Jérôme Kerviel : biographie, méthode et décisions de justice de l’affaire
Opérateur de la Société Générale définitivement condamné au pénal après une perte nette de 4,9 milliards d’euros en janvier 2008, Jérôme Kerviel n’a été condamné au civil qu’à un million, la justice ayant jugé fautifs les contrôles de la banque.

Qui est Jérôme Kerviel ?
Jérôme Kerviel, né le 11 janvier 1977 à Pont-l’Abbé (Finistère), est un ancien opérateur de marché français, salarié de la Société Générale de 2000 à 2008. Sa condamnation à cinq ans d’emprisonnement, dont trois ferme, prononcée en 2010 et confirmée en appel en 2012, est devenue définitive en 2014. Il a été reconnu coupable d’abus de confiance, de faux et usage de faux et d’introduction frauduleuse de données dans un système informatique, à la suite de prises de positions non autorisées dont le dénouement, en janvier 2008, s’est soldé par une perte nette de 4,9 milliards d’euros pour la banque.
L’affaire tient une place à part dans l’histoire des fraudes de marché, parce qu’elle a été jugée jusqu’au bout et dans tous ses volets. Au pénal, sa culpabilité est acquise. Au civil, la justice a jugé que les fautes de la banque avaient concouru au dommage et ramené les dommages et intérêts à un million d’euros. Kerviel conteste toujours avoir agi à l’insu de sa hiérarchie ; cette thèse a été examinée et écartée par les juridictions successives.
Jérôme Kerviel en résumé
Breton, formé dans des cursus qui préparent davantage au contrôle des opérations qu’à la spéculation, Jérôme Kerviel est passé en cinq ans du « middle office », le service qui vérifie les opérations des traders, à une table de négociation de la Société Générale. Les enquêtes n’ont relevé aucun enrichissement personnel ; son intérêt, selon l’accusation, tenait à sa rémunération variable, liée à ses résultats.
- Famille : Ceux qui ont tout fait sauter
- Naissance : 11 janvier 1977, Pont-l’Abbé (Finistère)
- Nationalité : française
- Marchés : contrats à terme sur les indices Euro Stoxx 50, DAX et FTSE 100 ; actions européennes
- Style : officiellement de l’arbitrage sur produits dits « Delta One » ; en fait, selon les décisions de justice, des paris directionnels dissimulés
- Coup le plus célèbre : un gain dissimulé d’environ 1,5 milliard d’euros fin 2007, sur des positions vendeuses que la banque ignorait
- Livres : L’Engrenage. Mémoires d’un trader (2010) ; J’aurais pu passer à côté de ma vie (avec Richard Amalvy, 2016)
La vie de Jérôme Kerviel : du contrôle des risques au risque lui-même
Jérôme Kerviel grandit en pays bigouden. Après un baccalauréat économique, il étudie à Quimper, puis à l’université de Nantes, et termine en 2000 un master de l’université Lyon 2 consacré aux opérations de marché, suivi en alternance. Il entre à la Société Générale à l’été 2000, à La Défense, dans la banque de financement et d’investissement, au middle office.
En 2005, il passe au « front office », la salle de marché proprement dite, sur la table dite Delta One. On y traite des produits dont le prix suit presque exactement celui de leur sous-jacent : contrats à terme sur indices, fonds indiciels, paniers d’actions. Le métier consiste à arbitrer de petits écarts de prix, en restant couvert, dans des limites de risque fixées par la hiérarchie.
À partir du 18 janvier 2008, des contrôles sur des opérations suspectes conduisent la banque à découvrir, le 20 janvier, des positions considérables à son nom. Il est mis à pied le même jour ; la banque les liquide du 21 au 23 janvier, dans des marchés en forte baisse, puis annonce l’affaire le 24 janvier en publiant ses résultats annuels. Mis en examen le 28 janvier 2008, il passe trente-sept jours en détention provisoire à la prison de la Santé, de février à mars 2008, avant d’être remis en liberté sous contrôle judiciaire par la cour d’appel de Paris.
Viennent ensuite huit années de procédure, détaillées plus bas. Après le rejet de son pourvoi en 2014, il revient d’un pèlerinage à pied depuis Rome et est incarcéré en mai 2014 ; sa peine est aménagée sous bracelet électronique à partir du 8 septembre 2014. Il a raconté son parcours dans L’Engrenage (Flammarion, 2010), adapté au cinéma par Christophe Barratier sous le titre L’Outsider (2016).
Quelle est la méthode de Jérôme Kerviel ?
La méthode n’est connue que par les pièces de l’enquête et les décisions de justice ; la description qui suit en reprend les constats, tels que les a établis notamment le rapport de l’inspection générale de la Société Générale, dit « Mission Green », publié le 20 mai 2008. Ce rapport émane de la banque, partie au procès ; ses constats de fait ont toutefois été repris par les juridictions.
Sur le papier, Jérôme Kerviel faisait de l’arbitrage couvert. En pratique, il prenait des positions dans un seul sens sur les contrats à terme d’indices européens. Un contrat à terme engage à acheter ou vendre un indice à une date future ; on ne dépose qu’une garantie, une petite fraction du montant engagé, ce qui permet de prendre des positions sans commune mesure avec le capital immobilisé. Pour que ces positions n’apparaissent pas dans les risques de la banque, il saisissait en face des opérations fictives de sens inverse, qui les neutralisaient en apparence. Le rapport en dénombre 947, auxquelles s’ajoutent des provisions passées manuellement pour dissimuler les gains et sept faux courriels électroniques.
Lorsqu’un contrôle portait sur une opération fictive, celle-ci était annulée puis remplacée par une autre, sur un autre instrument ou à une autre date. Le dispositif exploitait une connaissance fine des procédures de contrôle, acquise au middle office.
Quel est le coup le plus célèbre de Jérôme Kerviel ?
En 2007, l’été des premières tensions liées aux crédits immobiliers américains à risque, les positions de Jérôme Kerviel sont vendeuses : il parie sur la baisse des indices européens. Selon la Mission Green, elles atteignent environ 28 milliards d’euros à la fin de juin 2007 et 30 milliards à la fin d’octobre. Les marchés baissent, et les positions gagnent. Au 31 décembre 2007, le gain accumulé et dissimulé avoisine 1,5 milliard d’euros, quand le résultat officiellement déclaré de son activité est de 43 millions.
C’est la période de gloire, et elle est invisible : pour ne pas révéler l’ampleur des positions, il faut cacher le gain lui-même. Le rapport cite un courriel du 31 décembre 2007 qui chiffre ce gain à plus de 1,46 milliard d’euros. Les juridictions ont ensuite retenu que la banque, en tant qu’institution, n’avait pas eu connaissance de ces activités. Le gain de 2007 a été intégré au calcul de la perte finale : 6,4 milliards de pertes au débouclage, moins 1,5 milliard de gains antérieurs, font les 4,9 milliards.
Quelle a été la pire erreur de Jérôme Kerviel ?
Au début de janvier 2008, il retourne sa position. Entre le 2 et le 18 janvier, selon la Mission Green, il accumule environ 49 milliards d’euros de positions acheteuses sur les contrats à terme Euro Stoxx 50, DAX et FTSE, soit davantage que les fonds propres de la banque. Les marchés européens chutent au même moment. Une fois les positions découvertes, la Société Générale décide de les solder sans attendre ; la vente, menée du 21 au 23 janvier dans un marché en repli, produit une perte d’environ 6,4 milliards d’euros, soit une perte nette de 4,9 milliards. Le rapport n’a relevé aucun indice de détournement à son profit.
Le volet pénal est clos. Le 5 octobre 2010, le tribunal correctionnel de Paris le déclare coupable d’abus de confiance, de faux et usage de faux et d’introduction frauduleuse de données dans un système de traitement automatisé, le condamne à cinq ans d’emprisonnement dont deux avec sursis et à verser 4 915 610 154 euros de dommages et intérêts. Le 24 octobre 2012, la cour d’appel de Paris confirme ce jugement en tous points. Le 19 mars 2014, la chambre criminelle de la Cour de cassation rejette son pourvoi sur la culpabilité et la peine, qui deviennent définitives, en relevant que les juges du fond avaient souverainement constaté que la banque n’avait pas eu connaissance de ses activités.
Le volet civil, lui, a changé de sens. Le même arrêt du 19 mars 2014 casse la condamnation à 4,9 milliards : la cour d’appel aurait dû tenir compte des fautes de la Société Générale, qui avaient concouru au développement de la fraude et à ses conséquences financières. Sur renvoi, la cour d’appel de Versailles fixe le 23 septembre 2016 les dommages et intérêts à un million d’euros, en relevant le « caractère éminemment lacunaire » des systèmes de contrôle de la banque ; aucune des parties ne forme de pourvoi, et le préjudice de la banque, lui, reste évalué à 4,9 milliards. Les autorités l’avaient dit dès juillet 2008 : la Commission bancaire avait infligé à la banque un blâme et une amende de 4 millions d’euros pour des « carences graves » de son contrôle interne.
La position de la défense est publique et constante depuis le procès de 2010 : Jérôme Kerviel reconnaît avoir dépassé ses limites et saisi des opérations fictives, mais soutient que sa hiérarchie connaissait et tolérait ses positions tant qu’elles gagnaient. Ses plaintes contre la banque ont abouti à deux ordonnances de non-lieu, le 6 juillet 2017 (subornation de témoin) et le 25 juillet 2017 (escroquerie au jugement, faux et usage de faux), et sa requête en révision a été rejetée le 20 septembre 2018 par la commission d’instruction de la Cour de révision et de réexamen, faute de fait nouveau. Devant les prud’hommes, il avait obtenu en juin 2016 la condamnation de la banque pour licenciement sans cause réelle et sérieuse ; la cour d’appel de Paris a infirmé cette décision le 19 décembre 2018, en retenant une faute grave, et la chambre sociale de la Cour de cassation a rejeté son pourvoi le 17 mars 2021.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Jérôme Kerviel ?
La légende a deux versions, également fausses. La première fait de Kerviel un voleur de cinq milliards : aucune juridiction n’a retenu de détournement, et le chiffre de 4,9 milliards mesure une perte de la banque, pas un enrichissement. La seconde fait de lui un bouc émissaire innocent, sacrifié par une banque qui savait tout : c’est la thèse de sa défense, et elle a été écartée à chaque étape, au pénal comme en révision. Ce que la justice a établi est moins romanesque : un opérateur coupable, et une banque fautive.
D’autres idées reçues circulent. Kerviel ne doit pas 4,9 milliards d’euros à la Société Générale : depuis 2016, sa condamnation civile est d’un million. Il n’a pas été le seul opérateur à cacher des positions dans une grande banque ; Nick Leeson l’avait fait treize ans plus tôt, avec un compte d’erreur plutôt que des opérations fictives, et une banque plus petite qui n’y a pas survécu. Enfin, la perte de 2008 a été déduite du résultat imposable de la banque selon les règles fiscales ordinaires ; le montant et l’éventuelle remise en cause de cet avantage ont été évoqués dans la presse, mais aucune décision publique ne permet d’en dire davantage.
Que peut apprendre un trader de Jérôme Kerviel ?
L’affaire Kerviel est d’abord celle d’un gain. Une position cachée qui perd finit toujours par être découverte ; une position cachée qui gagne encourage à recommencer en plus grand. Le basculement de janvier 2008, d’une vente géante à un achat géant, ressemble moins à une analyse qu’à un joueur qui croit son crédit illimité.
- Un gain obtenu en dehors de votre plan n’est pas une validation du plan : l’effet de l’argent gagné pousse à risquer plus gros avec des profits qu’on croit « gratuits ».
- Une limite de risque n’a de valeur que si elle porte sur la position brute réelle, et non sur la position nette affichée ; les prêteurs de Bill Hwang l’ont appris autrement, chacun ne voyant qu’une partie du tout.
- La taille tue avant la direction : avec 49 milliards engagés, trois jours de baisse ont suffi à produire plusieurs milliards de pertes.
- Celui qui connaît les contrôles est le mieux placé pour les contourner : un trader qui ne prend pas ses congés, comme le rapport l’a relevé ici, mérite une question.
Quels livres lire sur Jérôme Kerviel ?
- Jérôme Kerviel, L’Engrenage. Mémoires d’un trader, Flammarion, 2010 ; rééd. J’ai lu, 2011. Sa version des faits, avant le procès d’appel.
- Jérôme Kerviel avec Richard Amalvy, J’aurais pu passer à côté de ma vie, Presses de la Renaissance, 2016. Le récit de la prison et de la marche depuis Rome.
- Olivia Dufour, Kerviel, enquête sur un séisme financier, Eyrolles, 2012. Une journaliste juridique, critique de la thèse du complot, qui a suivi les audiences.
- Hugues Le Bret, La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial. Journal intime d’un banquier, Les Arènes, 2010. Le témoignage de l’ancien directeur de la communication de la banque, donc de l’autre camp.
- Société Générale, Inspection générale, Mission Green. Rapport de synthèse, 20 mai 2008. La reconstitution détaillée par la banque elle-même.
Questions fréquentes sur Jérôme Kerviel
Combien Jérôme Kerviel doit-il à la Société Générale ?
Un million d’euros de dommages et intérêts, fixés par la cour d’appel de Versailles le 23 septembre 2016, décision devenue définitive faute de pourvoi. La condamnation initiale à 4,9 milliards avait été cassée par la Cour de cassation le 19 mars 2014, parce que les fautes de la banque avaient concouru au dommage.
Jérôme Kerviel est-il allé en prison ?
Oui. Après trente-sept jours de détention provisoire en 2008, il a été incarcéré en mai 2014, une fois sa condamnation devenue définitive, puis placé sous bracelet électronique à partir du 8 septembre 2014. Sa peine était de cinq ans, dont trois ferme.
La Société Générale savait-elle ?
C’est la thèse de Jérôme Kerviel. Les juridictions pénales ont jugé que la banque n’avait pas eu connaissance de ses activités, constat que la chambre sociale de la Cour de cassation a jugé opposable au civil en 2021, et la demande de révision fondée sur cette thèse a été rejetée en 2018. Au civil, la justice a en revanche jugé que la banque avait commis des fautes de contrôle ayant concouru au dommage.
Jérôme Kerviel s’est-il enrichi ?
Non. Ni le rapport de la banque ni les décisions de justice n’ont relevé de détournement à son profit. Selon l’accusation, son mobile tenait à sa rémunération variable, calculée sur ses résultats.
Pour aller plus loin
- L’illusion de contrôle, la conviction de maîtriser un risque parce qu’on maîtrise les procédures
- L’histoire de la Société Générale, la banque fondée sous Napoléon III qui a traversé l’affaire
- Les contrats à terme, l’instrument de toutes ses positions, et pourquoi le levier y est si fort
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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