Paul Samuelson : biographie, idées et héritage
Paul Samuelson (1915-2009), Nobel 1970, a mis l’économie en équations, formulé la synthèse néoclassique et écrit le manuel d’économie le plus vendu.

Qui était Paul Samuelson ?
Paul Samuelson (1915-2009) est un économiste américain, premier Américain lauréat du prix Nobel d’économie, en 1970, et l’homme qui a fait passer la science économique à l’ère des mathématiques. Son manuel L’Économique (1948) a fait découvrir la discipline à des millions d’étudiants.
Professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de 1940 à sa mort, il a laissé sa marque sur presque toutes les branches de l’économie : théorie du consommateur, commerce international, finances publiques, cycles conjoncturels, théorie du capital, finance de marché. Il a aussi formulé la synthèse néoclassique, qui réconciliait l’analyse de Keynes et la théorie des prix.
Paul Samuelson en résumé
Fils d’un pharmacien de l’Indiana, formé à Chicago puis à Harvard, Paul Samuelson a passé toute sa carrière au MIT, dont il a fait l’un des premiers départements d’économie du monde. Sa thèse, publiée en 1947 sous le titre Les Fondements de l’analyse économique, a imposé le langage mathématique comme norme de la recherche. Son manuel a diffusé la macroéconomie keynésienne auprès du grand public étudiant. Conseiller de John F. Kennedy, chroniqueur à Newsweek face à Milton Friedman, il incarnait le keynésianisme modéré de l’Amérique des années 1960.
- Naissance : 15 mai 1915 à Gary (Indiana, États-Unis)
- Mort : 13 décembre 2009 à Belmont (Massachusetts, États-Unis)
- Nationalité : américaine
- Courant ou école : synthèse néoclassique (keynésianisme d’après-guerre)
- Œuvres principales : Les Fondements de l’analyse économique (1947), L’Économique (1948)
- Distinctions : médaille John Bates Clark (1947), prix Nobel d’économie (1970), National Medal of Science (1996)
- Idée la plus connue : la synthèse néoclassique, qui associe la macroéconomie de Keynes et la théorie des prix
De Gary au MIT, le dernier généraliste de l’économie
Paul Anthony Samuelson naît le 15 mai 1915 à Gary (Indiana) dans la famille de Frank Samuelson, pharmacien, et d’Ella Lipton. La famille s’installe ensuite à Chicago. Il quitte le lycée à 16 ans pour entrer à l’université de Chicago, où il obtient sa licence en 1935. C’est là qu’il croise pour la première fois, en 1933, un étudiant de troisième cycle nommé Milton Friedman, qui deviendra son principal contradicteur et restera son ami.
Il poursuit à Harvard : maîtrise en 1936, doctorat en 1941. En 1940, Harvard lui propose un poste d’instructeur ; un mois plus tard, le MIT lui offre un poste de professeur assistant, qu’il accepte. Harvard ne fait rien pour le retenir. Robert Solow a décrit le Harvard de l’époque comme un lieu où être brillant, juif ou keynésien pouvait coûter un poste. Samuelson est associé en 1944, titulaire en 1947, puis nommé Institute Professor, la plus haute distinction du corps enseignant du MIT. Pendant la guerre, il travaille au Radiation Laboratory du MIT ; il conseille ensuite le Trésor de 1945 à 1952.
Les Fondements de l’analyse économique (Harvard University Press, 1947), issu de sa thèse, lui vaut en 1947 la première médaille John Bates Clark de l’American Economic Association. L’Économique (1948) devient le manuel d’économie le plus vendu de l’histoire : environ quatre millions d’exemplaires, une quarantaine de langues, dix-neuf éditions, dont les huit dernières cosignées avec William Nordhaus (à partir de 1985).
Pendant la campagne présidentielle de 1960, il dirige un groupe de travail économique pour John F. Kennedy. Kennedy lui propose la présidence du Council of Economic Advisers ; Samuelson refuse, par principe, pour rester libre de dire et d’écrire ce qu’il pense. Il lui conseille une baisse d’impôts, que Lyndon Johnson fera adopter après l’assassinat de Kennedy. De 1966 à 1981, il tient une chronique dans Newsweek, en alternance avec Milton Friedman. Il reçoit le prix Nobel en 1970. Il meurt chez lui, à Belmont, le 13 décembre 2009, à 94 ans. Il se décrivait lui-même comme le dernier généraliste de l’économie.
Les idées clés
Les mathématiques comme langage commun. Dans Les Fondements de l’analyse économique, Samuelson montre que des questions en apparence différentes (le choix du consommateur, la décision de la firme, la stabilité d’un marché) relèvent de la même structure : un problème de maximisation sous contrainte. Dès 1938, il avait proposé la théorie des préférences révélées : au lieu de supposer une utilité invisible, on déduit les préférences des choix réellement observés.
La synthèse néoclassique. Samuelson baptise ainsi, dans son manuel, la combinaison qu’il défend : quand l’économie souffre de chômage de masse, la macroéconomie keynésienne s’applique et l’État doit soutenir la demande ; une fois le plein-emploi rétabli, les mécanismes classiques de prix et de concurrence reprennent leurs droits. Cette synthèse néoclassique a dominé l’enseignement et la politique économique occidentale des années 1950 aux années 1970. Dès 1939, il avait montré que l’interaction du multiplicateur (une dépense qui engendre plusieurs fois son montant en revenus) et de l’accélérateur (l’investissement qui dépend de la variation de la demande) suffit à produire des cycles.
Le commerce international et ses perdants. En 1941, avec Wolfgang Stolper, il démontre que la protection douanière peut augmenter le salaire réel du facteur de production rare d’un pays : le théorème de Stolper-Samuelson. En 1948, il établit que le libre-échange des marchandises tend à égaliser la rémunération des facteurs (salaires, rendement du capital) entre pays, même si ni les travailleurs ni les capitaux ne se déplacent. Ces résultats sont devenus le noyau du modèle Heckscher-Ohlin, souvent appelé Heckscher-Ohlin-Samuelson. Ils prolongent l’avantage comparatif de David Ricardo en montrant qui gagne et qui perd à l’ouverture, sans remettre en cause le gain global.
Les biens publics. Dans « The Pure Theory of Public Expenditure » (1954), Samuelson définit le bien public par la non-rivalité : la consommation de l’un ne diminue pas celle des autres, comme pour la défense nationale ou un phare. Il montre que le marché, laissé à lui-même, en produit trop peu, car chacun a intérêt à cacher ce qu’il serait prêt à payer.
L’arbitrage entre inflation et chômage. En 1960, avec Robert Solow, il transpose aux États-Unis la relation observée par Phillips au Royaume-Uni et la présente comme un menu de choix offert aux gouvernants : un peu plus d’inflation contre un peu moins de chômage. Les deux auteurs précisaient que ce menu pouvait se déplacer à plus long terme. La courbe de Phillips ainsi lue est devenue un outil central des politiques des années 1960.
Une œuvre en contexte : L’Économique, le manuel qui a formé le monde
Au lendemain de la guerre, Samuelson écrit un manuel pour le cours d’économie obligatoire des étudiants du MIT. Le livre, paru en 1948, est selon le MIT le premier manuel à expliquer l’économie keynésienne à des débutants, même si celui de Lorie Tarshis l’avait précédé d’un an, avec bien moins de succès. Selon le New York Times, il reste le manuel universitaire le plus vendu des États-Unis pendant près de trente ans ; de 1961 à 1976, chaque édition dépasse 300 000 exemplaires. Samuelson a résumé son ambition par une boutade : peu lui importait qui écrivait les lois d’un pays, s’il pouvait en écrire les manuels d’économie.
La réception n’a pas été unanime. Au moment de la « peur rouge » de l’après-guerre, des critiques conservateurs accusent le livre de sympathies collectivistes, et des universités qui l’adoptent subissent des pressions. Les historiens de la pensée lui adressent un autre reproche : c’est ce manuel qui a popularisé la lecture moderne de la main invisible, assimilée à l’équilibre de concurrence parfaite. L’économiste Gavin Kennedy a soutenu en 2010, en suivant les dix-neuf éditions, que Samuelson avait ainsi prêté à Adam Smith une thèse que celui-ci n’avait pas formulée, la métaphore n’apparaissant qu’une fois dans La Richesse des nations.
Les critiques et les débats
La contre-offensive monétariste et les anticipations rationnelles. Milton Friedman et Edmund Phelps soutiennent à la fin des années 1960 que l’arbitrage inflation-chômage ne vaut qu’à court terme : une fois que les salariés anticipent l’inflation, le chômage revient à son niveau naturel, avec plus d’inflation. La stagflation des années 1970, chômage et inflation élevés en même temps, leur donne raison aux yeux de beaucoup. Robert Lucas et Thomas Sargent vont plus loin et jugent les fondements mêmes de la synthèse néoclassique défaillants, faute de prendre en compte la façon dont les agents réagissent aux politiques annoncées. Samuelson et Solow avaient toutefois signalé eux-mêmes cette instabilité possible en 1960.
La controverse des deux Cambridge. Joan Robinson et Piero Sraffa, à Cambridge en Angleterre, contestent qu’on puisse additionner des machines hétérogènes en un « capital » mesurable sans connaître au préalable le taux de profit. Samuelson, au Cambridge du Massachusetts, défend la vision néoclassique, puis reconnaît en 1966, dans le Quarterly Journal of Economics, que le phénomène du « retour des techniques » (une même technique de production redevenant rentable quand le taux d’intérêt varie fortement) invalide la version simple de la théorie. Le théorème de « non-retour des techniques », avancé en 1965 par son élève David Levhari et auquel Samuelson était associé, est reconnu faux par les deux hommes. Les uns y voient un exemple d’honnêteté scientifique, les post-keynésiens une faille jamais réparée.
La croissance soviétique. Les économistes David Levy et Sandra Peart ont relevé qu’à partir de l’édition de 1961, L’Économique annonçait que le produit national soviétique pourrait dépasser celui des États-Unis entre 1984 et 1997, puis, dans l’édition de 1980, entre 2002 et 2012 : l’échéance reculait d’édition en édition sans que l’hypothèse d’une croissance soviétique rapide soit abandonnée. Les uns y voient une confiance excessive dans les statistiques officielles soviétiques, les autres la limite des modèles de croissance fondés sur l’accumulation du capital.
Le libre-échange remis en question par son propre défenseur. En 2004, dans le Journal of Economic Perspectives, Samuelson montre qu’un progrès technique chinois dans des secteurs où les États-Unis étaient en avance peut réduire durablement le revenu réel américain par habitant. L’article est lu par certains comme un ralliement au protectionnisme. Avinash Dixit et Gene Grossman répondent en 2005, dans la même revue, que la protection ne rendrait pas aux États-Unis leur situation antérieure et qu’il vaut mieux rester ouvert en indemnisant les perdants. Samuelson est resté favorable au libre-échange.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
La synthèse néoclassique n’existe plus sous sa forme des années 1960, mais sa méthode a gagné. Toute la recherche économique s’écrit désormais dans le langage mathématique que Samuelson a imposé. La macroéconomie actuelle des banques centrales, dite « nouvelle synthèse néoclassique », reprend son ambition de réunir rigidités keynésiennes et comportements optimisateurs. Ses théorèmes de commerce reviennent dans chaque débat sur la mondialisation, et sa définition du bien public reste celle des manuels. Au MIT, son collègue Robert Solow a bâti la théorie de la croissance, et Paul Krugman, qui y a fait son doctorat, a prolongé ses travaux sur le commerce.
Son héritage le plus inattendu se trouve en finance. En 1965, dans « Proof that Properly Anticipated Prices Fluctuate Randomly », il montre que si les prix intègrent correctement toute l’information disponible, leurs variations futures sont imprévisibles. Ce résultat, publié la même décennie que les travaux d’Eugene Fama, fonde la théorie de l’efficience des marchés. En 1974, dans le premier numéro du Journal of Portfolio Management, il suggère qu’une grande institution crée un portefeuille qui réplique simplement l’indice S&P 500. John Bogle lance en 1976 le premier fonds commun indiciel destiné aux particuliers, que Samuelson salue dans Newsweek.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Samuelson fournit d’abord une grille de lecture des politiques économiques. Une banque centrale qui arbitre entre inflation et emploi, un gouvernement qui relance par le budget en récession, des marchés qui scrutent le chômage pour deviner les décisions monétaires : tout cela vient de sa synthèse et des critiques qu’elle a suscitées. Comprendre pourquoi la courbe de Phillips s’est déplacée dans les années 1970 aide à lire les marchés de taux quand l’inflation surprend.
Ses théorèmes de commerce éclairent aussi les guerres tarifaires : un droit de douane ne fait pas que changer un prix, il redistribue les revenus entre facteurs et entre secteurs, ce qui explique pourquoi certaines actions profitent d’une hausse des tarifs pendant que d’autres en souffrent. Enfin, son travail de 1965 rappelle une règle d’humilité : dans un marché où l’information circule bien, les mouvements de prix à venir sont largement imprévisibles. Samuelson lui-même ironisait en 1966 dans Newsweek : les indices de Wall Street avaient, selon lui, prédit neuf des cinq dernières récessions.
Questions fréquentes
Qu’a apporté Paul Samuelson à l’économie ?
Paul Samuelson a imposé les mathématiques comme langage de l’économie (1947), formulé la synthèse néoclassique entre Keynes et la théorie des prix, démontré les théorèmes de Stolper-Samuelson et d’égalisation des prix des facteurs, défini les biens publics (1954) et posé une base de la théorie de l’efficience des marchés (1965).
Paul Samuelson était-il keynésien ?
Oui, mais modéré. Il appliquait l’analyse de Keynes aux périodes de chômage et la théorie classique des prix au plein-emploi. Il se situait lui-même à l’aile droite des économistes démocrates du New Deal.
Pourquoi Paul Samuelson a-t-il reçu le prix Nobel ?
Le prix Nobel d’économie lui a été décerné en 1970 pour ses travaux scientifiques développant la théorie économique statique et dynamique et pour sa contribution active à l’élévation du niveau d’analyse de la science économique. Il était le premier Américain récompensé.
Quel livre lire de Paul Samuelson ?
Pour découvrir l’économie, L’Économique (1948), son manuel, traduit en français chez Armand Colin, puis dans sa version cosignée avec William Nordhaus, Économie. Les Fondements de l’analyse économique (1947), traduit chez Dunod en 1971, exige un solide bagage mathématique.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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