garder ce que l’on a, mais Baron et Ritov ont montré en 1994 qu’ils existent indépendamment l’un de l’autre.

Pourquoi regrette-t-on davantage d’avoir agi que de ne pas avoir agi ?

Parce qu’une action ratée s’écarte de la situation par défaut, ce qui rend très facile d’imaginer ce qui se serait passé sans elle. Gilovich et Medvec ont toutefois montré que cette tendance vaut surtout à court terme : avec le temps, ce sont les occasions non saisies qui pèsent le plus.

Le biais d’omission est-il le contraire du biais d’action ?

En un sens, oui : le biais d’action pousse à agir quand l’inaction serait préférable, le biais d’omission à s’abstenir quand l’action serait préférable. Le même individu peut éprouver l’un ou l’autre selon que l’action est attendue ou non.

Comment le biais d’omission se manifeste-t-il en Bourse ?

Il fait conserver des positions ou des placements inadaptés, parce qu’une perte subie en ne faisant rien paraît moins fautive qu’une perte causée par un ordre. Il fait aussi négliger des démarches rentables et sans risque, comme le montre l’étude de Choi, Laibson et Madrian sur l’abondement non réclamé.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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