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Krach de Vienne de 1873 : la première crise mondiale

Le krach de Vienne : La fièvre des fondations retombe, gagne Berlin et New York, et ouvre la Grande Dépression.

Qu’est-ce que le krach de Vienne de 1873 ?

Le 1er mai 1873, l’empereur François-Joseph inaugure l’Exposition universelle de Vienne. La capitale des Habsbourg montre au monde ses palais du Ring et ses banques fondées la veille. Huit jours plus tard, le vendredi 9 mai, la Bourse de Vienne s’effondre, et la police la fait fermer à 13 heures. L’Exposition attendait 20 millions de visiteurs ; krach et choléra aidant, elle en recevra 7,25 millions.

Les Allemands appellent l’épisode le Gründerkrach, le « krach des fondateurs », parce qu’il met fin à la Gründerzeit, ces années où l’on fondait des sociétés par actions comme on ouvre aujourd’hui des comptes de courtage. Parti de Vienne, le krach boursier gagne Berlin, puis New York en septembre. On la présente souvent comme la première crise financière mondiale, et elle ouvre ce que les contemporains baptiseront la « Grande Dépression ».

Le krach de Vienne de 1873 en résumé

Le krach de Vienne est l’effondrement de la Bourse de Vienne le vendredi 9 mai 1873, huit jours après l’ouverture de l’Exposition universelle. Il clôt une fièvre de fondations de sociétés et de banques en Autriche-Hongrie (depuis 1867) et en Allemagne (depuis 1871), dopée par le crédit facile et, en Allemagne, par l’indemnité de guerre française de 5 milliards de francs. Environ la moitié des sociétés cotées à Vienne disparaissent de la cote. La crise touche New York en septembre 1873 (faillite de Jay Cooke, Bourse fermée dix jours), puis Berlin en octobre. Elle ouvre une longue déflation, dite Grande Dépression (1873-1896), et un retour du protectionnisme.

Les chiffres clés du krach de 1873

Krach de Vienne de 1873 : les chiffres clés
IndicateurValeur
Jour du krachVendredi 9 mai 1873, Bourse de Vienne
Banques par actions en Cisleithanie (moitié autrichienne de l’empire)11 en 1867, 141 en mai 1873
Sociétés par actions fondées en Prusse88 de 1867 à 1870, 928 de 1871 à 1873
Faillites en Autriche-Hongrie le 9 maiEnviron 120
Sociétés cotées à Vienne rayées de la coteEnviron la moitié
Indemnité de guerre française versée à l’Allemagne5 milliards de francs (environ 4,5 milliards de marks), soldée en septembre 1873
Fermeture de la Bourse de New YorkDix jours à partir du 20 septembre 1873
Récession américaine (NBER)Octobre 1873 à mars 1879, 65 mois

Les causes du krach de Vienne

La Gründerzeit autrichienne : 1867-1873

En Autriche, l’euphorie commence avec le compromis de 1867, qui fait de l’empire une double monarchie, et une récolte exceptionnelle la même année. Sous des gouvernements libéraux, plus d’un millier de sociétés par actions sont fondées, le réseau ferroviaire de la monarchie double presque, et le nombre de banques par actions de la Cisleithanie passe de 11 à 141. Beaucoup n’existaient guère que sur le papier. La cour et la famille impériale spéculent aussi.

L’Allemagne et le milliard qui tombe du ciel (cinq fois)

En Allemagne, tout part de la victoire de 1871. Le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, impose à la France une indemnité de 5 milliards de francs, environ 4,5 milliards de marks. Le traité lui laissait trois ans ; elle paie en avance, et le dernier versement date de septembre 1873. Une part de cet or sert à frapper le nouveau mark-or ; 2,5 à 3 milliards de francs vont directement au marché des capitaux. L’argent abondant fait baisser les taux, et la Prusse voit naître 928 sociétés par actions de 1871 à 1873, contre 88 de 1867 à 1870. Chemins de fer, immobilier, banques : la spéculation classique, à crédit, sur des sociétés dont le prospectus est parfois le seul actif.

Deux erreurs courantes, au passage. L’indemnité française a été versée à l’Allemagne, pas à l’Autriche. Et l’Empire allemand de 1871 s’est fait sans l’Autriche, battue par la Prusse en 1866 : Vienne et Berlin sont liées par les capitaux, pas par une unification.

Des signaux ignorés

Les alertes n’ont pas manqué. Le 7 février 1873, le député national-libéral Eduard Lasker dénonce à la Chambre des députés de Prusse la gestion d’une compagnie ferroviaire de Poméranie et provoque la chute d’un proche collaborateur de Bismarck. À Vienne, juste avant l’ouverture de l’Exposition, la Creditanstalt, première banque de l’empire, restreint ses crédits et vend pour 20 millions de florins d’obligations. Personne ne veut gâcher l’Exposition.

Le déroulement de la crise de 1873

Chronologie du krach de 1873
DateÉvénement
1867Compromis austro-hongrois ; début de la Gründerzeit autrichienne
10 mai 1871Traité de Francfort : indemnité française de 5 milliards de francs
7 février 1873Lasker dénonce les abus des concessions ferroviaires en Prusse
1er mai 1873François-Joseph inaugure l’Exposition universelle de Vienne
9 mai 1873« Vendredi noir » : krach de la Bourse de Vienne, fermée par la police
18 septembre 1873Faillite de Jay Cooke & Company à New York
20 septembre 1873Le New York Stock Exchange ferme pour dix jours
Octobre 1873La crise frappe Berlin : chute de la Quistorp’sche Vereinsbank
12 juillet 1879Le Reichstag vote le tarif protectionniste de Bismarck

Le vendredi noir du 9 mai 1873

Le 9 mai, une maison de commission réputée se déclare insolvable. Environ 120 faillites sont enregistrées en Autriche-Hongrie ce seul jour. La police ferme la Bourse vers 13 heures. La Banque nationale, faute de réserves suffisantes, ne peut pas jouer le rôle de prêteur en dernier ressort. Banquiers et familiers de l’empereur sont touchés, et jusqu’à son frère, l’archiduc Louis-Victor ; le général von Gablenz, ruiné, se suicidera à Zurich en janvier 1874. Environ la moitié des sociétés cotées à Vienne disparaîtront de la cote.

Berlin, puis New York

Berlin tient l’été, porté par les derniers versements français, puis cède : en octobre 1873, la faillite de la Quistorp’sche Vereinsbank ouvre la crise allemande. De décembre 1872 à décembre 1874, la valeur boursière de 444 sociétés allemandes fond d’environ 2 milliards de marks.

Aux États-Unis, la crise a ses propres racines, le surinvestissement ferroviaire, mais le resserrement du crédit européen y contribue. Le 18 septembre 1873, Jay Cooke & Company, qui avait placé les emprunts de l’Union pendant la guerre de Sécession, sombre avec le financement du Northern Pacific Railway. Le New York Stock Exchange ferme le 20 septembre, pour dix jours. En novembre, 55 compagnies ferroviaires ont fait faillite ; 18 000 entreprises disparaîtront de 1873 à 1875.

Les conséquences : la Grande Dépression de 1873-1896

Une déflation longue

Aux États-Unis, le NBER date la contraction d’octobre 1873 à mars 1879, 65 mois, plus longue que celle des années 1930. En Allemagne, le produit intérieur, en hausse de 8 % en 1872, stagne ou recule jusqu’en 1879. Surtout, les prix baissent pendant deux décennies : céréales concurrencées par les blés américains, fer et acier moins chers grâce aux nouveaux procédés. C’est cette déflation prolongée qui définit la période.

Le retour du protectionnisme

Industriels du textile et de la sidérurgie, grands propriétaires agrariens réclament protection. Le 12 juillet 1879, le Reichstag adopte le tarif de Bismarck : droits sur le blé, le seigle et l’avoine, droits sur le fer, que l’Allemagne avait justement supprimés en 1873. La France suit avec le tarif Méline de 1892, qui referme la parenthèse libre-échangiste ouverte par le traité franco-britannique de 1860. Le Royaume-Uni, avec les Pays-Bas, reste presque seul fidèle au libre-échange. Un air de mercantilisme revient. À Vienne, la loi sur la Bourse du 1er avril 1875 donne au marché un nouveau cadre légal : on réglemente après coup ce qui a déjà sauté.

Antilibéralisme et antisémitisme

La conséquence la plus durable n’est pas économique. Le krach discrédite le libéralisme, au pouvoir à Vienne comme à Berlin, et une partie de l’opinion cherche des coupables plutôt que des causes. En Autriche, les libéraux perdent le pouvoir en 1879.

En Allemagne, le journaliste Otto Glagau publie dans Die Gartenlaube, à partir de décembre 1874, une série d’articles réunis en 1876 sous le titre Der Börsen- und Gründungsschwindel in Berlin (« L’escroquerie boursière et fondatrice à Berlin ») : il y impute aux Juifs les fraudes de la Gründerzeit, et lancera plus tard le slogan « la question sociale est la question juive ». En 1878, le prédicateur de la cour Adolf Stoecker fonde un parti chrétien-social qui fait entrer l’antisémitisme dans la politique électorale ; en 1879, Wilhelm Marr lui donne une base raciale, et l’historien Heinrich von Treitschke impute au « sémitisme » une lourde part de responsabilité dans les abus des fondateurs. Lasker, l’un des premiers à dénoncer ces abus, était lui-même juif. Beaucoup d’historiens datent de ces années 1873-1879 le passage d’un antijudaïsme religieux à un antisémitisme politique moderne, qui se nourrit du ressentiment de ceux que la crise a ruinés.

Débats : une « Grande Dépression » vraiment ?

Le terme vient des contemporains, qui voyaient prix, profits et taux baisser pendant vingt ans. Il a ensuite été disputé. L’historien allemand Hans Rosenberg (Große Depression und Bismarckzeit, 1967) y a lu la clé de la politique de Bismarck : protectionnisme, alliance des industriels et des agrariens, recul du libéralisme. À l’inverse, l’historien économique britannique S. B. Saul a titré son étude The Myth of the Great Depression, 1873-1896 (1969). Beaucoup de travaux ultérieurs vont dans son sens : la production a continué de croître, et c’est surtout la baisse des prix qui a créé l’impression d’une crise sans fin.

La croissance industrielle ralentit en effet sans s’arrêter : en Allemagne, environ 2,9 % par an de 1873 à 1890, contre 4,3 % avant 1873, selon les estimations couramment citées. Pour les États-Unis, Milton Friedman et Anna Schwartz relient la baisse des prix à la marche vers l’étalon-or, qui fait croître la monnaie moins vite que la production ; David Ames Wells, dès 1889 (Recent Economic Changes), l’attribuait aux gains de productivité. L’école autrichienne lit le krach comme la purge d’un boom de crédit artificiel, alimenté ici par l’or français, dont Hans-Ulrich Wehler jugeait pourtant l’effet surtout psychologique ; Irving Fisher insistait sur la spirale de la dette et de la déflation. Ces lectures ne s’excluent pas.

Vienne n’est pas le premier krach de l’histoire : la tulipomanie et la bulle des mers du Sud l’ont précédé. La crise de 1857 avait déjà traversé l’Atlantique ; celle de 1873, transmise par le télégraphe et les capitaux, frappe plus de places à la fois et ouvre vingt ans de baisse des prix.

Ce qu’en retient un investisseur

Les fondations à la chaîne annoncent la fin. Quand le nombre de sociétés créées est multiplié par dix en trois ans, ce n’est pas l’économie qui a décuplé, c’est l’appétit des acheteurs.

L’argent facile a toujours une origine. En 1871, l’or français ; ailleurs, des taux trop bas. Quand ce flux s’arrête, les valorisations qu’il portait doivent trouver un autre soutien. C’est la mécanique que décrira bien plus tard Hyman Minsky.

La contagion passe par le crédit. Vienne et New York n’avaient pas les mêmes bulles, mais des prêteurs qui se surveillaient. Une crise lointaine compte dès qu’elle touche ceux qui vous financent.

Sans prêteur en dernier ressort, la panique va au bout. En 1873, la Banque nationale autrichienne n’avait pas les réserves pour arrêter la chute. Le rôle moderne des banques centrales vient de ces leçons.

Questions fréquentes

Quelle est la date du krach de Vienne ?

Le vendredi 9 mai 1873, huit jours après l’ouverture de l’Exposition universelle. La police a fermé la Bourse vers 13 heures.

Pourquoi parle-t-on de Gründerkrach ?

Parce qu’il met fin à la Gründerzeit, l’« époque des fondateurs », marquée par la création massive de sociétés par actions et de banques en Autriche après 1867 et en Allemagne après 1871.

Quel rôle a joué l’indemnité de guerre française ?

Les 5 milliards de francs versés par la France à l’Allemagne de 1871 à septembre 1873 ont gonflé le crédit allemand et alimenté la spéculation à Berlin. L’Autriche n’en a rien reçu.

Le krach de 1873 a-t-il touché les États-Unis ?

Oui. Jay Cooke & Company a fait faillite le 18 septembre 1873, la Bourse de New York a fermé dix jours à partir du 20 septembre, et la récession américaine a duré jusqu’en mars 1879.

Quel lien entre le krach de 1873 et l’antisémitisme ?

Il a nourri le rejet du libéralisme et la recherche de boucs émissaires. Des journalistes comme Otto Glagau ont accusé les Juifs des fraudes boursières, et les premiers mouvements politiques antisémites sont apparus en Allemagne et en Autriche à la fin des années 1870.

Sources

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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