Biais rétrospectif : définition, expériences et exemples en Bourse
Le biais rétrospectif est la tendance, une fois un événement connu, à le juger plus prévisible qu’il ne l’était et à croire qu’on l’avait soi-même vu venir.

Qu’est-ce que le biais rétrospectif ?
Le biais rétrospectif est la tendance à surestimer, après coup, la prévisibilité d’un événement dont on connaît désormais l’issue, et à se souvenir de ses propres prévisions comme plus justes qu’elles ne l’étaient. Les anglophones l’appellent l’effet « je le savais depuis le début », et Baruch Fischhoff, qui l’a mis en évidence, parlait de déterminisme rampant.
Il ne s’agit pas de mauvaise foi. Le savoir nouveau s’installe dans la mémoire et recolore ce qui précède, sans que l’on sente la retouche. Une fois qu’on sait comment l’histoire finit, les indices qui y menaient paraissent évidents, et ceux qui pointaient ailleurs s’effacent. Le passé devient un récit en ligne droite, ce qu’il n’a jamais été pour ceux qui le vivaient.
Le biais rétrospectif en résumé
C’est l’un des biais les mieux répliqués de la psychologie : une méta-analyse de 2004 en a réuni 95 études. Il est modeste dans chaque cas, constant dans l’ensemble, et redoutable pour quiconque prétend apprendre de son expérience, puisqu’il falsifie justement le souvenir de ce que l’on pensait avant.
- Famille : la confiance en soi
- Mis en évidence par : Baruch Fischhoff, avec Ruth Beyth pour l’étude sur Nixon
- Date : 1975
- Expérience de référence : des étudiants israéliens se rappellent leurs pronostics sur les voyages de Nixon en Chine et en URSS en 1972
- Proche de : le biais du résultat, l’erreur de narration, l’excès de confiance
- Sur les marchés : des krachs « évidents » après coup, une volatilité future sous-estimée, des journaux de trading réécrits par la mémoire
Quelles expériences ont révélé le biais rétrospectif ?
Au début des années 1970, Baruch Fischhoff, alors doctorant à l’Université hébraïque de Jérusalem, où enseignent Daniel Kahneman et Amos Tversky, donne à lire à des participants un court récit historique : la guerre entre les Britanniques et les Gurkhas du Népal en 1814, tirée d’un ouvrage d’histoire anglaise. Les faits sont les mêmes pour tous. Seule change la fin. Un groupe ne reçoit aucune issue ; quatre autres apprennent, chacun, une fin différente présentée comme vraie : victoire britannique, victoire gurkha, impasse militaire suivie d’un traité, impasse sans traité. Trois de ces fins sont donc fausses.
Tous doivent ensuite dire quelle probabilité ils auraient donnée à chaque issue sans la connaître. Chaque groupe juge nettement plus probable la fin qu’on lui a annoncée, quelle qu’elle soit, et trouve plus pertinents les éléments du récit qui la préparaient. Prévenus ensuite de répondre comme s’ils ignoraient tout, les participants d’une autre expérience y parviennent mal et restent nettement biaisés. L’article paraît en 1975 dans le Journal of Experimental Psychology : Human Perception and Performance.
La même année, avec Ruth Beyth, Fischhoff profite de l’actualité pour une expérience en conditions réelles. Avant les voyages du président Nixon à Pékin et à Moscou, en 1972, des étudiants de l’Université hébraïque et de l’université du Néguev estiment la probabilité de quinze issues possibles pour chaque visite : Nixon rencontrera-t-il Mao, déclarera-t-il son voyage réussi ? Après le retour du président, deux semaines plus tard pour les uns, trois à six mois plus tard pour les autres, on leur demande de se rappeler leurs pronostics. Environ deux tiers se souviennent de manière biaisée. Pour les événements qu’ils croient survenus, près des trois quarts se rappellent avoir donné une probabilité plus haute que celle qu’ils avaient écrite, et 84 % dans les groupes interrogés après plusieurs mois, contre 67 % après deux semaines. Le passé se retouche avec le temps, et toujours dans le même sens.
Comment fonctionne le biais rétrospectif ?
Neal Roese et Kathleen Vohs, dans une synthèse de 2012, distinguent trois étages. Le premier est un souvenir déformé : je me rappelle avoir prédit ce qui est arrivé. Le deuxième est un sentiment d’inévitabilité : cela devait arriver. Le troisième, le plus dangereux, est un sentiment de prévisibilité : j’aurais pu le savoir, donc je saurai la prochaine fois.
Le mécanisme de fond est la reconstruction. On ne relit pas un souvenir comme on relit un fichier, on le reconstruit à chaque fois à partir de ce que l’on sait aujourd’hui. L’issue connue sert de fil, et l’esprit sélectionne les indices qui y mènent, comme dans toute erreur de narration. S’y ajoute un mobile : un monde prévisible est plus rassurant qu’un monde gouverné par le hasard, et l’on préfère être pris en défaut d’attention que de ne rien pouvoir prévoir.
Le biais est amplifié quand l’issue est spectaculaire, quand on a eu le temps d’en lire les explications, et quand on n’a laissé aucune trace écrite de ce qu’on pensait avant. Il est atténué, sans disparaître, quand on se force à expliquer comment d’autres issues auraient pu se produire.
Quels exemples du biais rétrospectif en Bourse ?
La question la plus célèbre sur le sujet a été posée par une souveraine. Le 5 novembre 2008, inaugurant un bâtiment de la London School of Economics, la reine Élisabeth II demande pourquoi personne n’a vu venir la crise. En juillet 2009, deux universitaires, l’économiste Tim Besley et l’historien Peter Hennessy, lui répondent au nom de la British Academy, après un séminaire réunissant économistes, banquiers et hauts fonctionnaires. Leur conclusion, en substance : beaucoup avaient vu des morceaux du problème, personne n’avait vu le risque pour le système dans son ensemble, et il s’agissait d’un échec de l’imagination collective de nombreux esprits brillants.
Ce qui intéresse le biais rétrospectif, c’est ce qui s’est passé ensuite. En quelques mois, la crise des subprimes est devenue un récit d’une parfaite cohérence : la bulle immobilière, la titrisation, le levier, la faillite de Lehman Brothers. Chaque élément était connu avant. Ce qui ne l’était pas, c’était l’ordre, le moment et l’ampleur. La réponse à la reine a le mérite rare de distinguer les deux.
L’effet sur les professionnels a été mesuré. Bruno Biais, de l’école d’économie de Toulouse, et Martin Weber, de l’université de Mannheim, publient en 2009 dans Management Science une étude en deux temps. Avec 66 étudiants de Mannheim, ils montrent que le biais rétrospectif fait sous-estimer la volatilité : celui qui croit avoir prévu les mouvements passés juge le marché moins incertain qu’il n’est. Puis ils testent 85 banquiers d’investissement à Londres et à Francfort et rapprochent leur degré de biais de leurs performances : les plus biaisés gagnent moins, et le résultat tient compte du lieu, de l’expérience et du niveau de confiance.
Le mécanisme est simple. Si le passé paraissait prévisible, le futur doit l’être aussi ; on prend alors des positions trop grosses pour des marchés qui restent aussi incertains qu’avant. Le biais rétrospectif nourrit ainsi l’excès de confiance de la prochaine opération.
Comment reconnaître le biais rétrospectif dans ses décisions ?
Il se reconnaît à certaines phrases, que l’on prononce volontiers le soir d’une forte séance.
- « Je le sentais » ou « c’était écrit » à propos d’un mouvement que vous n’avez pas traité.
- Vous ne retrouvez pas, par écrit, la prévision que vous croyez avoir faite.
- Vous trouvez les analystes d’avant la crise aveugles, et leurs indices évidents.
- Votre lecture d’un graphique passé est toujours plus claire que celle du graphique en cours.
Comment éviter le biais rétrospectif ?
La parade principale est d’une simplicité désarmante : écrire avant. Une prévision notée avec sa date, son niveau et sa probabilité ne peut plus être retouchée par la mémoire. Le journal de trading n’a pas d’autre fonction première : il sert de témoin contre soi-même. Relire ses notes de la veille avant de commenter la séance du jour est un exercice salubre, souvent humiliant.
La seconde parade consiste à considérer les autres issues. Roese et Vohs rapportent que l’exercice consistant à expliquer comment le résultat aurait pu être différent réduit le biais. Après un krach, demandez-vous ce qui aurait permis à quelqu’un, à l’époque, de choisir le bon scénario parmi ceux qui circulaient, et combien d’autres scénarios tout aussi argumentés ne se sont pas réalisés.
Ce qui marche mal : l’avertissement. Dans les expériences de Fischhoff, les participants priés de répondre comme s’ils ignoraient l’issue restaient biaisés, et Rüdiger Pohl et Wolfgang Hell ont publié en 1996 une étude au titre éloquent : pas de réduction du biais rétrospectif après une information complète et des tests répétés. Savoir que l’on reconstruit ses souvenirs n’empêche pas de les reconstruire.
Quelles sont les limites du biais rétrospectif ?
Sur l’existence du biais, l’accord est large. La méta-analyse de Rebecca Guilbault et de ses collègues, en 2004, porte sur 95 études ; elle trouve un effet moyen de taille faible à moyenne. Le biais est donc réel mais ne transforme pas chacun en prophète du passé : il déplace les souvenirs de quelques points de probabilité, pas de cinquante.
Les critiques portent davantage sur sa nature. Ulrich Hoffrage, Ralph Hertwig et Gerd Gigerenzer y voient un sous-produit d’une mémoire efficace, qui met à jour ses connaissances et ne garde pas d’archives des versions périmées : ce serait le prix d’un apprentissage rapide plutôt qu’un défaut. L’effet varie aussi selon les tâches : il est plus fort pour des questions de culture générale que pour des événements réels, selon la même méta-analyse.
Enfin, la frontière avec le jugement légitime est délicate. Après une crise, certains avaient réellement alerté, et le reconnaître n’est pas un biais. Le biais commence quand on juge ceux qui n’ont rien vu à l’aune de ce que l’on sait aujourd’hui, ou qu’on s’attribue une clairvoyance que ses propres notes démentent.
Questions fréquentes sur le biais rétrospectif
Quelle différence entre biais rétrospectif et biais du résultat ?
Le biais rétrospectif porte sur la prévisibilité : on croit que l’issue était prévisible et qu’on l’avait prévue. Le biais du résultat porte sur l’évaluation d’une décision : on la juge bonne ou mauvaise selon son issue, et non selon l’information disponible au moment de la prendre. Les deux se renforcent souvent.
Pourquoi dit-on « effet je le savais depuis le début » ?
C’est la traduction de l’expression anglaise « knew-it-all-along effect », que le titre de l’article de Fischhoff et Beyth de 1975, « I knew it would happen », a contribué à répandre. L’expression décrit bien le souvenir déformé, mais pas tout le biais, qui touche aussi l’impression d’inévitabilité.
Peut-on supprimer le biais rétrospectif ?
Pas complètement. Les avertissements simples ont peu d’effet. Les deux parades qui fonctionnent le mieux sont la trace écrite des prévisions, faite avant le résultat, et l’effort de considérer comment d’autres issues auraient pu se produire.
Les krachs étaient-ils prévisibles ?
Leurs causes étaient souvent visibles, leur date et leur ampleur presque jamais. Pour chaque krach survenu, de nombreux avertissements similaires n’ont été suivis d’aucune chute. C’est cette masse d’alertes sans suite que le biais rétrospectif fait oublier.
Pour aller plus loin
- Daniel Kahneman, dont Fischhoff fut l’élève à Jérusalem
- Le guide des krachs boursiers, à lire en se demandant à chaque page ce qu’on aurait pensé la veille
- David Hume, pour sa critique de l’idée que le passé garantit l’avenir
- Karl Popper, et son exigence d’hypothèses formulées de manière à pouvoir être démenties
- Sur le forum : un scalpeur s’interroge sur ce qui relève de la chance ou de la méthode dans ses résultats, une question que le biais rétrospectif tranche toujours trop vite
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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