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Heuristique de disponibilité : définition, expériences et exemples

L’heuristique de disponibilité est le raccourci par lequel on juge la fréquence ou la probabilité d’un événement à la facilité avec laquelle des exemples en reviennent à l’esprit, plutôt qu’aux statistiques.

Heuristique de disponibilité : Juger du probable à ce qui revient le plus vite en mémoire

Qu’est-ce que l’heuristique de disponibilité ?

L’heuristique de disponibilité est un raccourci du jugement qui consiste à estimer la fréquence d’une catégorie, ou la probabilité d’un événement, d’après la facilité avec laquelle des exemples en reviennent à l’esprit. Ce qui se rappelle vite paraît fréquent ; ce qui demande un effort paraît rare.

Le raccourci n’a rien d’absurde : ce qui arrive souvent est, d’ordinaire, plus facile à se rappeler. Il trompe quand la mémoire est guidée par autre chose que la fréquence, c’est-à-dire par la nouveauté, l’émotion, la mise en scène ou l’expérience personnelle. Tversky et Kahneman en donnaient en 1974 un exemple domestique : voir une maison brûler pèse plus lourd sur l’estimation du risque d’incendie que lire le récit d’un sinistre dans le journal local.

L’heuristique de disponibilité en résumé

C’est l’une des trois heuristiques que Tversky et Kahneman ont rendues célèbres en 1974, avec la représentativité et l’ancrage. Elle explique pourquoi la peur suit l’actualité plutôt que les statistiques, et pourquoi l’attention d’un investisseur se porte sur ce dont tout le monde parle. Elle ne ment pas toujours, mais elle mesure la mémoire, pas le monde.

  • Famille : les raccourcis du jugement
  • Mis en évidence par : Amos Tversky et Daniel Kahneman
  • Date : 1973 (« Availability : A heuristic for judging frequency and probability », Cognitive Psychology, vol. 5)
  • Expérience de référence : les lettres K, L, N, R et V, que 105 participants sur 152 ont jugées plus fréquentes en première position d’un mot qu’en troisième, alors que c’est l’inverse
  • Proche de : le biais de récence, l’heuristique d’affect, le biais de négativité
  • Sur les marchés : surestimation du risque de krach après un événement marquant, achats concentrés sur les valeurs médiatisées

Quelles expériences ont révélé l’heuristique de disponibilité ?

L’article fondateur paraît en septembre 1973 dans Cognitive Psychology (vol. 5, p. 207-232). L’une des expériences tient en une question. On présente aux participants cinq consonnes, K, L, N, R et V, et l’on demande pour chacune si elle apparaît plus souvent en première ou en troisième position dans les mots anglais. Il est facile de chercher des mots qui commencent par K ; il est laborieux d’en chercher qui ont un K en troisième lettre. Sur 152 participants, 105 jugent la première position plus probable pour la majorité des lettres, avec un rapport médian estimé de deux contre un. Or les cinq consonnes avaient été choisies parce qu’elles sont plus fréquentes en troisième position.

Une autre expérience porte sur des listes enregistrées de 39 noms. Dans chaque liste, 19 personnalités très connues d’un sexe côtoient 20 personnes moins connues de l’autre sexe. Les participants doivent dire ensuite si la liste contenait plus d’hommes ou de femmes : 80 sur 99 désignent à tort le sexe des célébrités, pourtant minoritaire. Un autre groupe, invité à rappeler les noms, en retrouve en moyenne 12,3 sur 19 parmi les célèbres et 8,4 sur 20 parmi les autres. Le nom connu se retient mieux, et ce qui se retient mieux paraît plus nombreux.

En 1991, Norbert Schwarz et ses collègues séparent deux ingrédients que l’expérience des lettres confondait : le nombre d’exemples retrouvés et la facilité à les retrouver (Journal of Personality and Social Psychology, vol. 61, p. 195-202). Ils demandent à des participants de décrire six ou douze situations où ils se sont montrés sûrs d’eux. Douze, c’est difficile. Ceux qui en ont produit douze se jugent ensuite moins affirmés que ceux qui en ont produit six : la peine ressentie a parlé plus fort que le nombre d’exemples.

Comment fonctionne l’heuristique de disponibilité ?

La mémoire ne tient pas de registre des fréquences. Quand la question « est-ce courant ? » se présente, l’esprit lui substitue une question plus simple : « est-ce que des exemples me viennent facilement ? ». La substitution est rapide et le plus souvent juste, car les choses fréquentes laissent plus de traces. L’erreur commence là où la trace ne doit rien à la fréquence.

Plusieurs facteurs rendent un souvenir disponible sans le rendre plus fréquent : la récence, qui rapproche ce qui vient d’arriver (le biais de récence en est le cousin direct) ; la vivacité, qui fixe une image ; l’émotion, qui marque la mémoire et qui rejoint l’heuristique d’affect ; la couverture médiatique, qui multiplie les répétitions d’un même événement ; l’expérience personnelle, enfin, qui vaut toujours plus qu’un tableau statistique.

L’effet s’atténue quand la personne attribue la facilité à une autre cause que la fréquence, par exemple lorsqu’on lui signale que la tâche était rendue difficile exprès. Il s’atténue aussi quand une donnée chiffrée est disponible et qu’on prend la peine de la consulter. C’est le point de jonction avec la négligence du taux de base : l’exemple frappant chasse la statistique de fond, et il faut un effort délibéré pour la faire revenir.

Quels exemples de l’heuristique de disponibilité en Bourse ?

Depuis 1989, Robert Shiller, à Yale, interroge régulièrement des investisseurs américains, particuliers et institutionnels, sur la probabilité d’un krach « comme celui du 28 octobre 1929 ou du 19 octobre 1987 » dans les six mois. William Goetzmann, Dasol Kim et Robert Shiller ont dépouillé ces réponses sur la période 1989-2015 (NBER, document de travail 22143, avril 2016). La réponse médiane est de 10 %, la moyenne voisine de 19 %. L’historique du Dow Jones, pris de 1929 à 1988 pour retenir l’hypothèse la plus défavorable, donne environ 1,7 % sur six mois pour une baisse de plus de 12,8 % en une séance, l’ampleur de la séance du 28 octobre 1929 lors du krach de 1929 ; le krach de 1987 avait atteint 22,6 %.

Le plus parlant n’est pas l’écart, mais ce qui le fait varier. Les probabilités déclarées montent après des épisodes de baisse abondamment commentés par la presse financière. Elles montent aussi, chez les particuliers, après un petit tremblement de terre survenu dans les 30 jours et à moins de 30 miles (48 km) de leur domicile : de 3,4 à 5,4 points selon les spécifications. Un séisme local ne dit rien du Dow Jones. Il rend simplement la catastrophe plus facile à imaginer. Les institutionnels, eux, n’y réagissent pas de façon significative.

L’autre face de l’heuristique concerne les achats. Brad Barber et Terrance Odean ont étudié les ordres de 78 000 foyers clients d’un grand courtier à escompte entre 1991 et 1996, complétés par trois autres bases, deux courtiers et des investisseurs institutionnels (Review of Financial Studies, 2008, vol. 21, p. 785-818). Le constat tient en un chiffre de déséquilibre entre achats et ventes : il vaut −18 % pour les actions dont le volume du jour est le plus faible, et +29,5 % pour les 5 % d’actions dont le volume est le plus anormalement élevé. Ces particuliers passent presque deux fois plus d’ordres d’achat que de vente sur les titres qui viennent de faire parler d’eux. L’explication proposée est sobre : pour vendre, on choisit parmi ce qu’on possède ; pour acheter, parmi des milliers de titres, on ne considère que ceux qui ont attiré l’attention. Et ces achats ne procurent pas de rendement supérieur.

Comment reconnaître l’heuristique de disponibilité dans ses décisions ?

L’heuristique ne se signale pas : elle donne seulement le sentiment d’avoir une opinion fondée. Quelques indices permettent de la surprendre.

  • Vous estimez un risque sans pouvoir citer un seul chiffre, mais vous avez en tête un épisode précis.
  • Votre liste de valeurs à surveiller ressemble beaucoup aux titres de la presse du jour.
  • Votre crainte d’un krach monte après un reportage ou une conversation, alors qu’aucune donnée nouvelle n’est apparue.
  • Une perte personnelle ancienne pèse plus, dans vos choix, que l’historique complet de la stratégie.
  • Vous jugez un scénario probable parce qu’il est facile à raconter.

Comment éviter l’heuristique de disponibilité ?

On ne supprime pas l’heuristique ; on l’oblige à passer devant un chiffre. Avant toute estimation, la question utile est : combien de fois sur l’historique disponible, et sur quelle période ? Un tableau de fréquences tenu à jour (séances à plus de 3 % de baisse, écarts d’ouverture, réactions à une publication) remplace avantageusement le souvenir de la dernière fois.

Pour les achats, une liste de valeurs arrêtée avant l’ouverture, selon des critères écrits, limite le poids de l’actualité. Un journal de décisions qui note la raison d’un ordre au moment où il est passé permet de vérifier, après coup, combien d’entre eux sont nés d’une information et combien d’un titre de presse. Ce qui ne marche pas : se promettre de « ne pas se laisser influencer ». L’expérience de Schwarz montre que l’on ne perçoit pas le mécanisme, seulement son résultat.

Quelles sont les limites de l’heuristique de disponibilité ?

La première objection est conceptuelle. Le mot désigne tantôt le nombre d’exemples retrouvés, tantôt la facilité à les retrouver, et les expériences de 1973 ne permettaient pas de trancher. Gerd Gigerenzer a reproché plus largement aux heuristiques de Tversky et Kahneman d’être assez vagues pour tout expliquer après coup (Psychological Review, 1996). Le paradigme de Schwarz visait justement à préciser le mécanisme.

La deuxième porte sur la solidité de ce paradigme. Ses études d’origine reposaient sur de petits groupes, et certaines reprises sur de grands échantillons ont échoué. La méta-analyse de Weingarten et Hutchinson (Psychological Bulletin, 2018 ; 142 articles, 263 études, 582 effets mesurés) conclut à un effet moyen, mais signale un biais de publication qui pourrait le réduire d’un tiers, et une médiation par la facilité ressentie qui n’en explique qu’un tiers à la moitié.

La troisième est de bon sens : dans un environnement stable, se fier à ce dont on se souvient est souvent raisonnable. L’erreur n’apparaît que lorsque la mémoire est alimentée par une source biaisée, ce qui est précisément le cas des marchés, où l’on raconte les krachs et jamais les séances ordinaires. Enfin, l’étude de Goetzmann, Kim et Shiller reste un document de travail : elle établit des corrélations, et le lien avec la disponibilité est l’interprétation de ses auteurs.

Questions fréquentes sur l’heuristique de disponibilité

Quelle est la différence entre heuristique de disponibilité et biais de récence ?

Le biais de récence donne trop de poids à ce qui vient d’arriver. L’heuristique de disponibilité est plus large : elle donne trop de poids à tout ce qui se rappelle facilement, que ce soit récent, spectaculaire, émouvant ou vécu. La récence est l’une des causes de la disponibilité, pas la seule.

Quel est l’exemple le plus simple d’heuristique de disponibilité ?

L’expérience des lettres de Tversky et Kahneman : la plupart des gens croient que le K est plus fréquent en début de mot anglais qu’en troisième position, parce que les mots en K viennent plus vite à l’esprit. C’est l’inverse. Le jugement a mesuré la facilité de la recherche, pas la fréquence réelle.

L’heuristique de disponibilité est-elle toujours une erreur ?

Non. Dans la vie courante, ce qui est fréquent se rappelle mieux, et le raccourci donne des réponses acceptables à peu de frais. Elle devient une erreur quand la mémoire est nourrie par une source qui ne reflète pas les fréquences, comme les médias, qui sélectionnent l’exceptionnel.

Pourquoi les investisseurs surestiment-ils le risque de krach ?

Les enquêtes de Yale analysées par Goetzmann, Kim et Shiller montrent une probabilité médiane déclarée de 10 % sur six mois, contre environ 1,7 % selon l’historique de 1929 à 1988. L’écart grandit après des baisses très commentées et même après de petits séismes locaux, ce qui suggère que la facilité à imaginer une catastrophe pèse sur l’estimation.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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