Effet d’ancrage : définition, expériences et exemples en Bourse
L’effet d’ancrage est la tendance à partir d’un chiffre rencontré juste avant, même arbitraire, et à s’en écarter trop peu, si bien que l’estimation finale reste attirée par ce point de départ.

Qu’est-ce que l’effet d’ancrage ?
L’effet d’ancrage est la tendance à fonder une estimation chiffrée sur une valeur de départ, l’ancre, puis à s’en écarter trop peu, si bien que le résultat final reste attiré par cette valeur, même lorsqu’elle est arbitraire ou manifestement sans rapport avec la question posée.
Le mot vient de la marine et l’image est exacte : le navire bouge, mais dans un cercle dont l’ancre fixe le centre. Une estimation ancrée n’est pas forcément fausse ; elle est déplacée. On la croit indépendante parce qu’on a bien réfléchi après avoir vu le nombre, sans s’apercevoir que la réflexion a commencé là où il l’avait posée.
L’effet d’ancrage en résumé
De tous les biais de ce guide, l’ancrage est l’un des plus faciles à reproduire en laboratoire et l’un des plus utiles à connaître en négociation. Sur les marchés, les ancres ne manquent pas : prix d’achat, plus haut historique, objectif d’analyste, chiffre rond. Chacune peut servir de repère ; chacune peut aussi remplacer l’analyse qu’elle devait simplement accompagner.
- Famille : les raccourcis du jugement
- Mis en évidence par : Amos Tversky et Daniel Kahneman
- Date : 1974 (« Judgment under Uncertainty : Heuristics and Biases », Science, vol. 185)
- Expérience de référence : la roue de loterie et le pourcentage de pays africains membres de l’ONU
- Proche de : l’effet de cadrage, l’effet de primauté, l’effet de disposition
- Sur les marchés : prix d’acquisition calés sur le plus haut des 52 semaines, attachement au prix d’achat d’une position
Quelles expériences ont révélé l’effet d’ancrage ?
La scène est décrite par Tversky et Kahneman dans l’article de Science du 27 septembre 1974 (vol. 185, p. 1124-1131). Devant les participants, on fait tourner une roue de loterie qui s’arrête sur un nombre entre 0 et 100. On leur demande d’abord si le pourcentage de pays africains membres des Nations unies est supérieur ou inférieur à ce nombre, puis de donner leur estimation. Le groupe dont la roue s’est arrêtée sur 10 répond, en médiane, 25 %. Le groupe dont elle s’est arrêtée sur 65 répond 45 %. Tous savaient que la roue n’avait rien à voir avec la géographie.
La seconde démonstration ne fait appel à aucune ancre extérieure. Deux groupes de lycéens disposent de cinq secondes pour estimer un produit. Le premier voit 8 × 7 × 6 × 5 × 4 × 3 × 2 × 1 ; le second, 1 × 2 × 3 × 4 × 5 × 6 × 7 × 8. Faute de temps, chacun calcule les premiers termes et extrapole. Médiane du premier groupe : 2 250. Médiane du second : 512. Le résultat exact est 40 320. Les deux groupes se trompent, mais celui qui a commencé par les grands nombres se trompe moins, parce que son ancre est plus haute.
Restait à savoir si l’expertise protège. En 2006, Birte Englich, Thomas Mussweiler et Fritz Strack soumettent des dossiers pénaux fictifs à des juristes allemands expérimentés (Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 32, p. 188-200). Avant de fixer la peine, ils reçoivent une réquisition du parquet venue d’une source sans autorité, ou dont on leur dit qu’elle a été tirée au hasard, ou qu’ils déterminent eux-mêmes en lançant des dés. Leurs peines se rapprochent malgré tout de la réquisition, et l’expérience professionnelle ne réduit pas l’effet. Les auteurs ont intitulé l’article d’une formule que l’on traduirait par « jouer les peines aux dés ».
Comment fonctionne l’effet d’ancrage ?
Tversky et Kahneman y voyaient un ajustement insuffisant : on part de l’ancre et l’on s’en éloigne par petites corrections, en s’arrêtant dès que la valeur paraît plausible. Comme la zone du plausible est large, on s’arrête à son bord le plus proche de l’ancre. Nicholas Epley et Thomas Gilovich ont confirmé en 2006 que ce mécanisme joue surtout pour les ancres que l’on produit soi-même, comme le début d’une multiplication.
Pour les ancres fournies par autrui, une autre explication domine : l’accessibilité sélective. Comparer une valeur à l’ancre conduit à chercher des raisons pour lesquelles l’ancre pourrait être juste, et ces raisons, devenues présentes à l’esprit, colorent l’estimation finale. C’est ce que montrait la quatrième étude d’Englich et de ses collègues : après une réquisition élevée, les juges retrouvent plus vite les arguments à charge.
L’effet est plus fort quand l’incertitude est grande, quand on manque de temps, quand l’ancre est plausible et quand on n’a pas de connaissance préalable solide. Il résiste aux avertissements (Wilson et ses collègues, 1996), mais il diminue quand on s’oblige à chercher les raisons pour lesquelles l’ancre pourrait être fausse (Mussweiler, Strack et Pfeiffer, 2000). Il partage avec l’effet de cadrage une même leçon : le point de départ d’une question fait partie de la réponse.
Quels exemples de l’effet d’ancrage en Bourse ?
Le cas le plus net concerne les rachats d’entreprises. Malcolm Baker, Xin Pan et Jeffrey Wurgler ont étudié 7 020 opérations annoncées aux États-Unis entre 1984 et 2007 (Journal of Financial Economics, 2012, vol. 106, p. 49-71). Le prix proposé par l’acheteur se concentre de façon anormale autour du plus haut atteint par l’action de la cible au cours des 52 semaines précédentes, un chiffre qui n’a aucune signification économique particulière mais que tout le monde connaît. Quand l’offre dépasse ce plus haut, la probabilité de réussite de l’opération augmente brusquement, de 4,4 à 6,4 points ; le taux brut de succès passe de 69,9 % à 78,3 %. Selon les estimations des auteurs, la part de prime attribuable à ce seul repère représente environ 116 milliards de dollars sur la période, soit 24 millions par opération. Les actionnaires de l’acheteur, eux, accueillent mal les offres poussées vers ce plus haut.
Le même repère intervient dans la formation des cours. Thomas George et Chuan-Yang Hwang ont montré en 2004 (Journal of Finance, vol. 59, p. 2145-2176), sur les actions américaines de 1963 à 2001, que la proximité du cours avec son plus haut sur 52 semaines prédit mieux les rendements futurs que les performances passées elles-mêmes, et que ces rendements ne se retournent pas à long terme. L’interprétation proposée relève de l’ancrage : les investisseurs hésitent à pousser un cours au-delà de ce sommet, même quand les nouvelles le justifient, et la hausse se fait ensuite avec retard. Elle éclaire d’un jour particulier l’indicateur de momentum et la vieille question de la vente sur des plus hauts.
À l’échelle individuelle, l’ancre la plus coûteuse est le prix d’achat. Il ne dit rien de la valeur future d’un titre, mais il sert de référence pour décider de vendre ou de conserver : on attend de « revenir à son prix ». Ce mécanisme, combiné à la théorie des perspectives, est au cœur de l’effet de disposition.
Comment reconnaître l’effet d’ancrage dans ses décisions ?
L’ancrage se signale par un chiffre qui revient dans votre raisonnement sans que vous puissiez dire pourquoi il compte.
- Vous jugez une action « chère » ou « bon marché » par rapport à son cours d’il y a un an, et non par rapport à ses résultats.
- Vous fixez un objectif de vente à votre prix d’achat, ou à un chiffre rond, plutôt qu’à un niveau issu de votre analyse.
- Votre estimation de la séance du jour ressemble beaucoup au premier chiffre entendu le matin.
- Vous corrigez une prévision après une nouvelle importante, mais toujours de peu, comme si la précédente gardait une autorité.
Comment éviter l’effet d’ancrage ?
Le remède le mieux étayé consiste à construire sa propre estimation avant de voir les chiffres d’autrui : écrire son niveau d’entrée, de sortie ou son évaluation, puis seulement consulter le consensus. Quand une ancre est inévitable, l’exercice dit de « l’opposé », testé par Mussweiler, Strack et Pfeiffer en 2000 auprès d’experts en situation réelle, aide : chercher délibérément des raisons pour lesquelles ce chiffre pourrait être très faux.
Pour le prix d’achat, une question écrite dans la liste de contrôle suffit souvent : si je n’avais pas cette position, l’ouvrirais-je aujourd’hui à ce prix ? Les niveaux de sortie décidés avant l’entrée, et non pendant la position, retirent à l’ancre une grande partie de son pouvoir. Ce qui ne marche pas : savoir que l’ancrage existe. Prévenir les participants ne suffit pas à l’éviter, et chez Englich, l’expérience professionnelle des juges n’a rien changé.
Quelles sont les limites de l’effet d’ancrage ?
Sur l’existence de l’effet, peu de doutes subsistent pour les tâches d’estimation. Le projet de réplication Many Labs, publié en 2014 dans Social Psychology et mené sur 36 échantillons et 6 344 participants, a retrouvé l’ancrage dans tous les échantillons, avec des effets plus forts que dans l’étude de Jacowitz et Kahneman (1995) qu’il reprenait.
Les doutes portent sur les ancres absurdes appliquées à des décisions économiques réelles. L’expérience très citée de Dan Ariely, George Loewenstein et Drazen Prelec (2003), où les deux derniers chiffres du numéro de sécurité sociale influençaient les prix que les participants étaient prêts à payer, a été reproduite par certains et pas par d’autres. Drew Fudenberg, David Levine et Zacharias Maniadis n’ont trouvé en 2012 que des effets très faibles sur des biens courants, et aucun sur des loteries (American Economic Journal : Microeconomics). Dans l’ensemble, plus l’ancre est manifestement arbitraire et plus l’enjeu est concret, plus l’effet est fragile.
Pour les cas de marché, l’objection est la même que pour toute étude de données : un plus haut sur 52 semaines peut contenir une information réelle, et les acheteurs comme les investisseurs peuvent avoir de bonnes raisons de s’y référer. Baker, Pan et Wurgler discutent longuement ces explications rationnelles et estiment qu’elles ne rendent pas compte de la discontinuité observée autour du plus haut. Le mécanisme exact, ajustement insuffisant ou accessibilité sélective, reste lui-même discuté et dépend probablement du type d’ancre.
Questions fréquentes sur l’effet d’ancrage
Quel est l’exemple le plus connu d’effet d’ancrage ?
L’expérience de la roue de loterie de Tversky et Kahneman (1974). Après avoir vu la roue s’arrêter sur 10 ou sur 65, les participants estiment le pourcentage de pays africains à l’ONU à 25 % ou à 45 % en médiane. Le nombre tiré au hasard a déplacé une estimation qui n’avait rien à voir avec lui.
Comment l’effet d’ancrage est-il utilisé en négociation ?
La première offre chiffrée sert souvent d’ancre à toute la discussion : les contre-propositions se font par rapport à elle. C’est pourquoi on conseille de préparer sa propre évaluation avant d’entendre celle de l’autre partie. L’étude de Baker, Pan et Wurgler sur les rachats d’entreprises montre ce mécanisme à l’œuvre à très grande échelle.
Le prix d’achat d’une action est-il une ancre ?
Oui, et l’une des plus tenaces. Il ne dit rien de l’évolution future du titre, mais beaucoup d’investisseurs décident de vendre ou de conserver par rapport à lui. Combiné à l’aversion aux pertes, il pousse à garder trop longtemps les positions perdantes.
Peut-on éviter l’effet d’ancrage en étant prévenu ?
En partie seulement. Dans les expériences de Wilson et de ses collègues (1996), avertir les participants ne suffisait pas à l’éviter. Il est plus efficace de produire sa propre estimation avant de voir un chiffre, ou de chercher activement les raisons pour lesquelles l’ancre pourrait être fausse.
Pour aller plus loin
- Sur le forum : un membre se demande pourquoi il ne parvient pas à couper ses pertes, une discussion où le prix d’entrée joue le rôle de l’ancre
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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