Nick Leeson : biographie, méthode et chute de la banque Barings en 1995
Employé de back-office devenu vedette du marché à terme de Singapour, Nick Leeson a caché des pertes qui ont atteint 827 millions de livres et provoqué en février 1995 la faillite de la Barings, doyenne des banques d’affaires de Londres.

Qui est Nick Leeson ?
Nicholas William Leeson, né le 25 février 1967 à Watford (Angleterre), est un ancien opérateur de marché britannique dont les opérations non autorisées sur les contrats à terme et les options du Nikkei, menées depuis Singapour entre 1992 et 1995, ont causé une perte de 827 millions de livres et la faillite de la banque Barings le 26 février 1995. Il a été condamné à Singapour, en décembre 1995, à six ans et demi de prison.
Son nom est devenu, en anglais comme en français, le synonyme de « rogue trader », l’opérateur incontrôlé, titre que Jérôme Kerviel lui disputera en 2008. L’histoire est pourtant moins celle d’un génie du mal que d’un employé ordinaire, placé dans une position que personne n’aurait dû occuper, et d’une maison de 233 ans qui n’a pas posé les questions évidentes.
Nick Leeson en résumé
Fils d’un plâtrier et d’une infirmière, sans diplôme universitaire, Nick Leeson a fait carrière dans les services de règlement avant d’obtenir, à 25 ans, la direction de la filiale de la Barings sur le marché à terme de Singapour. Il y a cumulé les fonctions de négociateur et de responsable de l’enregistrement de ses propres opérations. Il a caché des pertes croissantes jusqu’à ce que le séisme de Kobe et ses propres paris les rendent impossibles à financer.
- Famille : Ceux qui ont tout fait sauter
- Naissance : 25 février 1967, Watford (Hertfordshire, Angleterre)
- Nationalité : britannique
- Marchés : contrats à terme et options sur l’indice Nikkei 225, contrats à terme sur emprunts d’État japonais, au SIMEX de Singapour et à Osaka
- Style : paris directionnels non autorisés présentés comme de l’arbitrage ; ventes d’options ; doublement des mises après les pertes
- Coup le plus célèbre : les profits « sans risque » de 1993 et 1994, qui firent de lui la vedette de la Barings à Singapour, et qui n’existaient pas
- Livres : Rogue Trader (avec Edward Whitley, 1996 ; en français Trader fou, 1996) ; Back from the Brink (avec Ivan Tyrrell, 2005)
La vie de Nick Leeson : du guichet de la Coutts à la prison de Changi
Nick Leeson grandit dans une cité de Watford, au nord de Londres. Il quitte l’école en 1985 avec deux A-levels et entre comme employé à la banque privée Coutts, où il traite des chèques. En 1987, il passe chez Morgan Stanley, au règlement des opérations sur contrats à terme et options. En 1989, il rejoint la Barings, banque d’affaires fondée en 1762, qui avait financé en 1803 l’achat de la Louisiane par les États-Unis.
Il se fait remarquer en remettant de l’ordre dans le back-office de Jakarta, où la banque avait accumulé des certificats d’actions non réglés. Au printemps 1992, la Barings décide d’activer son siège au SIMEX, le marché à terme de Singapour, et l’y envoie comme directeur général de la filiale, Barings Futures Singapore. Il dirige à la fois la salle de négociation et le service qui enregistre et règle les opérations. Avant son départ, il s’était vu refuser une licence de négociateur au Royaume-Uni, pour avoir omis de déclarer un jugement pour dette ; ni lui ni la banque n’en informent Singapour.
Le 3 juillet 1992, il ouvre le compte d’erreur numéro 88888. Un compte d’erreur sert normalement à loger brièvement les ordres mal exécutés. Celui-là servira deux ans et demi à cacher des pertes. Fin 1993, elles dépassent 20 millions de livres ; fin 1994, 200 millions. Pendant ce temps, Londres croit gagner beaucoup d’argent à Singapour.
Le 23 février 1995, Leeson quitte Singapour avec sa femme. La Barings découvre l’ampleur des positions ; une tentative de sauvetage organisée par la Banque d’Angleterre pendant le week-end échoue, et la banque est placée sous administration le 26 février. Le groupe néerlandais ING la reprend pour une livre symbolique, en assumant ses dettes, opération conclue le 6 mars 1995. Leeson, lui, est arrêté le 2 mars à l’aéroport de Francfort.
Extradé vers Singapour en novembre 1995, il plaide coupable en décembre de deux chefs d’accusation, pour avoir trompé les auditeurs de la banque et escroqué le SIMEX ; d’autres chefs reconnus sont pris en compte dans la peine. Il est condamné à six ans et demi de prison. Atteint d’un cancer du côlon, il est libéré en juillet 1999 au titre des remises de peine. Il reprend ensuite des études de psychologie, occupe de 2005 à 2011 des fonctions de direction au club de football irlandais de Galway United, et fait depuis carrière de conférencier.
Quelle est la méthode de Nick Leeson ?
Sur le papier, Leeson faisait de l’arbitrage. Le même contrat à terme sur l’indice Nikkei 225 se négociait à Singapour et à Osaka ; quand il valait un peu plus cher sur l’une des places, on le vendait là et on l’achetait sur l’autre, pour empocher l’écart. Un contrat à terme est un engagement d’acheter ou de vendre à une date future à un prix fixé aujourd’hui : on ne verse qu’un dépôt de garantie, ce qui crée un fort effet de levier. Bien conduit, cet arbitrage rapporte peu et ne risque presque rien, puisque chaque achat est compensé par une vente.
En pratique, il ne couvrait pas. Il prenait des positions dans un seul sens, sur le Nikkei et sur les emprunts d’État japonais, et logeait dans le compte 88888 celles qui perdaient. Il y ajouta une source de liquidités : la vente d’options. En vendant à la fois des options d’achat et des options de vente au même prix d’exercice (un « straddle » vendu), on encaisse deux primes et l’on gagne si le marché ne bouge pas beaucoup ; s’il bouge fortement, la perte n’a pas de limite. Le fonds de John Meriwether vendra lui aussi de la volatilité en 1998, à une tout autre échelle. Ces primes servaient à payer les appels de marge, les sommes que la chambre de compensation réclame chaque jour quand une position perd.
Restait à cacher le tout. Leeson tenait aussi le back-office : il saisissait les opérations, établissait les rapprochements et répondait aux questions de Londres. Il a lui-même décrit, dans Rogue Trader, sa règle de conduite face aux pertes : doubler la mise pour se refaire, comme le joueur qui suit une martingale. Le rapport officiel note qu’il a refusé de coopérer à l’enquête britannique ; ses motivations ne sont connues que par son propre récit, ce qui invite à le lire avec prudence.
Quel est le coup le plus célèbre de Nick Leeson ?
Il n’y a pas de coup, au sens où l’entendent les traders. Il y a une réputation. En 1993 et 1994, la petite équipe de Singapour affiche des bénéfices très supérieurs à ce que peut rapporter un arbitrage entre deux marchés si proches. À Londres, on y voit le talent d’un jeune homme qui connaît le SIMEX mieux que personne.
Le rapport du Board of Banking Supervision de la Banque d’Angleterre, publié le 18 juillet 1995, l’a dit sans détour : ces profits apparemment élevés et sans risque, surtout ceux de 1994, auraient dû être traités comme anormaux. Ils l’étaient : ils masquaient des pertes déjà supérieures à 200 millions de livres à la fin de 1994. Pour financer les dépôts de garantie, Singapour réclamait sans cesse des fonds au siège, qui les envoyait sans vérification indépendante. Selon le même rapport, la direction croyait prêter à des clients ; personne ne s’est demandé pourquoi la banque semblait avancer plus de 300 millions de livres contre environ 31 millions de garanties. La période de gloire de Nick Leeson est donc l’histoire d’une illusion comptable, partagée de bonne foi par ceux qui en profitaient en bonus.
Quelle a été la pire erreur de Nick Leeson ?
Le 17 janvier 1995, un séisme frappe la région de Kobe, au Japon. Leeson a vendu des options sur le Nikkei en pariant sur la stabilité de l’indice ; l’indice chute, et ses ventes d’options perdent. Au lieu de réduire, il achète massivement des contrats à terme sur le Nikkei, comme pour soutenir le marché à lui seul. Le 23 janvier, l’indice tombe à 17 785 points. Les pertes, cachées dans le compte 88888, s’envolent en quelques semaines ; les appels de marge deviennent impossibles à financer sans que Londres comprenne.
Le bilan établi par la Banque d’Angleterre est sans appel : la perte cumulée atteint 827 millions de livres après l’effondrement, soit environ deux fois le capital disponible de la banque. Le rapport retient une dissimulation par un processus « complexe et systématique » de tromperie et de faux rapports. Il retient aussi, et c’est ce qui en fait un document de référence, de graves défaillances de contrôle et une confusion de la direction à Londres : Leeson cumulait la négociation et le back-office alors que l’audit interne avait recommandé en 1994 de séparer ces fonctions, recommandation restée lettre morte ; les fonds envoyés à Singapour n’étaient rapprochés d’aucune position connue ; personne, chez Barings, n’assumait la responsabilité de ses activités en 1994. Le rapport critique aussi les auditeurs externes et relève une erreur de jugement de la Banque d’Angleterre elle-même, qui avait accordé en 1993 une dérogation informelle sur une limite d’exposition.
Deux nuances juridiques comptent. La première : la condamnation de Singapour porte sur la tromperie des auditeurs et du SIMEX, pas sur un détournement d’argent à son profit ; ce que Leeson a gagné personnellement, ce sont des salaires et des primes fondés sur des résultats faux. La seconde : faute d’accès aux témoins et aux pièces de Singapour, l’enquête britannique n’a pu établir ni ses motivations ni s’il avait agi seul, et elle a écrit ne pas pouvoir exclure qu’il ait agi de concert avec d’autres. Le rapport des inspecteurs nommés par le ministre des Finances de Singapour, publié le 17 octobre 1995, s’est montré plus sévère encore pour la direction londonienne, et a reproché au SIMEX de ne pas avoir contrôlé plus tôt la filiale. Leeson, lui, n’a été jugé que pour ce qu’il avait fait.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Nick Leeson ?
La légende retient un homme seul qui a fait tomber une banque en un mois, par la faute d’un tremblement de terre. Les trois éléments sont inexacts. Les pertes datent de 1992 et dépassaient 200 millions de livres avant Kobe ; le séisme n’a fait que précipiter une issue que la martingale rendait de plus en plus probable. Et l’homme n’était seul qu’au sens pénal : le rapport de 1995 décrit une chaîne de contrôles qui n’a jamais fonctionné, et les prix Ig Nobel, distinctions parodiques décernées chaque année par la revue Annals of Improbable Research, l’ont résumé à leur manière en attribuant leur prix d’économie 1995 à Nick Leeson et à ses supérieurs de la Barings, avec le trésorier du comté d’Orange, Robert Citron.
Le public croit souvent aussi que la Barings a disparu. La marque a survécu chez ING, puis dans la gestion d’actifs, mais la banque des Baring, indépendante depuis 1762, a bien cessé d’exister. Le film Rogue Trader (1999), tiré de son livre, avec Ewan McGregor, a fixé l’image d’un jeune homme dépassé et sympathique ; c’est la version de l’intéressé, qui n’avait pas coopéré avec les enquêteurs britanniques.
Que peut apprendre un trader de Nick Leeson ?
Peu de traders gèrent la trésorerie d’une banque, mais tous tiennent le registre de leurs pertes. C’est là que Leeson parle à chacun : la première perte cachée oblige à en cacher une deuxième, et le doublement des mises transforme une erreur en catastrophe.
- Une perte qu’on ne regarde pas continue de courir : un « compte d’erreur » mental, où l’on range les positions perdantes en attendant qu’elles reviennent, fonctionne exactement comme le 88888.
- Doubler pour se refaire est la définition même de la ruine différée : voyez le piège des coûts irrécupérables.
- Vendre des options rapporte un peu, souvent, et coûte beaucoup, rarement : la prime encaissée n’est pas un revenu, c’est le prix d’un risque.
- Un rendement trop régulier pour la stratégie annoncée est un signal d’alerte, pas un motif de fierté.
- Celui qui prend la position ne doit pas être celui qui la contrôle, même quand celui qui la prend, c’est vous : un journal tenu honnêtement et relu à froid joue ce rôle.
Quels livres lire sur Nick Leeson ?
- Nick Leeson et Edward Whitley, Rogue Trader : How I Brought Down Barings Bank and Shook the Financial World, Little, Brown, 1996 ; en français Trader fou, traduit par Yves Coleman et Guy Fargette, J.-C. Lattès, 1996. La version de l’intéressé, à lire comme un plaidoyer.
- Judith H. Rawnsley, Going for Broke : Nick Leeson and the Collapse of Barings Bank, HarperCollins, 1995 ; en français L’homme qui a fait sauter la Barings, First, 1995. Une enquête écrite à chaud.
- Stephen Fay, The Collapse of Barings, Richard Cohen Books, 1996. Le récit le plus attentif à la responsabilité de la direction londonienne ; pas d’édition française.
- Board of Banking Supervision, Report of the Board of Banking Supervision Inquiry into the Circumstances of the Collapse of Barings, HMSO, 18 juillet 1995. Le document de référence, sec et accablant.
- Nick Leeson et Ivan Tyrrell, Back from the Brink : Coping with Stress, Virgin Books, 2005. La suite, après la prison ; pas d’édition française.
Questions fréquentes sur Nick Leeson
Combien Nick Leeson a-t-il fait perdre à la Barings ?
827 millions de livres, selon le rapport de la Banque d’Angleterre de juillet 1995, soit environ 1,3 milliard de dollars de l’époque et à peu près deux fois le capital disponible de la banque. Les pertes dépassaient déjà 20 millions de livres fin 1993 et 200 millions fin 1994.
Combien de temps Nick Leeson a-t-il passé en prison ?
Condamné en décembre 1995 à Singapour à six ans et demi de prison, il a été libéré en juillet 1999 au titre des remises de peine, alors qu’il était soigné pour un cancer du côlon. Il avait auparavant été détenu en Allemagne après son arrestation à Francfort, le 2 mars 1995.
Que fait Nick Leeson aujourd’hui ?
Après avoir occupé des fonctions de direction au club de football de Galway United de 2005 à 2011, il vit en Irlande et intervient comme conférencier sur le risque et la gouvernance des entreprises. Il a raconté sa vie après la prison dans Back from the Brink (2005).
Pour aller plus loin
- L’indice Nikkei 225, le sous-jacent de tous ses paris
- Le straddle, la stratégie d’options dont la vente l’a exposé au séisme de Kobe
- Le middle office, la fonction de contrôle qui manquait entre sa salle de marché et son back-office
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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