Histoire de Berkshire Hathaway : de la filature condamnée à la holding de Warren Buffett
L’histoire de Berkshire Hathaway : deux filatures du Massachusetts, un rachat par dépit en 1965, soixante ans de Warren Buffett et la relève de Greg Abel.

Berkshire Hathaway est une holding américaine d’Omaha qui possède des assureurs, un chemin de fer, des compagnies d’électricité, des dizaines d’industriels et un portefeuille d’actions parmi les plus scrutés du monde. Son histoire est celle d’une filature condamnée dont un gestionnaire de fonds de 34 ans, Warren Buffett, a pris le contrôle par dépit en 1965, avant d’en faire pendant soixante ans l’instrument de ses placements.
Berkshire Hathaway en bref
- Fondation : 1955, par la fusion de deux sociétés textiles du Massachusetts, Berkshire Fine Spinning Associates (née en 1889 à Adams) et Hathaway Manufacturing Company (née en 1888 à New Bedford) ; contrôlée par Warren Buffett depuis 1965.
- Siège : Omaha (Nebraska), où travaillent 28 personnes.
- Dirigeants : Greg Abel, directeur général depuis le 1er janvier 2026 ; Howard Buffett, président du conseil d’administration depuis le 18 septembre 2026 ; Warren Buffett, président d’honneur.
- Activités : assurance et réassurance, chemin de fer, électricité, industrie, services, distribution, portefeuille d’actions cotées.
- Principales sociétés : GEICO, General Re, National Indemnity, BNSF, Berkshire Hathaway Energy, Precision Castparts, Lubrizol, McLane, Pilot, NetJets, See’s Candies, Duracell.
- Effectifs : environ 387 800 salariés fin 2025, dont 80 % aux États-Unis.
- Cotation : Bourse de New York (actions A et B), membre du S&P 500.
- Chiffre d’affaires 2025 : 371,4 milliards de dollars.
Histoire de Berkshire Hathaway
1888-1964 : deux filatures et un « pacte suicidaire »
En 1888, à New Bedford, ancien port baleinier du Massachusetts, naît la Hathaway Manufacturing Company, qui porte le nom de son principal fondateur, Horatio Hathaway. En 1889, à Adams, dans le comté de Berkshire, les frères William et Charles Plunkett fondent la Berkshire Cotton Manufacturing Company ; en 1929, elle absorbe plusieurs filatures voisines et devient Berkshire Fine Spinning Associates, qui file alors environ le quart des cotonnades fines américaines.
Le textile du Nord a pourtant perdu la partie face aux salaires du Sud, puis de l’étranger. Le conseil de Berkshire l’écrit lui-même le 29 juillet 1954 : « L’industrie textile de Nouvelle-Angleterre a commencé à disparaître il y a quarante ans. » Un an plus tard, les deux sociétés fusionnent quand même : quatorze usines, 10 000 salariés. Pour Buffett, l’accord s’est vite « mué en pacte suicidaire » : en sept ans, Berkshire Hathaway perd de l’argent, ferme neuf usines et voit fondre ses fonds propres de 37 %. Seabury Stanton la dirige.
1962-1969 : le chien qui a attrapé la voiture
En décembre 1962, Warren Buffett, qui gère à Omaha un fonds, Buffett Partnership Ltd., achète ses premières actions Berkshire à 7,50 dollars, pour une valeur comptable de 20,20 dollars. C’est l’investissement « mégot de cigare » appris de Benjamin Graham : la société ferme des usines et rachète ses actions, il suffit d’attendre la prochaine offre.
Elle arrive le 6 mai 1964, à 11,375 dollars. Peu avant, Stanton avait demandé à Buffett son prix ; celui-ci avait dit 11,50 dollars, et Stanton : « Très bien, marché conclu. » Vexé pour un huitième de dollar, Buffett ne vend pas et achète. En avril 1965, son fonds détient 392 633 actions sur 1 017 547 ; il prend le contrôle début mai. Stanton s’en va. Buffett jugera son refus de vendre « monumentalement stupide » : « J’étais le chien qui a attrapé la voiture. »
Début 1967, Berkshire paie 8,6 millions de dollars National Indemnity, petit assureur d’Omaha de son ami Jack Ringwalt. C’est la vraie naissance du groupe : les primes encaissées avant le paiement des sinistres, le « float », fournissent des capitaux à placer. Buffett y voit pourtant sa pire erreur : il aurait dû acheter pour son fonds, détenu à 100 % par ses associés, et non pour une filature dont 39 % appartenaient à d’autres. Il prend la présidence du conseil vers 1970.
1970-1990 : See’s Candies, Charlie Munger et la fin du textile
Le tournant vient d’un avocat de Los Angeles originaire d’Omaha, Charlie Munger, rencontré en 1959, qui le convainc qu’il vaut mieux acheter une entreprise remarquable à un prix correct qu’une entreprise correcte à un prix remarquable. Première application en 1972 : le chocolatier californien See’s Candies, acheté par Blue Chip Stamps, société de timbres-primes dont Buffett, Munger et Berkshire étaient gros actionnaires. La famille en voulait 30 millions de dollars ; Buffett, que payer trois fois l’actif net tangible faisait déglutir, en offrit 25 et l’emporta. Munger entre officiellement chez Berkshire en 1978 et en devient le vice-président ; Blue Chip est absorbé en 1983.
Après une rechute, le rachat d’une autre filature en 1975, Buffett ferme le textile en 1985, faute d’acheteur. Berkshire est devenu un assemblage d’assureurs, de commerces comme le Nebraska Furniture Mart (1983) et de participations : The Washington Post, GEICO dès 1976, puis Coca-Cola, où il place environ un milliard de dollars en 1988 et 1989. Le 29 novembre 1988, l’action quitte le marché de gré à gré pour la Bourse de New York.
1991-2007 : Salomon, GEICO et General Re
Le 18 août 1991, Buffett devient président par intérim de la banque d’affaires Salomon, où Berkshire avait placé 700 millions de dollars et qui vient d’être prise à truquer des adjudications de bons du Trésor. Devant une commission de la Chambre des représentants, en septembre, il résume sa doctrine : « Perdez de l’argent pour la société, et je serai compréhensif ; perdez une parcelle de sa réputation, et je serai impitoyable. » Il rentre à Omaha dix mois plus tard.
En janvier 1996, Berkshire paie 2,3 milliards de dollars la moitié de GEICO qu’il ne possédait pas ; Buffett y avait mis en 1951 10 282 dollars, plus de 65 % de sa fortune d’alors. La même année naissent les actions B, à un trentième d’une action A, pour couper l’herbe sous le pied des fonds qui vendaient des imitations de Berkshire. Le 21 décembre 1998, le groupe absorbe le réassureur General Re contre 272 200 actions nouvelles, près de 22 % du capital ; Buffett écrira que payer en actions a fait « donner aux actionnaires de Berkshire bien plus qu’ils n’ont reçu ». En 1999, en pleine bulle internet, l’action perd 19,9 % quand le S&P 500 gagne 21 % ; l’année suivante, elle gagne 26,6 % quand l’indice recule. Suivent l’électricité, avec MidAmerican Energy, puis des industriels comme Shaw ou Benjamin Moore.
2008-2022 : le chemin de fer et les erreurs avouées
Le 23 septembre 2008, en pleine crise, Berkshire apporte 5 milliards de dollars à Goldman Sachs en actions préférentielles rémunérées à 10 %. Le 3 novembre 2009, il annonce le rachat du chemin de fer BNSF, dont il détenait près du quart, pour environ 44 milliards de dollars dette comprise : « un pari à tapis sur l’avenir économique des États-Unis », dit Buffett. L’action B est divisée par 50 pour payer les petits porteurs en titres ; l’opération est bouclée le 12 février 2010, et Berkshire entre dans la foulée au S&P 500.
Viennent ensuite les déconvenues, que Buffett raconte lui-même. En mars 2011, David Sokol, successeur pressenti, démissionne : il avait acheté des actions du chimiste Lubrizol avant de proposer à Buffett de le racheter. En avril, le comité d’audit conclut qu’il a enfreint le code de conduite et manqué de franchise. Heinz, racheté en 2013 avec le fonds brésilien 3G Capital puis fusionné avec Kraft en 2015, coûte 3 milliards de dollars de dépréciation : « Nous avons payé Kraft trop cher », reconnaît Buffett en 2019. Pour Precision Castparts, fabricant de pièces aéronautiques acheté en 2016, la dépréciation d’environ 11 milliards de dollars passée en 2020 mesure « presque entièrement » son erreur : il avait « payé trop cher ». Le meilleur placement de la période, Apple, vient d’un investisseur longtemps rétif à la technologie.
Depuis 2023 : la relève
Charlie Munger meurt le 28 novembre 2023, à 99 ans. Le 3 mai 2025, à l’assemblée d’Omaha, Buffett, 94 ans, annonce qu’il proposera de confier la direction générale à Greg Abel en fin d’année ; seuls ses enfants Howard et Susie, administrateurs, étaient prévenus, et Abel, assis à côté de lui, l’apprend avec la salle. Désigné successeur depuis 2021, Abel, venu de l’électricité avec MidAmerican, dirigeait depuis 2018 les activités hors assurance. Il prend ses fonctions le 1er janvier 2026. Le 18 septembre 2026, Buffett, 96 ans, cède la présidence du conseil à son fils Howard, administrateur depuis 1993. « Le temps finit toujours par gagner », écrit-il.
Ce que fait Berkshire Hathaway aujourd’hui
En 2025, les activités du groupe ont réalisé 368,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires :
- Assurance et réassurance (104,2 milliards de dollars, primes et revenus de placement) : GEICO, Berkshire Hathaway Primary Group, General Re.
- Industrie (78,5 milliards) : Precision Castparts, Lubrizol, OxyChem, Marmon, IMC, Clayton Homes, Shaw, Duracell.
- Distribution : le grossiste McLane (51,0 milliards) et les stations-service routières Pilot (42,2 milliards).
- Services et commerce (42,6 milliards) : NetJets, FlightSafety, TTI, See’s Candies, Dairy Queen.
- Énergie (26,3 milliards) : PacifiCorp, MidAmerican, NV Energy, Northern Powergrid.
- Chemin de fer (23,5 milliards) : BNSF.
Le groupe reste très américain : 87 % des ventes de biens et services et 96 % des revenus du rail et de l’énergie viennent des États-Unis.
Les dirigeants de Berkshire Hathaway
- Seabury Stanton (jusqu’en 1965) : président après la fusion, écarté par Buffett.
- Warren Buffett (1965-2026) : actionnaire de contrôle dès 1965, président du conseil à partir de 1970 environ, directeur général jusqu’à la fin de 2025, puis président d’honneur à compter du 18 septembre 2026.
- Charlie Munger (1978-2023) : vice-président.
- Ajit Jain (depuis 2018) : vice-président chargé de l’assurance.
- Greg Abel (depuis 2018) : vice-président hors assurance, directeur général depuis 2026.
- Howard Buffett (depuis 2026) : président du conseil.
Berkshire Hathaway en Bourse
Coté à la Bourse de New York depuis 1988, Berkshire a toujours refusé de diviser son action A, qui a franchi 500 000 dollars en mars 2022. L’action B, divisée par 50 en 2010, en vaut un mille-cinq-centième. Le 28 août 2024, Berkshire est devenue la première entreprise américaine hors technologie à valoir 1 000 milliards de dollars. De 1965 à 2025, son cours a progressé de 19,7 % par an, contre 10,5 % pour le S&P 500 dividendes compris.
Chiffres clés depuis 2021
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat net part du groupe | Résultat opérationnel après impôts |
|---|---|---|---|
| 2021 | 276,19 | 89,94 | 27,46 |
| 2022 | 302,02 | −22,76 | 30,85 |
| 2023 | 364,48 | 96,22 | 37,35 |
| 2024 | 371,43 | 89,00 | 47,44 |
| 2025 | 371,44 | 66,97 | 44,49 |
En milliards de dollars, comptes publiés par Berkshire Hathaway ; chiffre d’affaires et résultat net de 2021 et 2022 tels que retraités dans le rapport annuel 2023. Le résultat net inclut les variations de valeur du portefeuille d’actions, d’où la perte de 2022 ; le résultat opérationnel les exclut.
Questions fréquentes sur Berkshire Hathaway
Qui a fondé Berkshire Hathaway ?
Personne en particulier : la société est née en 1955 de la fusion de deux filatures du Massachusetts, fondées en 1888 et en 1889. Warren Buffett n’en est pas le fondateur ; il en a pris le contrôle en 1965.
D’où vient le nom Berkshire Hathaway ?
« Berkshire » vient du comté de Berkshire, dans l’ouest du Massachusetts, où était installée Berkshire Fine Spinning Associates. « Hathaway » vient d’Horatio Hathaway, dont la filature de New Bedford portait le nom.
Qui dirige Berkshire Hathaway ?
Greg Abel est directeur général depuis le 1er janvier 2026. Howard Buffett, fils de Warren Buffett, préside le conseil d’administration depuis le 18 septembre 2026.
Pourquoi l’action Berkshire Hathaway est-elle si chère ?
Parce que Berkshire n’a jamais divisé son action A : Warren Buffett voulait des actionnaires de long terme plutôt que des spéculateurs. Les petits porteurs ont l’action B, créée en 1996.
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Sources
- Berkshire Hathaway, lettre aux actionnaires 2014, avec « Berkshire – Past, Present and Future » de Warren Buffett et la lettre de Charlie Munger (février 2015)
- Berkshire Hathaway, lettre aux actionnaires 2020 (février 2021)
- Berkshire Hathaway, lettre aux actionnaires 1995 (1996)
- Berkshire Hathaway, lettre aux actionnaires 1989 (1990)
- Berkshire Hathaway, lettre aux actionnaires 1988 (1989)
- Berkshire Hathaway, lettre aux actionnaires 1998 (1999)
- Berkshire Hathaway, rapport annuel 1998, comptes du pôle assurance (1999)
- Berkshire Hathaway, rapport annuel 2025 (février 2026)
- Berkshire Hathaway, rapport annuel 2023 (février 2024)
- Berkshire Hathaway, résultats de l’exercice 2025 (28 février 2026)
- Berkshire Hathaway, résultats de l’exercice 2024 (22 février 2025)
- Berkshire Hathaway, résultats de l’exercice 2023 (24 février 2024)
- Berkshire Hathaway, résultats de l’exercice 2022 (25 février 2023)
- Berkshire Hathaway, résultats de l’exercice 2021 (26 février 2022)
- Berkshire Hathaway, « Warren E. Buffett Becomes Chairman Emeritus, Remains Director ; Howard G. Buffett Elected Chairman » (18 septembre 2026)
- Berkshire Hathaway et BNSF, communiqué commun sur le rachat de BNSF (3 novembre 2009)
- Goldman Sachs, « Berkshire Hathaway to Invest $5 Billion in Goldman Sachs » (23 septembre 2008)
- International Directory of Company Histories (FundingUniverse), « Berkshire Hathaway Inc. History » (1997)
- Lost New England, « Berkshire Cotton Manufacturing Company, Adams, Mass » (consulté le 10 octobre 2026)
- Fortune, récit de l’affaire Salomon (27 octobre 1997)
- Yahoo Finance, le témoignage de Warren Buffett devant le Congrès en 1991 (consulté le 10 octobre 2026)
- The Motley Fool, sur le coût du rachat de General Re en actions (5 mars 2017)
- CNBC, « Berkshire Hathaway shares topped $500,000 each — here’s why Warren Buffett says he’ll never split the stock » (17 mars 2022)
- CNN Money, entrée de Berkshire Hathaway dans le S&P 500 (12 février 2010)
- CNN Money, démission de David Sokol (30 mars 2011)
- The D&O Diary, « Berkshire Board Audit Committee : Sokol Violated Policy, Lacked Candor » (avril 2011)
- CNBC, « Buffett says Berkshire Hathaway overpaid for Kraft » (25 février 2019)
- CNN, mort de Charlie Munger (28 novembre 2023)
- CNBC (WOWT), Berkshire Hathaway atteint 1 000 milliards de dollars de capitalisation (28 août 2024)
- Associated Press (PBS NewsHour), « Warren Buffett makes surprise announcement that he plans to retire at the end of the year » (3 mai 2025)
- Al Jazeera, « Warren Buffett to retire as Berkshire Hathaway CEO at end of 2025 » (3 mai 2025)
- Wikipédia (anglais), Berkshire Hathaway (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia (anglais), Hathaway Mills (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia (anglais), Horatio Hathaway (consulté le 10 octobre 2026)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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