George Soros : biographie, méthode et réflexivité de l’homme qui défia la livre
Rescapé de Budapest devenu gérant à New York, George Soros a bâti le Quantum Fund, gagné plus d’un milliard de dollars contre la livre en 1992 et théorisé la réflexivité : les marchés fabriquent la réalité qu’ils croient refléter.

Qui est George Soros ?
George Soros, né György Schwartz le 12 août 1930 à Budapest, est un investisseur et philanthrope américain d’origine hongroise, fondateur de Soros Fund Management et conseiller principal du Quantum Fund, l’un des fonds spéculatifs les plus rentables de l’histoire. Il doit sa célébrité au pari contre la livre sterling du 16 septembre 1992 et sa place dans l’histoire des idées à sa théorie de la réflexivité des marchés.
Il est l’archétype du gérant « macro », qui parie sur les monnaies, les taux d’intérêt et les indices à partir d’une lecture de la politique économique. Il est aussi, chose rare dans ce guide, un auteur qui a passé sa vie à se présenter comme un philosophe égaré dans la finance. Ses fondations, les Open Society Foundations, ont reçu l’essentiel de sa fortune.
George Soros en résumé
Soros a géré l’argent de clients à New York de 1969 à 2011, d’abord avec Jim Rogers, puis avec Stanley Druckenmiller. Sa performance de long terme est exceptionnelle, ponctuée de pertes spectaculaires en 1981, 1987 et 2000. Il a tiré de son métier une théorie, qu’il juge plus importante que ses gains ; beaucoup de lecteurs pensent l’inverse.
- Famille : Macroéconomie et hedge funds
- Naissance : 12 août 1930, Budapest (Hongrie)
- Nationalité : américaine depuis 1961, hongroise d’origine
- Marchés : devises, obligations, indices et actions du monde entier
- Style : macroéconomie discrétionnaire, positions concentrées et à effet de levier
- Coup le plus célèbre : la vente à découvert de la livre sterling avant sa sortie du mécanisme de change européen, le 16 septembre 1992
- Livres : The Alchemy of Finance (1987), Soros on Soros (1995), The Crisis of Global Capitalism (1998), et une dizaine d’essais sur la finance et la politique
La vie de George Soros : un survivant qui voulait être philosophe
György Schwartz naît dans une famille juive aisée de Budapest. Son père, Tivadar, avocat et écrivain en espéranto, change le nom familial en Soros en 1936. En mars 1944, l’Allemagne occupe la Hongrie et engage la déportation des Juifs hongrois. La famille survit grâce aux faux papiers que Tivadar se procure, pour elle et pour d’autres. George a treize ans.
En 1947, il gagne l’Angleterre. Il paie ses études à la London School of Economics comme porteur dans les chemins de fer et serveur, et y suit l’enseignement du philosophe Karl Popper, dont l’idée centrale ne le quittera plus : nos connaissances sont faillibles, et une théorie ne vaut que tant qu’elle résiste à la réfutation. Faute de carrière universitaire, il écrit à toutes les banques d’affaires de Londres et entre en 1954 chez Singer & Friedlander. En 1956, il part pour New York, où il pratique l’arbitrage d’actions européennes, puis rejoint Arnhold and S. Bleichroeder en 1963.
En 1969, il lance le fonds Double Eagle avec 4 millions de dollars, dont 250 000 à lui. En 1973, il s’installe à son compte avec Jim Rogers ; le fonds prendra plus tard le nom de Quantum. De la fin de 1969 à la fin de 1980, le fonds gagne 3 365 %, contre 47 % pour l’indice composite de Standard & Poor’s. Rogers part en 1980. En 1981, la première perte (moins 22,9 %) fait fuir un tiers des capitaux. En 1985, au moment des accords du Plaza sur le dollar, le fonds gagne 122 % et dépasse le milliard de dollars. En 1988, Soros recrute Stanley Druckenmiller, à qui il confie bientôt la gestion quotidienne.
La suite est connue : la livre en 1992, des pertes sur le yen en 1994, sur la Russie en 1998, sur la technologie en 2000. En 2011, Soros rend l’argent de ses derniers clients extérieurs et ne gère plus que celui de sa famille. Une affaire judiciaire française jalonne aussi ce parcours. Poursuivi pour délit d’initié après des achats d’actions de la Société Générale à l’automne 1988, alors qu’il avait été informé d’un projet de prise de contrôle de la banque, il est condamné en 2002 à 2,2 millions d’euros d’amende. La culpabilité est confirmée en appel puis en cassation (2006), mais les achats faits à Londres sont écartés, et la cour d’appel de Paris ramène l’amende à 940 507,22 euros le 20 mars 2007. Soros a toujours contesté. Le 6 octobre 2011, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé, par quatre voix contre trois, que la France n’avait pas violé l’article 7 de la Convention, « pas de peine sans loi ».
Quelle est la méthode de George Soros ?
La méthode de Soros s’appelle la réflexivité. Il l’expose dans The Alchemy of Finance en 1987. L’économie classique suppose que les prix reflètent des fondamentaux indépendants des opinions. Soros soutient l’inverse : les acteurs agissent sur la base de perceptions biaisées, et leurs actes modifient les fondamentaux eux-mêmes. Une banque prête parce que la valeur des garanties monte ; la valeur des garanties monte parce que les banques prêtent. La boucle s’entretient jusqu’à ce que l’écart entre perception et réalité devienne intenable.
Il en tire un schéma de bulle en plusieurs temps : une tendance s’amorce, une idée la justifie, l’idée et la tendance se renforcent mutuellement, résistent à un premier test, s’accélèrent, puis un moment de vérité les sépare et le mouvement s’inverse, souvent plus brutalement qu’il n’était venu. Le travail du gérant consiste à reconnaître la phase, pas à prédire la date. The Alchemy of Finance contient d’ailleurs un « journal d’expérience en temps réel », tenu en 1985-1986, où Soros consigne ses hypothèses et ses positions au moment où il les prend.
En pratique, cela donne trois règles visibles dans ses résultats. Former une hypothèse explicite, et la traiter comme provisoire. Engager une taille considérable quand l’asymétrie est forte, avec effet de levier. Couper sans état d’âme quand le marché réfute l’hypothèse. Soros n’a jamais publié de règles de gestion du risque chiffrées ; ce qu’on sait de sa discipline vient de ses livres et des témoignages de ses gérants, à commencer par Druckenmiller.
Quel est le coup le plus célèbre de George Soros ?
Le 8 octobre 1990, le Royaume-Uni fait entrer la livre dans le mécanisme de change européen, à un cours pivot de 2,95 marks, avec une marge de fluctuation de 6 % de part et d’autre. Le gouvernement s’engage ainsi à défendre un plancher proche de 2,78 marks. Le pari politique est clair : s’arrimer à la rigueur de la Bundesbank pour vaincre l’inflation britannique. Le problème l’est aussi. Après la réunification, la Bundesbank maintient des taux élevés pour contenir l’inflation allemande, tandis que l’économie britannique, en récession, aurait besoin de taux plus bas. Défendre la livre coûte de plus en plus cher.
L’été 1992 fragilise tout le système. Les Danois rejettent le traité de Maastricht le 2 juin, la France annonce un référendum pour le 20 septembre, la lire italienne est dévaluée le 13 septembre. Le soir du mardi 15 septembre, le Handelsblatt rapporte des propos tenus au Wall Street Journal par le président de la Bundesbank, Helmut Schlesinger : un réalignement plus large des monnaies serait nécessaire. Pour les marchés, c’est l’aveu que l’Allemagne ne sauvera pas la livre.
Chez Soros, Stanley Druckenmiller suit le dossier depuis des mois. Le raisonnement est réflexif dans sa forme la plus pure : la Banque d’Angleterre ne peut relever durablement ses taux sans aggraver la récession, et chaque relèvement rendra la parité moins crédible. Le fonds a déjà vendu de la livre. Soros pousse à aller beaucoup plus loin ; Druckenmiller a lui-même raconté à Jack Schwager que Soros lui avait appris à frapper à la gorge quand une conviction est aussi nette. La position totale du fonds est généralement estimée à près de 10 milliards de dollars.
Le mercredi 16 septembre, la Banque d’Angleterre achète des livres par milliards. Dans la matinée, le gouvernement relève son taux directeur de 10 à 12 %. L’après-midi, il annonce 15 %. Les vendeurs n’y croient pas et continuent de vendre. Le soir, le chancelier de l’Échiquier Norman Lamont annonce que la livre suspend sa participation au mécanisme de change ; le relèvement à 15 % n’entre jamais en vigueur et le taux revient à 10 % dès le lendemain. La livre décroche. Le Quantum Fund gagne au moins un milliard de dollars sur cette position, sans compter les gains réalisés sur d’autres marchés européens. En 2005, des documents publiés en vertu de la loi sur la liberté de l’information ont chiffré le coût du « mercredi noir » pour le Trésor britannique à 3,3 milliards de livres.
Quelle a été la pire erreur de George Soros ?
La plus instructive date de 1987. Soros attend un krach, mais au Japon, dont le marché lui paraît le plus surévalué : il est vendeur de Tokyo et acheteur de Wall Street, et le répète encore dans le Financial Times le 14 octobre. Le lundi 19 octobre 1987, c’est Wall Street qui s’effondre. Le fonds perd 200 millions de dollars en une journée et au moins 350 millions sur l’épisode ; il finit néanmoins l’année en hausse de 14 %. L’hypothèse était juste sur le principe, fausse sur le lieu. La réflexivité ne dit pas où la boucle se rompra en premier.
La seconde, en 2000, est celle d’un fonds devenu trop gros. Après avoir longtemps manqué la hausse des valeurs technologiques, Quantum s’y engage tard ; au printemps 2000, il perd 22 % depuis janvier et ses actifs fondent de plusieurs milliards de dollars. Dans sa lettre aux actionnaires d’avril 2000, Soros écrit qu’un grand fonds spéculatif comme Quantum n’est plus la meilleure façon de gérer de l’argent : il est devenu trop gros, et trop surveillé par le marché, pour y opérer avec succès. Il réorganise le fonds vers des stratégies moins volatiles. Le spéculateur qui avait théorisé les bulles s’était laissé emporter par la dernière.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de George Soros ?
La légende dit qu’il a fait sauter la Banque d’Angleterre. La Banque n’a pas sauté : le gouvernement a choisi de sortir d’un système qu’il ne pouvait plus défendre sans infliger des taux punitifs à une économie en récession. Soros n’était pas seul ; des banques, des fonds et des trésoriers d’entreprise vendaient aussi. Il a été le plus gros et le plus visible, d’autant plus qu’il a confirmé ses gains à la presse un mois plus tard. Et l’idée initiale, selon tous les témoignages, revient d’abord à Druckenmiller. Le surnom de « l’homme qui a fait sauter la Banque d’Angleterre » récompense la taille de la mise, pas la paternité de l’analyse.
Le chiffre lui-même a gonflé. Le milliard de dollars correspond au gain sur la livre ; on y ajoute parfois les gains sur d’autres devises, obligations et actions européennes, sans source précise. La légende lui prête aussi un rôle décisif dans d’autres crises. En 1997, le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad l’accuse d’avoir provoqué la crise asiatique. Soros a répondu, dans The Crisis of Global Capitalism, que son fonds avait vendu le baht et le ringgit à terme au début de 1997, puis qu’il était acheteur, et non vendeur, pendant la chute. Mahathir a déclaré en 2006, après l’avoir rencontré, qu’il admettait que Soros n’en était pas responsable.
Que peut apprendre un trader de George Soros ?
Soros enseigne surtout la séparation entre avoir raison et gagner de l’argent. Il avait raison sur le Japon en 1987 et a perdu ; il avait raison sur la livre en 1992 et a gagné, parce que la taille et le moment étaient bons. Sa théorie décrit les emballements de foule que le guide des biais classe sous le comportement moutonnier et la cascade informationnelle : il ne prétend pas y échapper, il prétend les reconnaître.
- Écrire son hypothèse avant d’entrer, et la condition qui la réfuterait.
- Distinguer la justesse d’une analyse de son calendrier : une bulle peut durer plus longtemps que le capital de celui qui la vend.
- Quand une autorité défend un prix contre ses propres intérêts, mesurer combien de temps elle peut tenir, pas seulement si elle a raison.
- Augmenter la taille seulement quand l’asymétrie est réelle, et réduire vite quand le marché dit non.
Quels livres lire sur George Soros ?
- George Soros, The Alchemy of Finance, Simon & Schuster, 1987 ; édition française : L’Alchimie de la finance, Valor, 1998 (nouvelle édition 2022). Le livre de la réflexivité et du journal en temps réel de 1985-1986.
- George Soros, Soros on Soros : Staying Ahead of the Curve, John Wiley & Sons, 1995 ; édition française : Le Défi de l’argent, Plon, 1996. Entretiens, le plus accessible de ses livres.
- George Soros, The Crisis of Global Capitalism, PublicAffairs, 1998 ; édition française : La Crise du capitalisme mondial, Plon, 1998. Sa lecture des crises asiatique et russe.
- Sebastian Mallaby, More Money Than God, Penguin Press, 2010 ; édition française : Plus riche que Dieu, Valor, 2013. Le meilleur récit de 1992, du côté de Druckenmiller comme de Soros.
- Michael T. Kaufman, Soros : The Life and Times of a Messianic Billionaire, Alfred A. Knopf, 2002. La biographie de référence. Pas d’édition française.
Questions fréquentes sur George Soros
Combien George Soros a-t-il gagné contre la livre sterling ?
Le Quantum Fund a gagné au moins un milliard de dollars sur sa position contre la livre, estimée à près de 10 milliards de dollars au 16 septembre 1992. Des gains sur d’autres marchés européens se sont ajoutés, sans chiffre officiel. Le Trésor britannique a estimé en 2005 le coût de l’épisode à 3,3 milliards de livres.
Qu’est-ce que la réflexivité selon Soros ?
C’est l’idée que les opinions des acteurs du marché ne se contentent pas de refléter la réalité économique : elles la modifient. Un crédit facile fait monter la valeur des garanties, qui justifie plus de crédit, jusqu’à la rupture. Soros en tire un schéma d’emballement puis de retournement, exposé dans L’Alchimie de la finance.
Quelle est la fortune de George Soros ?
Forbes l’estimait à 8,6 milliards de dollars le 22 octobre 2026. Elle serait bien supérieure s’il n’avait pas transféré, selon le même magazine, 18 milliards de dollars à ses Open Society Foundations.
Quel livre de George Soros lire en premier ?
Le Défi de l’argent, recueil d’entretiens, est le plus clair. L’Alchimie de la finance est le plus important, mais il est dense et demande d’être lu crayon en main.
Pour aller plus loin
- Sur le forum : des membres se demandent si Soros utilisait l’analyse technique, à partir de L’Alchimie de la finance, pour confronter la théorie à la pratique
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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