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Qu’est-ce que le plan Young ? Les réparations allemandes de 1929

Le plan Young de 1929 devait régler pour 59 ans les réparations allemandes : il a créé la BRI, n’a duré que deux ans et n’a été soldé qu’en 2010.

Lexique économique · Histoire : Le plan Young

Qu’est-ce que le plan Young ?

Le plan Young est le règlement international adopté en 1929-1930 pour fixer définitivement le montant et le calendrier des réparations dues par l’Allemagne après la Première Guerre mondiale : il prévoyait 59 annuités jusqu’en 1988, créait la Banque des règlements internationaux à Bâle et levait le contrôle étranger sur les finances allemandes. Il porte le nom de l’Américain Owen D. Young, président de General Electric, qui présida le comité d’experts réuni à Paris en 1929.

Censé clore la querelle ouverte à Versailles, il n’a vécu que deux ans : suspendu par le moratoire Hoover en 1931, il est abandonné à la conférence de Lausanne en 1932. Ses obligations, elles, ont survécu au Troisième Reich et à la division de l’Allemagne : leurs derniers intérêts ont été payés en 2010.

Le plan Young en résumé

Le plan Young est le deuxième grand aménagement des réparations allemandes après le plan Dawes de 1924. Élaboré par un comité d’experts présidé par Owen D. Young entre février et juin 1929, adopté à la conférence de La Haye et signé le 20 janvier 1930, il fixe un échéancier de 59 annuités jusqu’en 1988, dont une part payable en devises sans condition. Il crée la Banque des règlements internationaux et lance un emprunt international à 5,5 %. Combattu par la droite nationaliste allemande, il est suspendu en 1931 et abandonné en 1932, mais ses obligations n’ont été définitivement soldées qu’en 2010.

De Versailles à Lausanne : l’histoire du plan Young

Le traité de Versailles de 1919 pose le principe de réparations allemandes sans en fixer le montant. L’état des paiements de Londres, en mai 1921, retient 132 milliards de marks-or, mais seule une fraction, environ 50 milliards représentés par les obligations dites A et B, constitue une dette réellement exigible ; les obligations C, conditionnées à une évaluation future de la capacité de paiement allemande, n’avaient guère vocation à être payées. Les retards de paiement conduisent la France et la Belgique à occuper la Ruhr en 1923, l’année où l’hyperinflation détruit le mark.

En 1924, un comité présidé par le banquier américain Charles G. Dawes propose un échéancier progressif sans fixer de total : un milliard de marks la première année, puis jusqu’à 2,5 milliards par an. Entré en vigueur le 1er septembre 1924, le plan s’accompagne d’un emprunt international de 800 millions de marks, souscrit pour plus de moitié aux États-Unis.

Le plan Dawes n’ayant ni total ni terme, les gouvernements chargent un nouveau comité d’experts financiers de trouver un règlement définitif. Il se réunit à Paris à partir du 11 février 1929 sous la présidence d’Owen D. Young, juriste devenu patron de General Electric, fondateur de RCA et déjà coauteur du plan Dawes. Le président de la Reichsbank, Hjalmar Schacht, participe aux travaux. Le rapport est remis le 7 juin 1929.

Les gouvernements discutent le rapport en deux sessions à La Haye, du 6 au 31 août 1929 puis en janvier 1930. En échange de son acceptation, l’Allemagne obtient l’évacuation de la Rhénanie, achevée le 30 juin 1930, cinq ans avant la date prévue par le traité de Versailles. Le plan et l’accord sur la Rhénanie sont signés le 20 janvier 1930 ; le Reichstag l’approuve en mars 1930.

La crise mondiale rend le plan intenable. En juin 1931, alors que l’Europe centrale traverse une crise bancaire, le président américain Herbert Hoover propose un moratoire d’un an sur l’ensemble des paiements intergouvernementaux, réparations comme dettes de guerre ; il est accepté début juillet par quinze pays.

La conférence de Lausanne, du 16 juin au 9 juillet 1932, remplace le plan Young par un paiement final de 3 milliards de marks, sous forme d’obligations à 5 % remises à la BRI. L’accord était subordonné à un arrangement avec les États-Unis sur les dettes de guerre interalliées, qui ne vint jamais ; il ne fut ratifié par aucun État. En pratique, l’Allemagne ne paya plus de réparations après 1932. Le total réellement versé est estimé par la Commission des réparations et la BRI à environ 20,6 milliards de marks-or ; d’autres estimations vont de 19 à 25 milliards, selon la manière de compter les livraisons en nature.

Restaient les obligations Dawes et Young détenues par des épargnants étrangers, sur lesquelles l’Allemagne cessa de payer dans les années 1930. L’accord de Londres sur les dettes extérieures allemandes, signé le 27 février 1953, réduit d’environ moitié les dettes d’avant et d’après-guerre de la République fédérale et reporte au jour de la réunification le paiement d’une partie des intérêts arriérés. En 1990, 239,4 millions de marks d’intérêts différés deviennent exigibles ; ils sont refinancés par des obligations à 20 ans. Le dernier versement, de 69,9 millions d’euros, intervient le 3 octobre 2010.

Les idées clés

Un total et un terme. Le plan fixe enfin la fin des paiements : 59 annuités, jusqu’en 1988. La somme de toutes les annuités prévues, intérêts compris, est le plus souvent chiffrée à 112 milliards de Reichsmarks, parfois à 121 milliards. Sa valeur actualisée, c’est-à-dire sa valeur en capital à la signature, est estimée autour de 35 milliards de Reichsmarks, bien en deçà des 132 milliards de 1921.

Des annuités en deux parts. Les annuités devaient progresser d’environ 1,7 à 2,1 milliards de Reichsmarks pendant les 37 premières années, soit une moyenne d’environ 2 milliards, avant de diminuer jusqu’à l’échéance. Une part fixe d’environ 600 millions de Reichsmarks par an, dite inconditionnelle, devait être payée en devises en toutes circonstances. Le reste pouvait être différé en cas de difficulté de transfert, c’est-à-dire lorsque la conversion des marks en devises menaçait la stabilité monétaire allemande.

La fin de la tutelle. Le plan Dawes avait placé l’Allemagne sous surveillance : un agent général des réparations siégeait à Berlin, la Reichsbank et les chemins de fer étaient soumis à un contrôle international. Le plan Young supprime ce dispositif. L’Allemagne recouvre sa pleine souveraineté financière, ce qui était un objectif majeur du ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann, mort le 3 octobre 1929.

La Banque des règlements internationaux. Pour recevoir, gérer et répartir les annuités à la place de l’agent général, le plan crée la Banque des règlements internationaux (BRI), dont la convention est signée à La Haye le 20 janvier 1930 et qui ouvre ses portes à Bâle le 17 mai 1930. La BRI devient aussi l’agent fiduciaire des emprunts Dawes et Young.

L’emprunt Young. Une partie des créances devait être « commercialisée », c’est-à-dire transformée en titres vendus aux épargnants. L’emprunt international du gouvernement allemand de 1930, dit emprunt Young, porte sur environ 300 millions de dollars, au taux de 5,5 %, émis en plusieurs tranches et plusieurs monnaies sur les grandes places financières. Environ deux tiers du produit revenaient aux créanciers au titre des réparations, le reste au Reich. Un créancier encaissait ainsi tout de suite une créance à long terme, dont le risque passait aux porteurs d’obligations.

Un exemple : le référendum du 22 décembre 1929

Le plan Young a donné à la droite nationaliste allemande l’occasion de sa première grande campagne commune. En juillet 1929, Alfred Hugenberg, chef du parti national-allemand (DNVP), forme avec Adolf Hitler, Franz Seldte, chef de l’association d’anciens combattants Stahlhelm, et Heinrich Claß, de la Ligue pangermaniste, un comité national contre le plan. Ce comité lance une initiative populaire en faveur d’un projet de loi dit « loi de la liberté », qui rejette toutes les obligations issues du traité de Versailles et prévoit des peines de prison pour trahison contre les signataires du plan.

L’initiative recueille assez de signatures pour être soumise au Reichstag, qui la rejette ; le vote populaire a lieu le 22 décembre 1929. Environ 5,8 millions d’électeurs votent oui, soit 13,8 % des inscrits, alors qu’il en fallait 50 %, environ 21 millions de voix. Le Reichstag approuve le plan quelques semaines plus tard.

L’échec n’est pourtant qu’apparent. La campagne offre à Hitler une audience nationale auprès de la droite conservatrice et, aux élections du 14 septembre 1930, le parti nazi passe de 12 à 107 députés, avec 18,3 % des voix. La crise économique pèse davantage dans ce succès, mais le référendum montre que les réparations restaient une arme politique redoutable, même allégées.

Les critiques et les débats

Keynes et la « paix carthaginoise ». Délégué du Trésor britannique à la conférence de la paix, John Maynard Keynes démissionne en mai 1919 et publie à la fin de l’année Les Conséquences économiques de la paix. Il y soutient que les réparations dépassent la capacité de paiement de l’Allemagne, qu’elles appauvriront l’Europe entière, créanciers compris, et qu’elles préparent de nouveaux désordres. Le livre a façonné pour longtemps l’image d’une paix punitive, une « paix carthaginoise » destinée à écraser le vaincu. Ses arguments ont été largement repris par les adversaires des réparations, en Allemagne comme ailleurs.

La réponse d’Étienne Mantoux. L’économiste français Étienne Mantoux (1913-1945), fils de l’historien Paul Mantoux, écrit pendant la guerre une réfutation systématique de Keynes. Tué au combat en Bavière le 29 avril 1945, il ne verra pas paraître son livre, publié en 1946 à Oxford sous le titre The Carthaginian Peace, or the Economic Consequences of Mr. Keynes, en français La Paix calomniée ou les conséquences économiques de M. Keynes. Mantoux fait valoir que les prévisions de Keynes sur la production européenne ont été démenties et que les réparations représentaient une charge surmontable : selon lui, l’Allemagne nazie a dépensé pour son réarmement des sommes très supérieures à ce qu’on lui demandait au titre des réparations.

Le jugement des historiens. Une large partie de l’historiographie récente, avec Sally Marks ou Niall Ferguson, considère que le poids financier des réparations était supportable et que l’hyperinflation de 1923 tient surtout à la politique budgétaire et monétaire allemande. D’autres auteurs, dans le sillage de Keynes, insistent sur le problème du transfert : payer en devises supposait des excédents commerciaux que les créanciers, protégés par leurs tarifs douaniers, n’étaient guère disposés à accepter.

Un circuit financé à crédit. L’historien Hans Mommsen résume un mécanisme reconnu : l’Allemagne a financé ses réparations aux créanciers occidentaux grâce aux prêts américains, tandis que la France et le Royaume-Uni remboursaient leurs dettes de guerre aux États-Unis avec les réparations. Ce circuit triangulaire s’est rompu quand les capitaux américains se sont retirés, avec le krach de 1929 et la Grande Dépression.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Le plan Young a échoué dans son ambition, régler pour deux générations la question des réparations. Il laisse pourtant trois héritages. La BRI, d’abord, devenue le lieu central de la coopération entre banques centrales et le siège du Comité de Bâle sur le contrôle bancaire. Une leçon, ensuite, retenue après 1945 : plutôt que d’exiger d’énormes transferts d’un vaincu, mieux vaut favoriser sa reconstruction, comme le fera l’accord de Londres de 1953. Un débat, enfin, entre Keynes et Mantoux, toujours ouvert, sur la soutenabilité d’une dette imposée par la force. Le plan reste un cas d’école de la dette politique, dont la valeur dépend moins de la capacité de payer du débiteur que de sa volonté.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

L’histoire du plan Young rappelle d’abord qu’une dette souveraine est un engagement politique autant que financier. En 1929, les électeurs allemands ont même été appelés à voter sur la dette elle-même. Pour un investisseur en obligations d’État, comme les OAT françaises, le contexte politique du débiteur fait partie de l’analyse, au même titre que ses comptes, comme le font les agences de notation.

Elle montre ensuite que le risque se loge dans les détails des contrats. L’emprunt Young avait été émis en plusieurs monnaies. Après les réévaluations du deutsche mark de 1961 et 1969, cinq États créanciers ont soutenu que la clause dite de la monnaie la moins dépréciée, prévue par l’accord de Londres, devait jouer au profit des porteurs ; le tribunal arbitral leur a donné tort par quatre voix contre trois, le 16 mai 1980. Un demi-siècle après l’émission, la valeur d’un titre dépendait encore de la lecture d’une clause.

Elle rappelle enfin qu’une restructuration de dette peut durer des décennies : les porteurs d’obligations Young n’ont pas tout perdu, mais ils ont subi l’incertitude, une réduction de leurs créances et des paiements étalés jusqu’en 2010. Rien dans cette histoire ne constitue un conseil d’investissement ; elle donne seulement de la profondeur aux notions de risque souverain, de prime de risque et de risque lié aux taux de change.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre le plan Dawes et le plan Young ?

Le plan Dawes de 1924 fixait des paiements progressifs sans total ni terme, sous contrôle international. Le plan Young fixe 59 annuités jusqu’en 1988, allège la charge annuelle, supprime le contrôle étranger et confie les paiements à la Banque des règlements internationaux.

Combien l’Allemagne devait-elle payer selon le plan Young ?

Le plan prévoyait 59 annuités d’environ 2 milliards de Reichsmarks en moyenne, dont environ 600 millions par an payables en devises sans condition. La somme totale des annuités est estimée à 112 milliards de Reichsmarks, 121 milliards selon certaines sources, pour une valeur actualisée d’environ 35 milliards.

Pourquoi le plan Young a-t-il échoué ?

Il reposait sur des flux de capitaux internationaux que la crise de 1929 a taris. Le moratoire Hoover suspend les paiements en 1931 et la conférence de Lausanne de 1932 y met fin. La droite nationaliste allemande en avait fait, dès 1929, le symbole de la soumission à Versailles.

L’Allemagne a-t-elle fini de payer les réparations de 1918 en 2010 ?

Pas exactement. Les réparations proprement dites ont cessé en 1932. Le versement d’octobre 2010 soldait les intérêts différés des obligations Dawes et Young, des titres détenus par des investisseurs privés, dont le paiement avait été reporté à la réunification par l’accord de Londres de 1953.

Pour aller plus loin

Lexique économique : toutes les définitions, de A à Z.

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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