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Paul Krugman : biographie, idées et débats d’un Nobel engagé

Paul Krugman, Nobel 2008, a expliqué le commerce entre pays semblables et la trappe à liquidité, avant de devenir un chroniqueur keynésien très discuté.

Paul Krugman : biographie, idées et héritage

Qui est Paul Krugman ?

Paul Krugman (né en 1953) est un économiste américain, prix Nobel d’économie 2008, qui a expliqué pourquoi des pays semblables échangent des produits semblables et pourquoi l’activité se concentre dans certaines régions. Il a fondé la « nouvelle théorie du commerce international » à la fin des années 1970, puis la « nouvelle géographie économique ».

Le grand public le connaît surtout comme chroniqueur. De 2000 à 2024, il a tenu une tribune d’opinion au New York Times, où il a défendu la relance budgétaire, critiqué l’austérité et s’est opposé avec constance au Parti républicain. Ses travaux de chercheur font largement consensus ; ses chroniques divisent. La fiche du guide sur la théorie du commerce international de Paul Krugman détaille ses modèles ; cette biographie retrace son parcours et ses autres débats.

Paul Krugman en résumé

Formé à Yale et au MIT, Paul Krugman a enseigné au MIT, à Stanford, puis à Princeton de 2000 à 2015, avant de rejoindre l’université de la Ville de New York. Il a reçu seul le prix Nobel en 2008 pour avoir intégré les économies d’échelle au commerce international et à la localisation des activités. On lui doit aussi un modèle des crises de change (1979) et une analyse de la « trappe à liquidité » japonaise (1998) qui a marqué les banques centrales. Keynésien revendiqué, il se dit « liberal » au sens américain, proche de la social-démocratie européenne.

  • Naissance : 28 février 1953, à Albany (État de New York, États-Unis)
  • Nationalité : américaine
  • Courant : nouvelle théorie du commerce international, nouvelle géographie économique ; macroéconomie keynésienne
  • Œuvres principales : « Increasing Returns, Monopolistic Competition, and International Trade » (1979), Geography and Trade (1991), La mondialisation n’est pas coupable (Pop Internationalism, 1996)
  • Distinctions : médaille John Bates Clark (1991) ; prix Prince des Asturies de sciences sociales (2004) ; prix Nobel d’économie 2008
  • Idée la plus connue : les rendements croissants expliquent le commerce entre pays semblables et la concentration géographique de l’industrie

D’Albany à Princeton, un théoricien devenu chroniqueur

Paul Robin Krugman naît le 28 février 1953 à Albany, dans l’État de New York, et grandit à Merrick, sur Long Island. Il attribue son goût pour l’économie au cycle Fondation d’Isaac Asimov. Licencié d’économie de Yale en 1974, il soutient en 1977 au MIT une thèse sur les changes flottants, dirigée par Rudiger Dornbusch.

Professeur assistant à Yale à partir de 1977, il rejoint le MIT en 1979. Cette année-là, il publie deux articles qui comptent encore : l’un, dans le Journal of International Economics, explique le commerce par les économies d’échelle ; l’autre, dans le Journal of Money, Credit and Banking, modélise les crises de balance des paiements. En 1982-1983, il est l’économiste chargé des questions internationales au Conseil des conseillers économiques de Ronald Reagan.

Professeur titulaire au MIT en 1984, il reçoit en 1991 la médaille John Bates Clark, alors décernée tous les deux ans à un économiste américain de moins de quarante ans. La même année paraissent son article fondateur de géographie économique, dans le Journal of Political Economy, et Geography and Trade. Il enseigne à Stanford de 1994 à 1996. Dans les années 1990, il écrit aussi pour Foreign Affairs, puis pour Slate et Fortune, et conseille la Réserve fédérale de New York, la Banque mondiale, le FMI et des gouvernements comme ceux du Portugal et des Philippines.

En 2000, il devient professeur d’économie et d’affaires internationales à Princeton et commence sa chronique au New York Times. Le 13 octobre 2008, en pleine crise financière, l’Académie royale des sciences de Suède lui attribue seul le prix Nobel, pour son analyse des structures du commerce et de la localisation de l’activité économique. En 2015, il rejoint le Graduate Center de l’université de la Ville de New York, où il travaille sur les inégalités. Sa dernière chronique au New York Times paraît le 9 décembre 2024 ; il écrit depuis une lettre d’information en ligne.

Les idées clés

Le commerce entre pays semblables. La théorie classique, de l’avantage comparatif de David Ricardo au modèle Heckscher-Ohlin, explique l’échange par les différences entre pays. Elle rend mal compte du fait que la Suède exporte et importe à la fois des automobiles. Krugman reprend le modèle de concurrence monopolistique d’Avinash Dixit et de Joseph Stiglitz : chaque entreprise vend une variété un peu différente, et produire en grande série réduit le coût unitaire. L’ouverture agrandit le marché, chaque pays se spécialise dans certaines variétés, et le consommateur gagne en choix.

L’effet de marché intérieur et la géographie économique. En 1980, dans l’American Economic Review, il montre qu’avec des économies d’échelle et des coûts de transport, un pays tend à exporter les biens pour lesquels il dispose d’un grand marché domestique. En 1991, il en tire un modèle « centre-périphérie » : quand les coûts de transport baissent, les entreprises et les travailleurs se regroupent là où se trouvent déjà les clients, ce qui attire d’autres entreprises. Un petit avantage initial, parfois un hasard historique, peut ainsi se figer en écart durable.

Les crises de change. Son article de 1979 décrit un pays qui finance un déficit public par la création monétaire tout en défendant une parité fixe. Ses réserves de devises fondent ; anticipant leur épuisement, les spéculateurs vendent la monnaie avant terme et l’attaque emporte la parité. C’est le point de départ des modèles de crise dits de « première génération ».

La trappe à liquidité et la relance. Dans la tradition de John Maynard Keynes, Krugman soutient qu’une économie dont les taux d’intérêt sont tombés à zéro peut rester coincée en dessous de son potentiel : la banque centrale ne peut plus baisser son taux, et la demande manque. Il en conclut qu’en pareil cas la politique de relance budgétaire est efficace et que les coupes budgétaires aggravent la récession. C’est le fil de ses prises de position depuis 2008 ; voir la fiche sur l’économie keynésienne.

Une œuvre en contexte : « It’s Baaack », le Japon et la trappe à liquidité (1998)

À la fin des années 1990, le Japon sort d’une bulle boursière et immobilière éclatée au début de la décennie. Les prix stagnent et la Banque du Japon a ramené ses taux courts à des niveaux proches de zéro sans relancer l’économie. La trappe à liquidité, décrite par Keynes dans les années 1930, passe alors pour une curiosité historique. En 1998, Krugman publie dans les Brookings Papers on Economic Activity « It’s Baaack : Japan’s Slump and the Return of the Liquidity Trap », dont le titre familier annonce le retour de la trappe.

Son raisonnement renverse le problème habituel des banques centrales. D’ordinaire, elles doivent prouver qu’elles combattront l’inflation. Au Japon, c’est cette réputation qui paralyse la politique monétaire : les marchés anticipent que toute création de monnaie sera reprise dès que l’économie ira mieux, si bien qu’elle reste sans effet. Pour Krugman, la politique monétaire redevient efficace si la banque centrale promet de façon crédible d’être irresponsable, c’est-à-dire de laisser les prix monter durablement. Une inflation anticipée plus forte fait baisser le taux d’intérêt réel, le taux corrigé de l’inflation, et relance l’investissement.

Michael Woodford, Lars Svensson, Gauti Eggertsson et Ben Bernanke ont prolongé cette réflexion, au point que l’on a parlé d’une « école de Princeton ». Après 2008, quand la Fed, puis la BCE, ont à leur tour buté sur le plancher des taux, la question japonaise est devenue celle de tout le monde développé. En 2022, Krugman estimait que l’analyse avait bien vieilli, mais que sa proposition n’avait été suivie qu’à moitié : la Banque du Japon sous Haruhiko Kuroda et le ciblage d’inflation moyenne de la Fed n’en sont que des esquisses, et la cible de 2 % n’a pas été relevée.

Les critiques et les débats

La politique commerciale stratégique et le protectionnisme. Si les rendements croissants comptent, un État peut en théorie aider ses champions à conquérir un marché. Krugman a mis en garde contre cet usage de ses modèles et défendu le libre-échange comme règle pratique, notamment dans La mondialisation n’est pas coupable. On lui reproche pourtant d’avoir envisagé, vers 2009-2010, une surtaxe sur les importations chinoises en réponse à la politique de change de Pékin. À la fin des années 2010, il a aussi admis que les économistes, lui compris, avaient sous-estimé les effets de la mondialisation sur l’emploi et les inégalités dans les pays riches, mis en lumière par l’étude de David Autor, David Dorn et Gordon Hanson sur le « choc chinois » (2013).

L’austérité et la dette. En 2010, il reproche aux dirigeants du G20 leur engagement à réduire de moitié les déficits et avertit qu’il risque d’entraîner une troisième dépression. En avril 2013, trois chercheurs de l’université du Massachusetts trouvent une erreur de tableur dans l’étude de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff qui associait une dette publique supérieure à 90 % du PIB à une croissance plus faible ; Krugman y voit la preuve que l’austérité reposait sur des bases fragiles. Reinhart et Rogoff ont reconnu l’erreur, mais défendu leur méthode. À l’inverse, les tenants de « l’austérité expansionniste », de Francesco Giavazzi et Marco Pagano (1990) à Alberto Alesina et Silvia Ardagna (2009-2010), soutiennent qu’une réduction crédible des déficits peut stimuler la croissance en rétablissant la confiance.

Le savant et le polémiste. En 2003, The Economist s’interroge sur sa tendance à attribuer tous les maux du monde à George W. Bush ; Daniel Okrent, ancien médiateur du New York Times, lui reproche de choisir ses chiffres. L’économiste John Cochrane conteste son idée que l’essentiel de la recherche macroéconomique depuis le milieu des années 1960 fait fausse route, et l’historien Niall Ferguson, avec qui il polémique depuis 2009, dénonce ses erreurs de prévision, Krugman lui reprochant de déformer les faits.

Des prévisions discutées. En 1998, dans le magazine Red Herring, il écrit qu’Internet n’aura pas pesé davantage sur l’économie que le fax vers 2005 ; il a plus tard parlé d’une provocation. En 2021, il estime passagère la poussée d’inflation d’après-Covid, puis publie en juillet 2022 une chronique intitulée « I Was Wrong About Inflation ». Plus tôt, dans « The Myth of Asia’s Miracle » (Foreign Affairs, 1994), il attribuait la croissance de Singapour, comme jadis celle de l’URSS, à l’accumulation de capital et de main-d’œuvre plutôt qu’à des gains de productivité, et en annonçait le ralentissement.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

La nouvelle théorie du commerce est devenue un pilier de l’économie internationale. Elle a été prolongée, à partir de 2003, par les travaux de Marc Melitz sur les différences entre entreprises d’un même secteur. Ses manuels, Économie internationale avec Maurice Obstfeld, Microéconomie et Macroéconomie avec Robin Wells, sont traduits en français. La géographie économique sert à analyser les métropoles, les pôles technologiques et les écarts entre régions.

La décennie de taux zéro qui a suivi 2008 a fait de son analyse de la trappe à liquidité un sujet central. Ses prises de position restent, elles, controversées. Ses défenseurs y voient un keynésianisme confirmé par les reprises lentes sous austérité ; ses critiques retiennent ses erreurs sur l’inflation et sa partialité.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

Le modèle de crise de 1979 donne une grille de lecture simple : une parité fixe défendue par un pays qui perd ses réserves de devises finit par céder, et le marché anticipe souvent la rupture. Réserves de devises et financement monétaire des déficits font partie des signaux suivis sur les devises émergentes.

L’analyse de la trappe à liquidité rappelle que, près de zéro, ce sont les anticipations d’inflation et les engagements des banques centrales sur l’avenir qui font bouger les taux réels, plus que le taux directeur lui-même. Elle explique pourquoi les marchés scrutent ce que la Fed et la BCE disent de leur trajectoire future, et pourquoi le risque de déflation est traité comme une menace sérieuse. La géographie économique, enfin, éclaire la concentration de secteurs comme les semi-conducteurs dans quelques pôles. Ces cadres aident à poser des questions, pas à prédire les cours.

Questions fréquentes

Pourquoi Paul Krugman a-t-il eu le prix Nobel ?

Paul Krugman a reçu seul le prix Nobel d’économie 2008 pour son analyse des structures du commerce et de la localisation de l’activité économique. Il a montré que les économies d’échelle et le goût pour la variété expliquent le commerce entre pays semblables et la concentration de l’industrie.

Paul Krugman est-il libéral ?

Au sens américain, oui : il se dit « liberal », terme qui désigne aux États-Unis une gauche proche de la social-démocratie européenne. Au sens économique européen, non : il défend la relance budgétaire, l’État-providence et la réduction des inégalités, tout en soutenant le libre-échange.

Quel livre lire de Paul Krugman ?

Pour le commerce international, La mondialisation n’est pas coupable (La Découverte, 2000). Pour les crises, Pourquoi les crises reviennent toujours (Seuil, 2000, mis à jour en 2009). Pour ses positions après 2008, Sortez-nous de cette crise… maintenant ! (Flammarion, 2012).

Qu’est-ce que la trappe à liquidité selon Krugman ?

C’est une situation où les taux d’intérêt sont à zéro et où la banque centrale ne peut plus stimuler l’économie en les baissant. Selon Krugman (1998), elle doit promettre de façon crédible une inflation plus forte ; après 2008, il a surtout plaidé pour la relance budgétaire.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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