Georges Clemenceau : biographie, victoire et paix de Versailles
Médecin, journaliste et radical intraitable, Georges Clemenceau gouverna la France dans la dernière année de la Grande Guerre, puis négocia à Versailles une paix et des réparations qui divisent encore les historiens.

Qui était Georges Clemenceau ?
Georges Clemenceau (1841-1929) est un homme politique français, médecin de formation, journaliste et chef de file des radicaux, qui fut président du Conseil de 1906 à 1909 puis de novembre 1917 à janvier 1920. Il conduisit la France à la victoire de 1918 et présida la conférence de la paix qui aboutit au traité de Versailles, signé le 28 juin 1919.
Pendant un demi-siècle, il fut surtout un destructeur de ministères, un duelliste et un polémiste. La guerre fit de lui, à soixante-seize ans, l’homme du dernier recours. Son nom reste attaché à une victoire et à une paix dont la facture, les réparations allemandes, empoisonna l’entre-deux-guerres.
Georges Clemenceau en résumé
Fils d’un médecin républicain de Vendée, Clemenceau fait ses études à Paris, séjourne aux États-Unis, devient maire de Montmartre en 1870, puis député radical. Compromis dans le scandale de Panama, battu en 1893, il revient par le journalisme et l’affaire Dreyfus, entre au Sénat en 1902 et au gouvernement en 1906. Rappelé au pouvoir en 1917, il gagne la guerre, signe la paix, puis échoue à l’élection présidentielle de janvier 1920.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 28 septembre 1841, Mouilleron-en-Pareds (Vendée)
- Mort : 24 novembre 1929, Paris
- Pays : France
- Fonctions : maire du XVIIIe arrondissement de Paris (1870-1871), député (1876-1893), sénateur du Var (1902-1920), ministre de l’Intérieur (1906-1909), président du Conseil (octobre 1906-juillet 1909 et novembre 1917-janvier 1920), ministre de la Guerre (1917-1920)
- Œuvre principale : le redressement de 1918 et le traité de Versailles (1919)
- À retenir : il obtint des réparations que l’Allemagne ne paya qu’en partie, et une garantie anglo-américaine que le Sénat des États-Unis ne ratifia jamais
La vie de Georges Clemenceau : le vieux tigre qui gagna la guerre et perdit la paix aux urnes
Georges Clemenceau naît le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds, en Vendée, dans une famille de bourgeoisie protestante et républicaine. Il étudie la médecine à Nantes puis à Paris, soutient sa thèse en 1865 et part pour les États-Unis, où il enseigne le français et l’équitation dans une pension du Connecticut. Il y épouse une élève, Mary Plummer, en 1869.
Revenu à Paris, il est nommé maire de Montmartre en septembre 1870. Élu député à l’Assemblée de 1871, il vote contre les préliminaires de paix qui cèdent l’Alsace-Lorraine et imposent à la France une indemnité de cinq milliards de francs, celle que Bismarck fit payer en moins de trois ans. Député radical de 1876 à 1893, il renverse tant de cabinets qu’on le surnomme le « tombeur de ministères ». Le scandale de Panama le rattrape en 1892 : le financier Cornelius Herz, l’un des corrupteurs de l’affaire, avait placé de l’argent dans son journal, La Justice. Rien de pénal ne fut prouvé contre lui, mais il est battu dans le Var en 1893.
Il se refait par la plume. Rédacteur à L’Aurore, il trouve le titre de la lettre d’Émile Zola publiée le 13 janvier 1898, « J’accuse… ! », et consacre des centaines d’articles à l’affaire Dreyfus. Sénateur du Var en 1902, ministre de l’Intérieur en mars 1906, président du Conseil en octobre, il réprime durement les grèves et la révolte des vignerons du Languedoc en 1907. Son gouvernement crée un ministère du Travail et fait racheter par l’État, en 1908, la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, au bord de la faillite. Il tombe en juillet 1909.
Pendant la guerre, son journal, L’Homme libre, suspendu par la censure en 1914, reparaît sous le titre L’Homme enchaîné. Le 16 novembre 1917, après l’année des mutineries et du Chemin des Dames, Raymond Poincaré, qui ne l’aime pas, l’appelle à la présidence du Conseil. Clemenceau prend aussi le ministère de la Guerre. Il fait arrêter Joseph Caillaux, partisan d’une paix de compromis, et résume son programme à la Chambre le 8 mars 1918 : « Politique intérieure, je fais la guerre ; politique étrangère, je fais la guerre. Je fais toujours la guerre. » Pendant l’offensive allemande du printemps, il obtient à Doullens, le 26 mars 1918, que Foch coordonne les armées alliées.
L’armistice du 11 novembre 1918 fait de lui le « Père la Victoire ». Il est élu à l’Académie française, où il ne siégera jamais. Le 19 février 1919, un anarchiste, Émile Cottin, tire sur sa voiture ; une balle reste logée près du poumon jusqu’à sa mort. Il préside la conférence de la paix, puis brigue la présidence de la République : battu au vote préparatoire des parlementaires républicains par Paul Deschanel, il se retire en janvier 1920. Il voyage, écrit et meurt à Paris le 24 novembre 1929. Il repose près de son père, au Colombier, à Mouchamps, en Vendée.
Qu’a accompli Georges Clemenceau, et que reste-t-il de son œuvre ?
En 1918, Clemenceau gagne une guerre que d’autres avaient engagée. Il tient le pays, impose aux Alliés le commandement unique et soutient Foch dans les jours les plus noirs. Le mérite est politique plus que militaire.
La paix est son œuvre la plus discutée. La conférence s’ouvre à Paris le 18 janvier 1919 ; les décisions se prennent au Conseil des Quatre, entre Clemenceau, l’Américain Woodrow Wilson, le Britannique Lloyd George et l’Italien Orlando. Le traité, signé dans la galerie des Glaces de Versailles le 28 juin 1919, rend l’Alsace-Lorraine à la France, confie la Sarre et ses mines à la Société des Nations pour quinze ans, limite l’armée allemande à 100 000 hommes et fait occuper la rive gauche du Rhin pour quinze ans. Clemenceau renonce à détacher la Rhénanie de l’Allemagne, comme le voulait Foch, contre une promesse d’assistance des États-Unis et du Royaume-Uni en cas d’agression. Le Sénat américain refusa de ratifier le traité, et la garantie tomba avec lui.
Il en reste la frontière de l’Alsace-Lorraine, un nom de lieu devenu synonyme de paix manquée, et l’image d’un vieillard indomptable que tous les régimes suivants ont invoquée.
Comment Georges Clemenceau a-t-il financé son pouvoir ?
Le gouvernement Clemenceau n’a pas inventé le financement de la guerre, il en a hérité. Depuis 1914, la France paie surtout à crédit : avances de la Banque de France à l’État, bons de la Défense nationale vendus au guichet, quatre grands emprunts de la Défense nationale de 1915 à 1918, prêts britanniques puis américains. L’impôt sur le revenu, voté le 15 juillet 1914 et perçu à partir de 1916, ne couvre qu’une petite part de la dépense. Le ministre des Finances de Clemenceau, Louis-Lucien Klotz, passe pour l’auteur de la formule qui résume la doctrine de l’après-guerre : « L’Allemagne paiera. »
Le traité de Versailles en pose les bases juridiques. L’article 231 déclare l’Allemagne et ses alliés responsables des pertes et dommages causés par la guerre ; l’article suivant reconnaît que leurs ressources n’y suffiront pas et limite la demande aux dommages subis par les civils, auxquels les Alliés ajoutent les pensions militaires, ce qui gonfle la note. Le montant n’est pas fixé : une Commission des réparations doit le calculer avant le 1er mai 1921, et l’Allemagne doit verser dans l’intervalle l’équivalent de 20 milliards de marks-or, en or, en charbon, en navires ou en titres. À la conférence de Spa, en juillet 1920, les Alliés se partagent la créance future : 52 % pour la France, 22 % pour l’Empire britannique, 10 % pour l’Italie, 8 % pour la Belgique.
L’état des paiements de Londres, le 5 mai 1921, fixe la dette des puissances vaincues à 132 milliards de marks-or, répartis en trois séries d’obligations. Les séries A et B, 50 milliards, sont exigibles ; la série C, 82 milliards, ne le sera que si la capacité de paiement allemande le permet un jour, ce que nul ne croyait. L’historienne américaine Sally Marks a montré que les experts alliés le savaient : la dette réelle était de 50 milliards, le reste servait à apaiser les opinions publiques. L’Allemagne doit verser chaque année 2 milliards de marks-or et 26 % de la valeur de ses exportations.
La suite fut un long marchandage. L’Allemagne fait défaut sur ses livraisons de bois et de charbon ; en janvier 1923, Raymond Poincaré fait occuper la Ruhr avec la Belgique, et le gouvernement allemand finance la résistance passive en imprimant des billets jusqu’à l’hyperinflation. Le plan Dawes de 1924 rééchelonne les versements, le plan Young de 1929 ramène la dette à 112 milliards payables jusqu’en 1988, le moratoire Hoover de 1931 les suspend, et la conférence de Lausanne, en 1932, les enterre. Selon la Commission des réparations et la Banque des règlements internationaux, l’Allemagne a payé en tout 20,6 milliards de marks-or ; Stephen Schuker retient 16,8 milliards et souligne qu’elle a emprunté davantage aux États-Unis, emprunts qu’elle a ensuite cessé de rembourser. Son propre gouvernement revendiquait 67,8 milliards.
La France, elle, a reconstruit ses départements dévastés à crédit, en avançant aux sinistrés l’argent attendu de l’Allemagne : le Crédit national est créé en 1919 pour cela. Quand les réparations s’arrêtent, la dette reste. Celle contractée envers les États-Unis, fixée par l’accord Mellon-Bérenger d’avril 1926, ne sera ratifiée par le Parlement français qu’en juillet 1929.
C’est dans ce débat que paraît, en décembre 1919, le livre de John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la paix. Représentant du Trésor britannique à la conférence, il avait démissionné avant la signature. Il juge les exigences alliées impossibles à payer et ruineuses pour l’Europe entière, propose de fixer la dette allemande à 10 milliards de dollars, soit une quarantaine de milliards de marks-or, et fait de Clemenceau le portrait d’un vieillard cynique, qui avait, écrit-il au chapitre III, « une illusion, la France ; et une désillusion, l’humanité, Français compris, et ses collègues pour commencer ». Le succès est immédiat, et l’Allemagne y trouve son meilleur argument. Il est cruel de remarquer que les obligations A et B de 1921, la partie sérieuse de la dette, n’étaient guère plus élevées que le chiffre de Keynes.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Georges Clemenceau ?
La légende la plus tenace est celle de la « paix carthaginoise », l’expression de Keynes : un traité monstrueux, rédigé par un Clemenceau vindicatif, qui aurait mécaniquement produit l’hyperinflation, la crise et Hitler. Les historiens l’ont nuancée. Le traité laissait à l’Allemagne son unité, l’essentiel de son territoire et de son industrie ; les sommes réellement exigibles étaient lourdes mais pas hors de portée, et l’hyperinflation de 1923 doit beaucoup aux choix budgétaires et monétaires allemands. Clemenceau, de son côté, avait cédé sur la Rhénanie et sur la Sarre plus que ne le voulaient Foch et Poincaré.
À droite, Jacques Bainville soutint l’inverse dans Les Conséquences politiques de la paix (1920) : une paix trop douce pour ce qu’elle avait de dur, qui humiliait l’Allemagne sans l’affaiblir.
Les mots historiques demandent la prudence. La phrase « Je fais la guerre » est authentique, elle figure au compte rendu de la séance du 8 mars 1918. « L’Allemagne paiera » revient à Klotz plutôt qu’à Clemenceau. La sentence selon laquelle la guerre serait une chose trop grave pour être confiée à des militaires lui est attribuée sans source sûre, et parfois à d’autres. Quant au surnom de « Tigre », il le portait bien avant la guerre.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Pour la biographie, deux grands livres font autorité : celui de Jean-Baptiste Duroselle (Clemenceau, 1988), qui insiste sur la continuité d’un patriote radical, et celui de Michel Winock (Clemenceau, 2007), plus attentif au journaliste, au dreyfusard et au briseur de grèves de 1906-1909. Les deux montrent un homme moins doctrinaire qu’on ne l’a dit, mais d’une intransigeance qui lui a coûté l’Élysée.
Le jugement sur Versailles a beaucoup bougé. Dès 1946, Étienne Mantoux, mort au combat en 1945, répondait à Keynes dans La Paix calomniée en montrant que l’Allemagne nazie avait trouvé pour son réarmement des sommes bien supérieures aux réparations. Sally Marks (« The Myths of Reparations », 1978), Stephen Schuker et Margaret MacMillan (Les Artisans de la paix, 2001, traduit en 2006) ont décrit un traité de compromis, appliqué mollement par des vainqueurs divisés. Georges-Henri Soutou, dans L’Or et le Sang (1989), a étudié les buts de guerre économiques des belligérants et leur lien avec les buts politiques. Adam Tooze, dans Le Déluge (2014), replace la question dans l’ordre financier de l’après-guerre, dont le vrai créancier était désormais américain.
Que peut apprendre de Georges Clemenceau celui qui décide ?
Clemenceau a gagné la guerre par l’autorité et la constance ; il a construit une paix qui dépendait de deux choses qu’il ne contrôlait pas : la ratification américaine et la volonté de payer de l’Allemagne.
- Une créance ne vaut que par la volonté et la capacité du débiteur : 132 milliards inscrits, 20 milliards encaissés, et une partie avec l’argent prêté par des tiers.
- Un chiffre affiché pour l’opinion n’est pas un chiffre de négociation : la série C, fictive, a servi la propagande allemande bien plus que le Trésor français.
- Une garantie qui dépend d’un vote étranger n’est pas une garantie : la renonciation à la Rhénanie contre la promesse anglo-américaine reposait sur le Sénat des États-Unis.
- Dépenser d’avance un revenu attendu, comme la reconstruction financée en anticipant les réparations, transforme un espoir en dette.
- Le récit compte autant que le texte : un essai brillant de Keynes a façonné le jugement sur Versailles pour un siècle, illustration de l’erreur de narration.
Quels livres lire sur Georges Clemenceau ?
- Jean-Baptiste Duroselle, Clemenceau, Fayard, 1988 : la biographie de référence.
- Michel Winock, Clemenceau, Perrin, 2007 : le républicain, le journaliste et l’homme de gouvernement.
- Margaret MacMillan, Les Artisans de la paix. Comment Lloyd George, Clemenceau et Wilson ont redessiné la carte du monde, J.-C. Lattès, 2006 : la conférence de 1919 au jour le jour.
- John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la paix, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1920 (nouv. trad. David Todd, Gallimard, 2002, avec Les Conséquences politiques de la paix de Jacques Bainville) : le réquisitoire, à lire avec sa réplique.
- Étienne Mantoux, La Paix calomniée ou les Conséquences économiques de M. Keynes, Gallimard, 1946 : la réponse française.
- Georges Clemenceau, Grandeurs et misères d’une victoire, Plon, 1930 : son plaidoyer posthume.
Questions fréquentes sur Georges Clemenceau
Pourquoi Clemenceau est-il surnommé le Tigre ?
Le surnom date de ses années de député et de ministre de l’Intérieur, quand il renversait les cabinets et réprimait les grèves sans ménagement. Il lui est resté, et la victoire de 1918 y a ajouté celui de « Père la Victoire ».
Clemenceau a-t-il voulu écraser l’Allemagne à Versailles ?
Il voulait surtout la sécurité de la France et des réparations pour les régions dévastées. Il a obtenu moins qu’il ne demandait : la Rhénanie resta allemande et la garantie américaine ne fut jamais ratifiée. La dette réellement exigible, fixée en 1921, fut bien inférieure au chiffre affiché.
Combien l’Allemagne a-t-elle payé de réparations ?
La dette fut fixée à 132 milliards de marks-or en 1921, dont 50 milliards réellement exigibles. Selon la Commission des réparations, l’Allemagne en a versé environ 20,6 milliards jusqu’à l’arrêt des paiements en 1932, en partie grâce à des emprunts américains jamais remboursés.
Pourquoi Clemenceau n’a-t-il pas été président de la République ?
En janvier 1920, les parlementaires républicains lui préférèrent Paul Deschanel lors d’un vote préparatoire. Ses ennemis étaient nombreux, à droite comme à gauche, et beaucoup redoutaient un président trop fort. Il retira sa candidature.
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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