Joseph de la Vega : biographie, méthode et premier livre sur la Bourse
Négociant et poète séfarade d’Amsterdam, Joseph de la Vega publie en 1688 le premier livre consacré à une Bourse : options, ventes à découvert, rumeurs et krach y sont déjà décrits avec une précision troublante.

Qui était Joseph de la Vega ?
Joseph de la Vega (vers 1650-1692), de son nom complet José Penso de la Vega, est un négociant, poète et moraliste juif séfarade établi à Amsterdam, auteur de Confusión de confusiones (1688), le premier ouvrage connu qui décrive le fonctionnement d’une Bourse de valeurs. Il y met en scène le marché des actions de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (la VOC), avec ses options, ses ventes à terme et ses manipulations.
Ce n’est pas un trader au sens où l’entend ce guide : on ne connaît de lui aucun relevé de positions, aucun gain chiffré. Sa place parmi les pionniers tient à un regard. Un homme de lettres, familier de la place et de ses pertes, a vu en 1688 ce que Wall Street mettrait deux siècles à redécouvrir, et l’a écrit dans une prose baroque qui décourage encore les traducteurs.
Joseph de la Vega en résumé
Fils d’un converti revenu au judaïsme après les prisons de l’Inquisition, Joseph de la Vega grandit dans la communauté portugaise et espagnole d’Amsterdam, la première place financière d’Europe au XVIIe siècle. Il écrit en hébreu, en espagnol, fréquente les académies littéraires de la communauté et publie en 1688 quatre dialogues sur la Bourse qui resteront presque oubliés jusqu’en 1892.
- Famille : Les pionniers
- Naissance : vers 1650, lieu incertain (Espejo, en Andalousie, ou une ville d’Europe du Nord)
- Mort : 1692, à Amsterdam
- Nationalité : juif séfarade d’origine espagnole, sujet de la République des Provinces-Unies
- Marchés : actions de la VOC et de la Compagnie des Indes occidentales, contrats à terme, options, « actions ducaton »
- Style : observateur et participant, plutôt acheteur que vendeur, de son propre aveu
- Coup le plus célèbre : la publication de Confusión de confusiones, en 1688, l’année où la place d’Amsterdam s’effondre
- Livres : Confusión de confusiones (1688) ; un drame hébreu, Asire ha-Tiqvah (1673) ; des nouvelles, Rumbos peligrosos (1683) ; des discours académiques et des panégyriques
La vie de Joseph de la Vega : un poète sur le parquet
Son père, Isaac Penso Félix, était un converso d’Espejo, près de Cordoue. Emprisonné par l’Inquisition, il avait fait vœu de revenir à la foi de ses ancêtres s’il recouvrait la liberté. Libéré, il gagne Anvers, puis Hambourg, où il est élu parnas, l’un des administrateurs de la communauté, en 1655, avant de s’installer à Amsterdam. Il y devient banquier, riche et respecté, et meurt en 1683. Joseph, deuxième fils, prend selon l’usage le nom de sa mère, Esther de la Vega.
La date et le lieu de sa naissance restent inconnus. L’historien Hermann Kellenbenz la situe vers 1650, peut-être à Espejo, plus probablement après l’émigration de la famille. Destiné au rabbinat, le jeune homme passe un temps à Livourne, compose vers dix-sept ans un drame hébreu, Asire ha-Tiqvah (« Les Prisonniers de l’espérance »), publié à Amsterdam en 1673, puis choisit le négoce. Il épouse une Alvares Vega d’Anvers et partage sa vie entre les affaires et l’écriture.
Amsterdam compte alors deux sociétés savantes séfarades, l’Académie des Sitibundos, fondée en 1676 par le résident d’Espagne Manuel de Belmonte, et l’Académie des Floridos, créée en 1685, dont Joseph de la Vega devient le secrétaire. Il y lit des discours moraux, publie des nouvelles à l’italienne, des éloges funèbres pour ses parents, et dédie en 1690 un petit ouvrage à Guillaume III d’Angleterre.
Le 24 mai 1688, il signe la dédicace de Confusión de confusiones, adressée à Duarte Nunes da Costa, notable de la communauté portugaise ; le livre ne sort qu’après la crise de la fin de l’été, que raconte son dernier dialogue. Sa dernière publication connue est datée du 15 mars 1692. Il meurt à Amsterdam la même année, le 13 novembre selon la Jewish Encyclopedia, et repose au cimetière portugais d’Ouderkerk-sur-l’Amstel, comme son père. Son livre dort ensuite deux siècles, jusqu’à ce que l’économiste allemand Richard Ehrenberg le signale en 1892.
Quelle était la méthode de Joseph de la Vega ?
Sa méthode est celle d’un témoin qui a joué. Les quatre dialogues font parler un philosophe, un marchand et un actionnaire, et c’est presque toujours l’actionnaire qui porte la voix de l’auteur. Kellenbenz note que le livre trahit une expérience personnelle de la spéculation : Vega y prétend avoir fait fortune cinq fois et l’avoir perdue cinq fois, chiffre qu’il faut lire comme une hyperbole d’académie plutôt que comme un relevé de compte.
Ce qu’il décrit, en revanche, est précis. L’action de la VOC a un nominal de 500 livres flamandes, soit 3 000 florins, et cote autour de 580 % du nominal en 1688 : plus de 17 000 florins le titre, une somme qui écarte le petit spéculateur. D’où toute une panoplie pour jouer sans payer. On achète au comptant, ou à crédit en empruntant jusqu’aux quatre cinquièmes de la valeur contre nantissement des titres. On traite à terme, avec liquidation mensuelle (arrêté le 20, paiement le 25), et l’on vend à découvert, bien que la pratique soit interdite depuis un édit de 1610. On achète ou on vend des options d’achat et de vente, les « opsies », contre une prime. Les plus modestes jouent les « actions ducaton », des titres fictifs valant le dixième d’une action, réglés par simple différence de cours chaque mois.
Le conseil le plus concret du livre porte sur les options. L’actionnaire y explique au philosophe qu’en donnant des primes, le risque reste limité au montant payé, tandis que le gain peut dépasser toutes les espérances, et qu’en renouvelant ses primes on perd rarement tout avant qu’un événement favorable ne survienne. C’est, en 1688, la logique d’un acheteur d’options qui connaît sa perte maximale avant d’entrer. Vega décrit aussi la défense des acheteurs pris à la gorge : un règlement attribué au stathouder Frédéric-Henri permettait de refuser la livraison d’actions vendues à terme sans être inscrites, et les spéculateurs appelaient cela « en appeler à Frédéric ».
Il condense enfin son expérience en quatre principes, dans la traduction anglaise de Kellenbenz (1957, p. 10) : ne jamais conseiller à personne d’acheter ou de vendre ; prendre chaque gain sans regretter celui qu’on a manqué ; savoir que les profits de la Bourse sont des trésors de lutins, charbons un jour, diamants le lendemain, rosée du matin puis larmes ; et qu’il faut, pour gagner à ce jeu, de l’argent et de la patience.
Quel est le coup le plus célèbre de Joseph de la Vega ?
Le coup de Joseph de la Vega n’est pas une position, c’est un livre écrit en pleine tempête. La dédicace est datée du 24 mai 1688 ; à la fin du mois d’août, la place d’Amsterdam s’effondre, et le quatrième dialogue raconte la crise à chaud. Tout commence par une déception : on attendait des flottes des Indes des cargaisons fabuleuses, et l’on apprend qu’elles ne valent que 34 « tonnes d’or » contre 50 l’année précédente. Puis, quand de nouvelles lettres rassurent sur la valeur des marchandises, les baissiers s’emparent d’une autre nouvelle : la guerre. Guillaume d’Orange prépare son débarquement en Angleterre, la France menace, et les vendeurs, écrit Vega, proclament la guerre avant qu’elle soit déclarée, donnant pour certain ce qui n’est que possible.
Le résultat, selon son propre récit, est une chute de l’action de la VOC jusqu’à 365 % du nominal, soit 180 points de moins, puis un rebond à 465 une fois la guerre déclarée. Les débiteurs ne paient plus, certains se vantent même de leur défaut, et la spéculation sur les actions ducaton s’arrête net, au grand regret, écrit-il, de nombre de gens honnêtes et de petits moyens qui en vivaient. L’historien Jonathan Israel a rattaché cette crise de 1688 à la préparation de l’expédition de Guillaume III en Angleterre. Les cours relevés par le courtier Jeronimus Velters invitent pourtant à la prudence : l’historien Lodewijk Petram n’y trouve, pour août 1688, aucun cours inférieur à 463 %. Vega dramatise.
Le livre paraît donc au moment exact où sa matière se démontre. C’est ce qui en fait encore la valeur : il ne décrit pas un marché idéal, mais une place qui vient de se fracturer, vue par quelqu’un qui affirme y avoir laissé de l’argent.
Quelle a été la pire erreur de Joseph de la Vega ?
Il l’avoue lui-même, au détour du quatrième dialogue : il conseille de spéculer à la hausse plutôt qu’à la baisse, alors que cette position lui a coûté des pertes, et il ajoute qu’il recommande ce qui l’a ruiné. La sincérité est littéraire autant que financière, mais le fond est clair. Vega était un acheteur, et 1688 a puni les acheteurs à crédit, ceux qui ne pouvaient ni lever les titres à l’échéance ni les remettre en gage et devaient vendre au pire moment.
Le mécanisme qu’il décrit est celui de toutes les liquidations forcées. À l’approche du terme, les baissiers savent quels acheteurs ne pourront pas payer, font baisser le cours pour les obliger à vendre sous leur prix d’achat, et rachètent plus bas. Le montant de ses propres pertes n’est connu par aucune archive : l’affirmation, souvent répétée, selon laquelle le krach de 1688 l’aurait ruiné ne repose que sur cette phrase de son livre. Petram en doute : il n’a pas trouvé son nom dans les registres des clubs de négociants séfarades du milieu des années 1680, et juge l’expérience boursière de Vega plus limitée qu’il ne le dit. Ce que l’on sait, c’est qu’il continue de publier jusqu’en 1692.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Joseph de la Vega ?
La légende moderne fait de Vega l’inventeur, ou du moins le premier témoin, des options et de la vente à découvert. C’est faux sur le premier point et discutable sur le second. Les options et les ventes à terme se pratiquaient à Amsterdam depuis le début du siècle, et la vente à découvert y était assez ancienne pour avoir été interdite dès 1610. Vega ne les invente pas : il les décrit, mieux que personne avant lui. La place d’Amsterdam avait d’ailleurs déjà connu sa grande folie spéculative, la tulipomanie de 1637, un demi-siècle plus tôt.
Deuxième ajout : les « quatre règles » circulent sur Internet sous des formulations qui ne sont pas les siennes. Le texte espagnol de 1688 est si ornementé que chaque traducteur le réécrit, et Kellenbenz prévient lui-même que sa version n’est pas littérale.
Troisième ajout, plus subtil : on présente parfois Confusión de confusiones comme un traité de finance comportementale. Des chercheurs y ont en effet repéré le comportement moutonnier, l’excès de confiance et l’aversion au regret. Mais Vega n’en fait pas une théorie : il observe et il se moque. Le public croit savoir qu’il a écrit un manuel de trading ; il a écrit une satire morale qui se trouve être exacte.
Que peut apprendre un trader de Joseph de la Vega ?
La première leçon est d’humilité historique. Les instruments qu’un trader manie aujourd’hui sur le CME ou Eurex, contrats à terme, options, vente à découvert, compensation, existaient dans une cour pavée d’Amsterdam il y a plus de trois siècles, avec les mêmes rumeurs et les mêmes appels de marge. Ce qui change, c’est la vitesse, pas la nature humaine. Trente ans plus tard, la rue Quincampoix de John Law rejouera la scène à Paris, et quelques décennies plus tard, à Osaka, les marchands de riz de Dōjima, parmi lesquels Munehisa Homma, négocieront des contrats à terme sans avoir lu une ligne de Vega.
- Connaître sa perte maximale avant d’entrer : c’est l’argument que Vega donne en faveur des primes, et il vaut pour tout ordre stop.
- Se méfier de l’achat à crédit à l’approche d’une échéance : les vendeurs savent qui devra vendre, et quand.
- Distinguer la nouvelle et sa possibilité : en 1688, le marché a baissé sur une guerre qui n’était pas encore déclarée, puis remonté quand elle l’a été.
- Prendre un gain sans pleurer celui qu’on a manqué, ce que Vega place au deuxième rang de ses principes.
- Ne pas donner de conseil d’achat ou de vente : sa première règle, et peut-être la plus difficile à tenir.
Quels livres lire sur Joseph de la Vega ?
- Joseph de la Vega, Confusión de confusiones, Amsterdam, 1688. Aucune traduction française n’est recensée au catalogue de la Bibliothèque nationale de France ; une traduction néerlandaise complète, établie par M. F. J. Smith, a paru à La Haye en 1939.
- Confusion de Confusiones, 1688 : Portions Descriptive of the Amsterdam Stock Exchange, choix et traduction de Hermann Kellenbenz, Boston, Baker Library, Harvard Graduate School of Business Administration (Kress Library, publication n° 13), 1957 : la traduction anglaise de référence, partielle, avec une introduction précieuse.
- Martin S. Fridson (dir.), Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds & Confusión de Confusiones, New York, John Wiley & Sons, 1996 : le texte de Kellenbenz réédité avec celui de Charles Mackay.
- Lodewijk Petram, The World’s First Stock Exchange, New York, Columbia University Press, 2014 (original néerlandais : De bakermat van de beurs, Amsterdam, Atlas, 2011) : l’histoire du marché des actions de la VOC, qui replace Vega dans son contexte et corrige ses exagérations.
Questions fréquentes sur Joseph de la Vega
Quel est le premier livre écrit sur la Bourse ?
C’est généralement Confusión de confusiones, publié à Amsterdam en 1688 par Joseph de la Vega. Il décrit le marché des actions de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales sous forme de quatre dialogues entre un philosophe, un marchand et un actionnaire.
Joseph de la Vega a-t-il inventé les options ?
Non. Les options d’achat et de vente se négociaient déjà à Amsterdam bien avant 1688. Vega en a donné la première description détaillée, en expliquant notamment que l’acheteur d’une prime connaît d’avance sa perte maximale.
Pourquoi le livre s’appelle-t-il « Confusion des confusions » ?
Vega explique dans sa préface qu’à la Bourse, aucune intention rationnelle n’est exempte d’une autre qui ne l’est pas, et que chaque ruse y est payée d’une ruse en retour. Il compare la vie de la place à un labyrinthe et assure qu’il n’exagère pas.
Existe-t-il une traduction française de Confusión de confusiones ?
Aucune n’apparaît au catalogue de la Bibliothèque nationale de France. L’auteur y songeait pourtant : dans le livre, l’actionnaire annonce son intention de traduire les dialogues en français. Le lecteur francophone doit passer par la traduction anglaise partielle de Hermann Kellenbenz (1957), rééditée en 1996.
Pour aller plus loin
- L’aversion au regret, ce que sa deuxième règle demande de surmonter
- Jesse Livermore, l’autre spéculateur qui a fait et défait plusieurs fortunes, et l’a raconté
- La vente à découvert, la pratique que les baissiers de 1688 maniaient déjà, malgré l’édit de 1610
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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