Milton Friedman : biographie, idées et héritage
Milton Friedman (1912-2006), prix Nobel 1976, a remis la monnaie au cœur de l’économie : revenu permanent, monétarisme et taux de chômage naturel.

Qui était Milton Friedman ?
Milton Friedman est né à Brooklyn aux États-Unis en 1912 dans une famille modeste, d’immigrés juifs venus de Transcarpatie, alors hongroise (aujourd’hui en Ukraine). Il fait de brillantes études d’économie avant de devenir assistant de recherche pour l’économiste Henry Schultz à Chicago. En 1935, il occupe un poste au National Resources Committee puis au National Bureau of Economic Research.
Dès 1941, il devient conseiller au Département du Trésor des États-Unis et soutient le keynésianisme, très répandu à l’époque. À partir de 1946, il enseigne l’économie à l’Université de Chicago. Là, il développe un courant de pensée baptisé l’école de Chicago avec d’autres économistes de renom tels George Stigler et Ronald Coase. Cette école a une grande influence et compte parmi ses partisans de nombreux prix Nobel.
Dans l’ouvrage Histoire monétaire des États-Unis, il développe davantage sa théorie monétariste en collaboration avec l’économiste Anna Schwartz.
Son livre Capitalisme et liberté, publié en 1962, critique le New Deal et défend avec ferveur le capitalisme, ce qui lui vaut de se faire connaître du grand public et de devenir conseiller économique du candidat républicain à la présidence des États-Unis de 1964, Barry Goldwater.
Il devient de plus en plus célèbre auprès du public américain en participant à la rédaction de chroniques d’économie pour le magazine Newsweek et en tant que conseiller du président Richard Nixon. En 1969, il participe à une commission qui concerne le service militaire et contribue à l’abolition de la conscription, ce qui représente une victoire pour Friedman, défenseur de la liberté individuelle.
Les théories de Milton Friedman ont certainement influencé de nombreux hommes politiques et économistes à son époque, dont ceux qu’on appelait les « Chicago Boys ». Il s’agit d’économistes d’origine chilienne qui ont été très influents dans la dictature du général Augusto Pinochet au Chili.
En 1976, il reçoit le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur « l’analyse de la consommation, l’histoire et la théorie monétaires et la démonstration de la complexité des politiques de stabilisation ». Sa proximité avec le dictateur chilien Pinochet lui vaut de nombreux reproches.
Dès la fin des années 1970, il a pour projet de participer à une émission télévisée qui sera baptisée « Free to choose », et qui fera de lui et de sa femme Rose des célébrités de la télévision américaine.
À partir des années 1980 et malgré ses près de 70 ans, Milton Friedman devient conseiller du président Ronald Reagan et participe à des comités et des fondations pour l’économie, l’éducation…
Il décède à San Francisco en 2006, à l’âge de 94 ans.

Quelle est la théorie économique de Milton Friedman ?
Milton Friedman est considéré comme l’un des économistes les plus influents du XXe siècle. Ses théories ont eu un impact sur les gouvernements libéraux aux États-Unis mais aussi dans d’autres pays comme au Royaume-Uni à l’époque de Margaret Thatcher ou encore dans la dictature militaire de Pinochet au Chili.
Bien qu’il ait été un partisan des théories keynésiennes au début de sa carrière économique, Friedman finit par se tourner vers l’ultralibéralisme qu’il ne cesse de défendre ardemment.
Dans le cadre de son étude de la consommation, Friedman a développé la théorie du revenu permanent selon laquelle les gens prennent des décisions en fonction des revenus qu’ils anticipent sur le long terme et non en fonction de celui dont ils disposent à court terme. Cela rend la politique de relance de l’économie, telle que Keynes l’entend, inefficace, et ne permet pas une croissance de la consommation.
Milton Friedman se méfie de l’intervention de l’État dans l’économie. Selon lui, l’augmentation de la masse monétaire est responsable de l’inflation. L’État doit intervenir de manière très modérée dans l’économie et doit se contenter de « fixer les règles du jeu » et se faire « l’arbitre » de ces règles.
Mais la théorie la plus connue de Milton Friedman est sans doute le monétarisme. Friedman préconise de ralentir la croissance de la masse monétaire pour se débarrasser de l’inflation, nuisible à long terme pour l’économie. Friedman se méfie pourtant de l’indépendance des banques centrales : il préfère leur imposer une règle de croissance monétaire fixée par la loi.
Friedman a développé l’idée de l’existence d’un « taux de chômage naturel ». En effet pour l’économiste, sur le long terme, l’économie se dirige vers un taux de chômage d’équilibre qui n’est pas forcément dangereux. Il correspond à une volonté de certains travailleurs d’exiger un salaire plus ou moins élevé à un niveau de compétences donné, ou alors à des entreprises qui bénéficient d’un monopole et qui fixent des salaires bas.
Bien qu’il ait été critiqué pour quelques-unes de ses idées ou méthodes, Milton Friedman reste un économiste influent dans le monde entier, dont les théories, accessibles aux experts comme au grand public, ont apporté un souffle nouveau et parfois provocateur dans le monde de l’économie et de la politique.
Quelles sont les œuvres de Milton Friedman ?
(liste non exhaustive)
Two Lucky people : memoirs, Chicago, The University of Chicago Press, 1998
Free to choose : A personal statement, San Diego, Harcourt Brace Jovanovich, 1990
There’s No Such Thing as a Free Lunch, recueil d’éditoriaux de Newsweek, 1975
Milton Friedman’s Monetary Framework : A Debate with His Critics, 1975
The Counter-Revolution in Monetary Theory, 1970
The Optimum Quantity of Money and Other Essays, 1969
Monetary vs. Fiscal Policy avec Walter W. Heller, 1969
Money : the Quantity Theory, IESS, 1968
A Monetary History of the United States, 1867-1960, avec Anna J. Schwartz, 1963
Inflation : Causes and consequences, 1963
Price theory, Chicago, Aldine Pub. Co, 1976
Capitalism and Freedom, 1962
A Program for Monetary Stability, Fordham University Press, 1960
A Theory of the Consumption Function, 1957
Essays in Positive Economics, 1953
Roofs or Ceilings? : The Current Housing Problem avec George J. Stigler, Foundation for Economic Education, 1946
Incomes from Independent Professional Practice, Thèse avec Simon Kuznets, 1945
Taxing to Prevent Inflation : Techniques for Estimating Revenue Requirements, avec Carl Shoup et Ruth P. Mack, Columbia University Press, 1943
Milton Friedman en résumé
Milton Friedman (1912-2006) est l’économiste américain qui a remis la monnaie au centre de la macroéconomie. Contre le keynésianisme dominant des années 1950 et 1960, il soutient que la consommation dépend du revenu attendu sur longue période, que l’inflation durable naît d’une croissance trop rapide de la masse monétaire et qu’aucun gouvernement ne peut acheter durablement moins de chômage avec plus d’inflation. Prix Nobel en 1976, figure de l’école de Chicago, il a aussi été un essayiste et un homme de télévision qui a porté auprès du grand public la défense du marché libre.
- Naissance : 31 juillet 1912, Brooklyn (New York, États-Unis)
- Mort : 16 novembre 2006, San Francisco (Californie)
- Nationalité : américaine
- Courant ou école : école de Chicago, monétarisme, libéralisme classique
- Œuvres principales : A Theory of the Consumption Function (1957), Capitalisme et liberté (1962), A Monetary History of the United States, 1867-1960 (1963, avec Anna Schwartz)
- Distinctions : médaille John Bates Clark (1951), prix Nobel d’économie (1976), médaille présidentielle de la liberté et National Medal of Science (1988)
- Idée la plus connue : l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire
Quel a été le parcours de Milton Friedman ?
Fils de petits commerçants juifs venus de Beregszász, en Transcarpatie (alors en Hongrie, aujourd’hui Berehove en Ukraine), Milton Friedman grandit à Rahway, dans le New Jersey. Boursier, il sort diplômé de l’université Rutgers en 1932, en pleine Grande Dépression, ce qui le détourne du métier d’actuaire vers l’économie. Il obtient une maîtrise à Chicago en 1933, où il suit Jacob Viner, Frank Knight et Henry Simons, puis étudie la statistique à Columbia auprès de Harold Hotelling. C’est à Chicago qu’il rencontre l’économiste Rose Director, qui deviendra sa femme et la coautrice de plusieurs de ses livres.
Après ses années à Washington et au Trésor, il passe la fin de la Seconde Guerre mondiale au Statistical Research Group de l’université Columbia, comme statisticien mathématicien sur des problèmes d’armement. Sa thèse, tirée du travail mené avec Simon Kuznets sur les revenus des professions libérales, lui vaut un doctorat de Columbia en 1946. Elle montre déjà que les barrières à l’entrée, comme celles de l’association des médecins américains, gonflent les revenus d’une profession.
À Chicago, où il enseigne de 1946 à 1977, il relance l’étude de la monnaie au sein du National Bureau of Economic Research et anime un séminaire de monnaie et banque qui forme une génération de chercheurs. Il participe en 1947 à la réunion fondatrice de la Société du Mont-Pèlerin, autour de Friedrich Hayek, qu’il préside de 1970 à 1972. Il est élu président de l’American Economic Association pour 1967. Retraité de Chicago en 1977, il s’installe à San Francisco et rejoint la Hoover Institution de l’université Stanford, à laquelle il reste attaché jusqu’à sa mort.
Quelles sont les idées clés de Milton Friedman ?
Le revenu permanent. Dans A Theory of the Consumption Function (1957), qu’il considérait comme son meilleur travail scientifique, Friedman décompose le revenu en une part permanente, celle qu’un ménage s’attend à percevoir en moyenne sur plusieurs années, et une part transitoire. Les ménages règlent leur consommation sur la première et épargnent l’essentiel de la seconde. Une prime exceptionnelle ou un chèque ponctuel de l’État modifie donc peu la dépense courante. L’idée est devenue un élément de base de la macroéconomie : voir la fiche l’hypothèse du revenu permanent.
La monnaie avant tout. Friedman remet à l’honneur la vieille théorie quantitative : à court terme, les variations de la masse monétaire agissent sur la production, à long terme seulement sur le niveau des prix. Il rejette l’idée d’une inflation « par les coûts » provoquée par le pétrole ou les salaires : sans création monétaire plus rapide que la production, une hausse de certains prix ne se transforme pas en inflation durable. C’est le cœur du monétarisme.
Le taux de chômage naturel. Dans son discours présidentiel à l’American Economic Association, publié en 1968 sous le titre « The Role of Monetary Policy », il attaque la courbe de Phillips, qui promettait un arbitrage stable entre inflation et chômage. Une inflation surprise peut faire baisser le chômage un temps, mais dès que les salariés l’anticipent, le chômage revient à son niveau « naturel », fixé par le fonctionnement réel du marché du travail : coûts de recherche d’emploi, mobilité, réglementations. Vouloir le maintenir plus bas exige une inflation toujours plus forte. La stagflation des années 1970 a donné du poids à cette prédiction.
Des règles plutôt que de la discrétion. Les effets de la politique monétaire arrivent, selon lui, avec des délais longs et variables, si bien qu’un pilotage fin risque d’amplifier les cycles. Dans A Program for Monetary Stability (1960), il propose une règle simple : faire croître la masse monétaire d’un pourcentage fixe chaque année, la « règle des k % ». Il défend aussi, dès 1953, les changes flottants, à une époque où le système de Bretton Woods fixait les parités.
La liberté économique comme condition de la liberté politique. Capitalisme et liberté réunit des propositions alors jugées excentriques : armée de métier, changes flottants, impôt négatif sur le revenu pour remplacer une partie des aides sociales, chèque éducation laissant aux familles le choix de l’école, fin des licences professionnelles. Sur ce terrain, voir aussi le capitalisme libéral.
Que dit Milton Friedman de l’histoire monétaire et de la Grande Contraction ?
Publiée en 1963 avec l’historienne Anna Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960 retrace près d’un siècle de monnaie américaine. Son chapitre le plus célèbre, réédité à part sous le titre The Great Contraction, 1929-1933, renverse la lecture dominante de la crise de 1929. Pour Friedman et Schwartz, la Grande Dépression n’est pas la preuve que l’économie de marché est instable par nature : un choc financier ordinaire est devenu une catastrophe parce que la Réserve fédérale a laissé la quantité de monnaie baisser d’environ un tiers entre 1929 et 1933, au fil des faillites bancaires, sans jouer son rôle de prêteur en dernier ressort.
La thèse a été contestée, notamment par Peter Temin, qui voyait dans la chute de la dépense la cause et dans celle de la monnaie la conséquence. Elle a pourtant fini par gagner une large partie de la profession. Le 8 novembre 2002, lors d’une conférence organisée pour les 90 ans de Friedman, Ben Bernanke, alors gouverneur de la Fed, a reconnu au nom de l’institution que les deux auteurs avaient raison sur la Grande Dépression, s’en est excusé, et a promis qu’elle ne recommencerait pas. Six ans plus tard, président de la Fed face à la crise de 2008, il inondait le système bancaire de liquidités, puis lançait le quantitative easing.
Quelles critiques et quels débats l’œuvre de Milton Friedman a-t-elle suscités ?
L’échec des cibles monétaires. La relation stable entre monnaie et revenu sur laquelle reposait le monétarisme s’est dégradée dans les années 1980 avec l’innovation financière : la vitesse de circulation de la monnaie est devenue imprévisible. La Fed de Paul Volcker, à partir de 1979, et le gouvernement de Margaret Thatcher ont vaincu l’inflation, mais sans réussir à tenir leurs objectifs de croissance monétaire. Friedman lui-même a exprimé à la fin de sa vie des doutes sur le ciblage de la quantité de monnaie, et les banques centrales ont adopté des cibles d’inflation pilotées par les taux d’intérêt.
Le revenu permanent face aux contraintes de crédit. Les keynésiens objectent que beaucoup de ménages ne peuvent pas emprunter sur leurs revenus futurs : pour eux, le revenu courant compte plus que le modèle ne le prévoit, et un soutien budgétaire ponctuel peut relancer la dépense.
La méthode du « comme si ». Dans « The Methodology of Positive Economics » (1953), Friedman soutient qu’une théorie se juge à la qualité de ses prédictions, non au réalisme de ses hypothèses. Paul Samuelson a baptisé cette position le « F-twist » pour la critiquer, et le débat sur le rôle des hypothèses irréalistes en économie reste ouvert.
Le Chili. En mars 1975, Friedman passe quelques jours au Chili pour une série de conférences et rencontre Augusto Pinochet pendant 45 minutes, puis lui écrit pour recommander un ralentissement brutal de la création monétaire et une baisse des dépenses publiques. Son Nobel, l’année suivante, déclenche des manifestations. Il a toujours répondu qu’il n’avait jamais été conseiller du régime, qu’il avait tenu les mêmes conférences en Chine et dans d’autres pays socialistes, et que la liberté économique finirait par miner la dictature ; le Chili est revenu à la démocratie en 1990. Ses adversaires jugent qu’il a prêté son prestige à une dictature responsable de graves violations des droits humains.
Que reste-t-il de Milton Friedman aujourd’hui ?
Une bonne part de Friedman est devenue la norme. Les anticipations d’inflation sont au cœur de la politique monétaire, la courbe de Phillips verticale à long terme figure dans tous les manuels, les changes flottent entre grandes devises depuis 1973 et les banques centrales savent qu’elles ne doivent pas laisser s’effondrer la masse monétaire en pleine crise. Robert Lucas a prolongé sa critique en remplaçant ses anticipations adaptatives par des anticipations rationnelles. Ce qui a reculé, c’est la règle mécanique de croissance monétaire.
Que change Milton Friedman pour un investisseur ou un trader ?
Friedman fournit trois réflexes de lecture. D’abord, la politique monétaire agit avec retard : une hausse ou une baisse de taux produit ses effets sur l’économie réelle des trimestres plus tard, ce qui explique pourquoi les marchés réagissent davantage aux anticipations qu’aux décisions elles-mêmes. Ensuite, une inflation durable ne s’explique pas par un seul prix, pétrole ou salaires : il faut regarder la croissance de la monnaie et du crédit, et surtout ce que les ménages et les entreprises anticipent. Enfin, le marché des changes flottants, sur lequel se négocient chaque jour des montants gigantesques, est l’héritier direct d’un combat qu’il mène depuis 1953 : la Chicago Mercantile Exchange lance en 1972 les premiers contrats à terme sur devises, un an après la fin de la convertibilité du dollar en or. Ces grilles éclairent les décisions des banques centrales ; elles ne disent pas quand un marché va se retourner.
Questions fréquentes
Qu’a apporté Milton Friedman à l’économie ?
Milton Friedman a montré le rôle de la monnaie dans les crises et l’inflation, introduit l’hypothèse du revenu permanent et soutenu, comme Edmund Phelps, qu’on ne peut pas réduire durablement le chômage en acceptant plus d’inflation. Ces apports lui ont valu le prix Nobel d’économie en 1976.
Milton Friedman était-il libéral ?
Oui, au sens du libéralisme classique : il défendait le marché libre, la liberté de choix et un État limité. Il n’était pas pour autant hostile à toute action publique : il voulait un État qui fixe et arbitre les règles du jeu, une règle monétaire inscrite dans la loi et un impôt négatif pour garantir un revenu minimum.
Que veut dire Friedman quand il affirme que l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ?
Pour Friedman, une hausse générale et durable des prix ne peut se produire que si la quantité de monnaie augmente plus vite que la production. Les chocs sur certains prix, comme le pétrole, déplacent les prix relatifs mais ne créent pas à eux seuls une inflation persistante.
Quel livre lire de Milton Friedman ?
Capitalisme et liberté (1962) est le plus accessible et résume sa philosophie politique. La Liberté du choix (1980), écrit avec Rose Friedman, en est la version grand public. Pour l’économiste, A Monetary History of the United States (1963) reste l’ouvrage de référence.
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Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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