Socialisme de marché : théorie et gestion des entreprises

Qu’est-ce que le socialisme de marché ?
Dans cette théorie, les moyens de production sont détenus par l’État mais les entreprises restent indépendantes dans leurs prises de décisions ce qui donne une flexibilité importante.
L’État est alors détenteur des moyens de production et une autorité détermine les prix empiriquement. Si un surplus apparait, alors les prix baisseront selon le principe de l’offre et de la demande.
Les entreprises sont cependant libres et prennent les décisions de gestion comme elles le souhaitent.
On a donc deux systèmes qui cohabitent ensemble. D’un côté, nous avons l’État qui est propriétaire des moyens de production tout en bénéficiant de l’efficacité des mécanismes rationnels du marché et d’un autre côté, une gestion par des administrateurs indépendants.
Analyse de la théorie du socialisme de marché
Peu de pays ont mis en place cette théorie, et toujours avec des adaptations majeures : la Yougoslavie, la Hongrie, l’URSS sous Mikhaïl Gorbatchev, le Vietnam et la Chine de Deng Xiaoping.
Cette théorie ne diffère que peu du capitalisme libéral pur, puisque même si les entreprises sont possédées par l’État, elles restent dans un objectif de rentabilité et ne subissent aucune régulation. Le seul aspect du socialisme de marché qui n’a jamais été mis en place et qui semble plus utopiste est son désir de déterminer les prix du marché.
Citation
« La planification et les forces du marché ne constituent pas la différence essentielle entre socialisme et capitalisme. Une économie planifiée n’est pas la définition du socialisme, car elle existe également dans le capitalisme ; l’économie de marché existe aussi avec le socialisme. Les deux forces sont des manières de contrôler l’activité économique. » (Deng Xiaoping, 1992)
Le socialisme de marché en résumé
Le socialisme de marché est un système dans lequel les moyens de production appartiennent à l’État, à la collectivité ou aux salariés, mais où les entreprises vendent sur des marchés et réagissent aux prix. Il cherche à marier la propriété collective, héritée du socialisme, et l’efficacité du mécanisme des prix, empruntée au capitalisme libéral.
L’idée a été formalisée dans les années 1930, puis appliquée sous des formes très différentes : autogestion en Yougoslavie, réforme hongroise de 1968, perestroïka soviétique, « économie de marché socialiste » en Chine, Đổi Mới au Vietnam.
Les auteurs et le contexte : le débat sur le calcul économique
Le socialisme de marché naît d’une controverse. En 1920, l’économiste autrichien Ludwig von Mises publie « Le calcul économique en régime socialiste ». Son argument : si l’État possède toutes les usines, toutes les machines et toutes les matières premières, ces biens ne s’échangent plus entre propriétaires distincts ; ils n’ont donc plus de prix de marché, et les planificateurs n’ont aucun moyen de savoir si une production est rentable ou si elle gaspille des ressources.
La réponse la plus célèbre vient de l’économiste polonais Oskar Lange, dans « On the Economic Theory of Socialism », paru en deux parties dans la Review of Economic Studies en 1936 et 1937. Lange imagine un Bureau central de planification qui fixe les prix des biens de production et les corrige par tâtonnement : il les relève quand une pénurie apparaît, les baisse en cas de surplus. Les directeurs des entreprises publiques, eux, appliquent des règles simples, comme produire jusqu’au point où le prix couvre le coût de la dernière unité produite. C’est exactement le mécanisme que décrit le texte ci-dessus : une autorité fixe les prix « empiriquement » et les ajuste selon l’offre et la demande. Abba Lerner a prolongé ce modèle, d’où le nom de modèle Lange-Lerner.
Les expériences réelles
Le socialisme de marché n’a jamais été appliqué tel que Lange l’avait conçu, mais plusieurs pays s’en sont rapprochés. La Yougoslavie inscrit dans la loi l’autogestion ouvrière dès 1950 : les entreprises, propriété sociale, sont dirigées par des conseils de travailleurs et vendent sur le marché. La Hongrie lance le 1er janvier 1968 son « nouveau mécanisme économique » : les entreprises sont jugées sur leur rentabilité plutôt que sur des objectifs obligatoires, et une partie des prix devient libre. En URSS, la loi sur l’entreprise d’État de juillet 1987 permet aux entreprises, une fois les commandes de l’État honorées, de vendre le reste de leur production comme elles l’entendent ; une loi de mai 1988 autorise les coopératives.
En Chine, l’ouverture commence en 1978. En 1992, après la tournée de Deng Xiaoping dans le Sud, dont est tirée la citation ci-dessus, le XIVe congrès du Parti communiste adopte la formule d’« économie de marché socialiste », inscrite dans la Constitution en mars 1993. Le Vietnam suit une voie comparable avec le Đổi Mới (« renouveau »), adopté en décembre 1986.
| Pays | Réforme | Date |
|---|---|---|
| Yougoslavie | Loi sur l’autogestion ouvrière | 1950 |
| Hongrie | Nouveau mécanisme économique | 1968 |
| Vietnam | Đổi Mới | 1986 |
| URSS | Loi sur l’entreprise d’État | 1987 |
| Chine | « Économie de marché socialiste » | 1992 |
Les critiques et les débats
Friedrich Hayek formule l’objection de fond en 1945, dans « The Use of Knowledge in Society » (American Economic Review) : l’information utile à l’économie est dispersée entre des millions de personnes, souvent sous une forme locale et changeante, et aucun bureau central ne peut la rassembler. Un prix fixé d’en haut, même corrigé souvent, arrive toujours trop tard. Mises ajoutait qu’un directeur d’entreprise publique ne risque pas son propre argent : il peut imiter les règles du marché, pas l’esprit d’entreprise (voir l’école autrichienne).
L’économiste hongrois János Kornai a montré une autre faiblesse : la contrainte budgétaire « molle ». Une entreprise publique en perte sait que l’État la renflouera ; la sanction de la faillite disparaît, et avec elle la discipline que le marché devait apporter. Dans Economics of Shortage (1980), il décrit les pénuries chroniques des économies de type soviétique comme un défaut du système, non comme une erreur des planificateurs.
Les partisans du socialisme de marché citent la croissance chinoise depuis 1978 comme la preuve que propriété publique et marché peuvent coexister. Leurs contradicteurs répondent que cette croissance doit beaucoup à l’essor des entreprises privées et à l’ouverture aux capitaux étrangers. Le débat reste ouvert, et la Chine actuelle est un système mixte plus qu’une application du modèle de Lange.
Ce que cela change pour un investisseur
Investir dans une économie de marché socialiste, c’est accepter que l’État soit à la fois régulateur, actionnaire et stratège. Beaucoup de grandes sociétés chinoises cotées à Shanghai ou à Hong Kong (voir l’indice Hang Seng) sont contrôlées par l’État, qui peut leur assigner des objectifs autres que la rentabilité. Le risque réglementaire y est élevé : à l’automne 2020, l’introduction en bourse d’Ant Group, qui visait environ 34,5 milliards de dollars, a été suspendue deux jours avant la date prévue, à la suite d’une réunion de ses dirigeants avec les régulateurs. La monnaie, le yuan, reste encadrée par la banque centrale, et les mouvements de capitaux sont contrôlés.
Questions fréquentes
Quelle différence entre socialisme de marché et économie mixte ?
Dans une économie mixte, l’essentiel des entreprises est privé et l’État intervient à côté. Dans le socialisme de marché, la propriété collective des grands moyens de production reste la règle, et c’est le marché qui vient s’y ajouter.
La Chine est-elle un socialisme de marché ?
Elle se définit ainsi depuis 1992. Dans les faits, elle combine un secteur public puissant dans la banque, l’énergie ou les télécommunications, un secteur privé très important et une planification par grands objectifs.
Qui a inventé le socialisme de marché ?
Le modèle le plus connu est celui d’Oskar Lange, publié en 1936 et 1937, prolongé par Abba Lerner. Il répondait à la critique de Ludwig von Mises, qui jugeait le calcul économique impossible sans propriété privée.
Quelle différence avec la planification centralisée ?
Dans la planification centralisée, le plan fixe les quantités à produire et les entreprises exécutent. Dans le socialisme de marché, les entreprises décident de leur production en fonction des prix.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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