Modèle Heckscher-Ohlin : facteurs de production et commerce

Qu’est-ce que le modèle Heckscher-Ohlin
Le modèle Heckscher-Ohlin met en évidence que les différences de productivité entre les pays ne sont pas la seule explication des avantages comparatifs. En effet, selon ce modèle un avantage comparatif s’explique par d’autres facteurs de production, tels que le lieu, la main d’oeuvre et le capital.
Par exemple, un pays comme la France possède beaucoup de capital et une main d’oeuvre relativement qualifiée. A l’inverse, un pays comme l’Indonésie a une grande disponibilité de main d’oeuvre moins qualifiée mais peu de capital. Les deux pays doivent donc chercher à profiter des avantages qu’ils possèdent. Pour ce faire, la France a tout intérêt à investir dans des technologies demandant un haut niveau de formation pour son utilisation, tandis que l’Indonésie se doit de se spécialiser dans la production de produits à faible valeur ajoutée. En commerçant ensemble, les pays vont profiter des avantages de chacun, étant spécialisés là où ils sont les meilleurs. Ce modèle se rapproche de la théorie de l’avantage comparatif de Ricardo. Il y rajoute simplement d’autres facteurs explicatifs.

Les limites du modèle Heckscher-Ohlin
Ce modèle prétend que les pays développés, avec une main d’oeuvre relativement bien formée, exportent leurs produits à haute valeur ajoutée, tout en délaissant la production de produits à faible valeur ajoutée aux pays en voie de développement ayant une main d’oeuvre bon marché. Cela suppose que les pays en voie de développement continuent d’échanger des produits à faible valeur ajoutée en échange de produits à forte valeur ajoutée, ce qui n’est pas assuré. Ce modèle néglige également le rôle du gouvernement d’un pays et son influence dans la création d’un avantage comparatif. D’où vient un avantage comparatif ? Le gouvernement l’a-t-il créé intentionnellement ou s’est-il créé naturellement ?
Citation de Bertil Ohlin sur les facteurs de production
» Les marchandises nécessitant beaucoup de facteurs de production relativement abondants et peu de facteurs relativement rares pour être produites sont exportées en échange de celles qui nécessitent des facteurs dans les proportions opposées. »,
Bertil Ohlin
Le modèle Heckscher-Ohlin en résumé
Le modèle Heckscher-Ohlin explique le commerce international par les différences de dotations en facteurs de production entre pays. Chaque pays exporte les biens qui utilisent beaucoup du facteur dont il dispose en abondance (capital, travail, terre) et importe ceux qui demandent le facteur qui lui est rare. Contrairement au modèle de Ricardo, il suppose que tous les pays ont accès aux mêmes techniques : ce n’est pas la technologie, mais la rareté relative des facteurs qui crée l’avantage comparatif.
Il reste, avec le modèle de Ricardo, l’une des deux bases de l’enseignement du commerce international.
Les auteurs et le contexte
Eli Heckscher (1879-1952), historien de l’économie suédois, pose l’idée en 1919 dans un article sur l’effet du commerce extérieur sur la répartition des revenus. Il est aussi l’auteur d’une grande histoire du mercantilisme. Son élève Bertil Ohlin (1899-1979) développe la théorie dans sa thèse, soutenue à Stockholm en 1924 sous sa direction, puis dans Interregional and International Trade, publié en 1933. La citation ci-dessus en résume la conclusion centrale. Ohlin reçoit en 1977 le prix Nobel d’économie, partagé avec le Britannique James Meade ; il a aussi mené une carrière politique, à la tête du Parti du peuple, la formation libérale suédoise, de 1944 à 1967.
Paul Samuelson a ensuite mis le modèle en équations, d’où le nom de modèle HOS (Heckscher-Ohlin-Samuelson) que l’on trouve dans les manuels.
Les idées clés
Le théorème de Heckscher-Ohlin. Un pays exporte les biens qui utilisent intensivement son facteur abondant. L’abondance est relative : ce qui compte est le rapport entre les facteurs (le capital par travailleur, par exemple), et non leur quantité absolue.
L’égalisation du prix des facteurs. En échangeant des biens, les pays échangent indirectement les facteurs qu’ils contiennent. Le commerce tend donc à rapprocher les salaires et la rémunération du capital d’un pays à l’autre.
Le théorème de Stolper-Samuelson (Wolfgang Stolper et Paul Samuelson, 1941). Quand le prix d’un bien augmente, le facteur utilisé intensivement pour le produire voit son revenu réel progresser, et l’autre facteur le voit baisser. Conséquence : le commerce enrichit un pays dans son ensemble, mais il fait des gagnants et des perdants à l’intérieur de chaque pays. Dans un pays riche en capital, l’ouverture profite aux détenteurs de capital et aux travailleurs qualifiés, et pèse sur les salariés peu qualifiés exposés aux importations.
Un exemple chiffré
Imaginons deux pays. Le pays A dispose de 200 unités de capital et de 100 travailleurs, soit 2 unités de capital par travailleur. Le pays B dispose de 300 unités de capital et de 2 400 travailleurs, soit 0,125 unité par travailleur. B possède plus de capital que A en valeur absolue, mais il est relativement riche en travail : 0,125 est très inférieur à 2. Selon le modèle, A exportera des biens gourmands en capital (machines-outils, produits chimiques) et B des biens gourmands en main-d’œuvre (textile, assemblage), exactement comme dans l’exemple de la France et de l’Indonésie donné plus haut.
Les limites et le paradoxe de Leontief
Le premier grand test du modèle l’a contredit. En 1953, Wassily Leontief montre que les États-Unis, pays le plus riche en capital, exportent des biens qui demandent relativement plus de travail que ceux qu’ils importent. Ce « paradoxe de Leontief » a reçu plusieurs explications : le travail américain est très qualifié, et si l’on compte ce capital humain, le paradoxe s’atténue ; les techniques diffèrent bien d’un pays à l’autre, contrairement à l’hypothèse du modèle ; les goûts des consommateurs comptent aussi. Une étude de 1987 (Bowen, Leamer et Sveikauskas) a encore conclu que les dotations en facteurs prédisaient mal le sens des échanges.
Le modèle explique mal, enfin, que l’essentiel du commerce des pays riches se fasse entre pays semblables, qui s’échangent des produits voisins (des voitures allemandes contre des voitures françaises). C’est ce constat qui a conduit à la théorie du commerce international de Paul Krugman, fondée sur les économies d’échelle.
Ses prédictions sur la répartition des revenus ont en revanche trouvé un écho. Les économistes David Autor, David Dorn et Gordon Hanson ont étudié l’effet des importations chinoises sur les bassins d’emploi américains entre 1990 et 2007 (American Economic Review, 2013) : les zones les plus exposées ont connu davantage de chômage et des salaires plus bas, et cette concurrence explique, selon leur estimation principale, environ un quart du recul de l’emploi industriel américain sur la période. C’est la logique de Stolper-Samuelson observée sur le terrain.
Ce que cela change pour un investisseur
Le modèle aide à lire la structure des échanges et donc celle des devises. Un pays riche en ressources naturelles exporte des matières premières, et sa monnaie tend à suivre leurs prix : c’est le cas des devises dites « matières premières » sur le Forex, comme les dollars canadien et australien ou la couronne norvégienne. Il éclaire aussi les déplacements de production : quand les salaires montent dans un pays, les activités gourmandes en main-d’œuvre partent vers des pays où le travail reste abondant. Enfin, l’effet Stolper-Samuelson explique pourquoi l’ouverture commerciale suscite des résistances politiques, et pourquoi les droits de douane reviennent régulièrement dans le débat, avec leurs effets sur les secteurs exportateurs et sur l’inflation.
Questions fréquentes
Quelle différence entre le modèle de Ricardo et celui de Heckscher-Ohlin ?
Chez Ricardo, l’avantage comparatif vient des différences de productivité, c’est-à-dire de technique, avec un seul facteur, le travail. Chez Heckscher et Ohlin, la technique est la même partout, et l’avantage vient de l’abondance relative de plusieurs facteurs.
Qu’est-ce que le paradoxe de Leontief ?
C’est le résultat publié en 1953 par Wassily Leontief : les exportations américaines contenaient relativement plus de travail que de capital, à l’inverse de ce que prédisait le modèle pour le pays le plus riche en capital.
Que veut dire HOS ?
Heckscher-Ohlin-Samuelson : c’est la version mathématique du modèle, à deux pays, deux biens et deux facteurs, qui a permis d’en tirer les théorèmes sur les prix des facteurs.
Le modèle Heckscher-Ohlin est-il encore utilisé ?
Oui, comme cadre pour comprendre les échanges entre pays très différents et les effets du commerce sur les salaires. Pour le commerce entre pays riches, on lui préfère les modèles fondés sur les économies d’échelle.
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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