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Biais de négativité : définition, expériences et exemples en Bourse

Le biais de négativité est la tendance à accorder aux informations, aux événements et aux émotions négatives plus d’attention et plus de poids qu’à des éléments positifs d’intensité équivalente.

Biais de négativité : Une mauvaise nouvelle pèse plus lourd qu’une bonne de même taille

Qu’est-ce que le biais de négativité ?

Le biais de négativité est la tendance à accorder aux informations, aux événements et aux émotions négatives plus d’attention et plus de poids qu’à des éléments positifs d’intensité comparable. Une critique pèse plus qu’un compliment, une perte de réputation se répare plus lentement qu’elle ne se fait, un titre alarmant attire plus l’œil qu’un titre rassurant.

Le phénomène est si général que deux équipes de psychologues l’ont érigé, la même année, en principe. Paul Rozin et Edward Royzman l’ont décomposé en plusieurs propriétés dans la Personality and Social Psychology Review en 2001. Roy Baumeister, Ellen Bratslavsky, Catrin Finkenauer et Kathleen Vohs lui ont donné son slogan dans la Review of General Psychology : le mauvais est plus fort que le bon.

Le biais de négativité en résumé

Le biais ne dit pas que les gens sont pessimistes : la plupart sont plutôt optimistes sur leur propre sort. Il dit qu’à quantité égale, le négatif capte davantage l’attention, est traité plus en profondeur et laisse une trace plus durable. Sur un marché, où l’on reçoit chaque jour un flot de nouvelles des deux signes, cette asymétrie de traitement suffit à colorer les décisions.

  • Famille : le temps et les émotions
  • Mis en évidence par : Paul Rozin et Edward Royzman ; Roy Baumeister, Ellen Bratslavsky, Catrin Finkenauer et Kathleen Vohs
  • Date : 2001 (deux synthèses de référence), après des travaux des années 1970
  • Expérience de référence : l’activité cérébrale mesurée face à des images négatives et positives (Ito et al., 1998) ; les réactions physiologiques à des journaux télévisés dans 17 pays (Soroka et al., 2019)
  • Proche de : l’aversion aux pertes, l’heuristique de disponibilité, l’heuristique d’affect
  • Sur les marchés : sur-réaction aux nouvelles et aux commentaires pessimistes, suivie d’un retour partiel des cours

Quelles expériences ont révélé le biais de négativité ?

Le biais n’a pas une expérience fondatrice unique, mais une accumulation de résultats. Dès 1972, David Kanouse et L. Reid Hanson consacrent un chapitre à la négativité dans les évaluations, dans Attribution : Perceiving the causes of behavior, un ouvrage collectif sur l’attribution : les traits négatifs d’une personne pèsent davantage dans le jugement global que ses traits positifs.

En 1998, Tiffany Ito, Jeff Larsen, Kyle Smith et John Cacioppo cherchent la trace du phénomène dans le cerveau. Leur article du Journal of Personality and Social Psychology porte un titre qui résume la conclusion : l’information négative pèse plus lourd sur le cerveau. Des participants regardent des images positives, négatives ou neutres et les classent pendant qu’on enregistre leur activité électrique cérébrale. Une onde tardive, le potentiel positif tardif, est plus ample pour les images négatives que pour les positives, alors que les deux séries sont aussi fréquentes, aussi extrêmes et aussi excitantes. Le biais ne se limite donc pas à ce que l’on déclare : il apparaît dès le traitement de l’information.

La démonstration la plus large est plus récente. Stuart Soroka, Patrick Fournier et Lilach Nir publient en 2019 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences une expérience menée dans 17 pays, sur six continents, auprès de 1 156 personnes. Chacune regarde sept reportages de BBC World News, dans un ordre aléatoire, casque sur les oreilles et capteurs aux doigts pour mesurer la conductance de la peau et le pouls. Les reportages négatifs provoquent en moyenne une activation physiologique plus forte que les reportages neutres ou positifs. Les auteurs y voient une explication du ton dominant de l’information : elle cherche son public, et le public réagit au négatif.

Comment fonctionne le biais de négativité ?

Rozin et Royzman distinguent quatre manifestations. La puissance négative : à intensité égale, le négatif compte plus. La pente plus raide : un événement négatif devient plus pesant à mesure qu’il approche, plus vite qu’un événement positif ne devient plus attrayant. La dominance négative : un mélange de bon et de mauvais est jugé plus mauvais que la somme des parties. La différenciation : le vocabulaire et les représentations du négatif sont plus riches et plus fins.

L’explication la plus souvent avancée est évolutive. Manquer une occasion coûte rarement la vie ; manquer un danger peut la coûter. Un système nerveux qui surpondère les signaux de menace a pu être favorisé. L’argument est plausible, mais difficile à tester directement ; il ne prouve pas que le biais soit utile dans un environnement moderne, saturé d’informations.

Le biais s’amplifie avec la fatigue, l’incertitude et le stress, et quand l’information arrive en continu. Il nourrit alors l’heuristique de disponibilité : les scénarios sombres, plus souvent lus, paraissent plus probables. Il est plus marqué pour les informations qui touchent à soi et à son argent. Les travaux de Mara Mather et Laura Carstensen sur le vieillissement suggèrent qu’il s’atténue avec l’âge, les personnes âgées montrant dans certaines tâches une préférence pour le positif ; les résultats restent mêlés.

Il ne faut pas le confondre avec l’aversion aux pertes, qui porte sur les choix entre gains et pertes, ni avec le pessimisme. Le biais de négativité concerne l’attention et le poids accordés à l’information, quelle que soit la décision qui suit.

Quels exemples du biais de négativité en Bourse ?

L’étude de référence sur le sujet est celle de Paul Tetlock, publiée en 2007 dans le Journal of Finance. Il mesure le pessimisme d’une chronique boursière quotidienne du Wall Street Journal, « Abreast of the Market », à l’aide d’un logiciel d’analyse de contenu, le General Inquirer, et du dictionnaire psychosocial de Harvard : il en tire un indicateur de pessimisme, très lié aux mots négatifs ou de faiblesse de la chronique. L’échantillon couvre 3 709 séances, du 1er janvier 1984 au 17 septembre 1999.

Le résultat est d’une netteté rare. Une hausse d’un écart-type du pessimisme de la chronique annonce une baisse de 8,1 points de base du Dow Jones le lendemain. Mais l’effet se dissipe presque entièrement dans la semaine : sur les quatre séances suivantes, les cours regagnent 6,8 points de base, et le solde n’est plus significativement différent de zéro. Un pessimisme exceptionnellement élevé ou faible annonce aussi un volume d’échanges plus fort. Tetlock en conclut que le contenu de la presse agit comme un sentiment d’investisseurs, pas comme une information nouvelle sur la valeur des entreprises.

L’asymétrie elle-même a été mesurée. Shumi Akhtar, Robert Faff, Barry Oliver et Avanidhar Subrahmanyam étudient en 2011, dans le Journal of Banking and Finance, la publication de l’indice de confiance des consommateurs en Australie. Quand l’indice recule, le marché d’actions baisse significativement le jour de l’annonce ; quand il progresse, il ne se passe rien de mesurable. Le marché se remet ensuite du choc de la mauvaise nouvelle. Le titre de l’article dit tout : « The power of bad ».

Les grands épisodes de stress montrent la même mécanique à l’échelle d’un marché. Lors du krach du Covid-19, l’indice de volatilité VIX a clôturé à 82,69 le 16 mars 2020, record historique, le jour où le Dow Jones perdait 12,93 %. Le S&P 500 retrouvait pourtant son record dès le 18 août 2020. Attribuer ce mouvement au seul biais de négativité serait abusif, la menace était réelle ; mais l’amplitude des réactions de court terme, suivie d’un retour rapide, ressemble beaucoup à ce que Tetlock observait à petite échelle.

Comment reconnaître le biais de négativité dans ses décisions ?

Le biais se repère moins à vos convictions qu’à la façon dont vous consommez l’information.

  • Une mauvaise nouvelle sur une valeur que vous détenez occupe votre esprit toute la journée, une bonne nouvelle de même importance est oubliée le soir.
  • Vous lisez plus volontiers, et plus longtemps, les analyses alarmistes que les analyses rassurantes.
  • Une seule séance perdante efface dans votre souvenir plusieurs séances gagnantes.
  • Vous coupez des positions sur un titre de presse plutôt que sur le niveau que vous aviez fixé.

Comment éviter le biais de négativité ?

Le biais ne se supprime pas ; on réduit son terrain de jeu. La première mesure est de réduire l’exposition au flux : consulter les nouvelles à heures fixes plutôt qu’en continu, et éviter de décider dans les minutes qui suivent une annonce inquiétante, puisque c’est précisément là que l’effet est le plus fort et le moins durable.

La deuxième est de décider avant de lire. Une position dont la sortie a été fixée à l’avance, sur un niveau de prix ou une durée, laisse peu de place au commentaire du jour. Un journal de décisions qui note la nouvelle invoquée pour chaque changement de plan montre vite combien de ces nouvelles étaient négatives, et combien comptaient vraiment une semaine plus tard.

La troisième est de rééquilibrer volontairement la lecture : chercher, face à chaque argument baissier, le meilleur argument contraire. C’est la version financière de l’avocat du diable. Elle ne rend pas optimiste ; elle rend la pesée moins inégale, et limite au passage le biais de confirmation qui pousse à ne lire que ce qui conforte une crainte. Ce qui ne marche pas : se dire qu’on ne se laissera pas impressionner. L’effet se produit en amont de la délibération.

Quelles sont les limites du biais de négativité ?

Une première objection porte sur la généralité du principe. Peter Dodds et ses collègues ont fait évaluer en 2015, dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, 100 000 mots issus de 24 corpus dans 10 langues : le vocabulaire humain penche nettement vers le positif. Les humains emploient plus de mots positifs que négatifs ; le biais de négativité porte sur le poids accordé à l’information, pas sur le vocabulaire.

Une deuxième tient aux différences individuelles. L’étude de Soroka et ses collègues, qui confirme le biais en moyenne, souligne elle-même une grande variation d’une personne à l’autre, au sein même de chaque pays, et certains échantillons nationaux, pris isolément, ne montrent pas de biais significatif. Les travaux sur le vieillissement vont dans le même sens. Le biais est une tendance moyenne, pas une loi de chaque individu.

Une troisième concerne l’interprétation. Une partie de ce qu’on appelle biais peut être rationnel : une information négative est souvent plus rare, donc plus informative, et un danger ignoré coûte plus qu’une occasion manquée. Baumeister et ses collègues reconnaissent que la valeur diagnostique et la saillance expliquent certains résultats, tout en soutenant que l’asymétrie persiste quand on les contrôle. Enfin, sur les marchés, la réaction aux mauvaises nouvelles mêle biais psychologique et contraintes réelles : appels de marge, gestion du risque des institutions, ventes forcées.

Questions fréquentes sur le biais de négativité

Quelle est la différence entre biais de négativité et aversion aux pertes ?

L’aversion aux pertes porte sur des choix : une perte fait plus mal qu’un gain de même montant ne fait plaisir. Le biais de négativité est plus large et porte sur l’attention et le traitement de l’information : le négatif est remarqué plus vite, examiné plus longtemps et retenu plus durablement. Les deux se renforcent souvent sans se confondre.

Pourquoi les médias diffusent-ils surtout des mauvaises nouvelles ?

Une explication avancée est que le public réagit plus fortement au négatif. L’étude de Soroka, Fournier et Nir, menée dans 17 pays, montre que des reportages négatifs provoquent en moyenne une activation physiologique plus forte. Les auteurs notent aussi une grande variation entre individus, ce qui laisse de la place à une information moins sombre.

Le biais de négativité fait-il baisser la Bourse ?

Il amplifie surtout les réactions de court terme. Tetlock a montré qu’un pessimisme élevé dans une chronique du Wall Street Journal annonçait une baisse du Dow Jones le lendemain, presque entièrement compensée dans la semaine. L’effet porte sur le rythme des cours plus que sur leur direction de long terme.

Comment limiter le biais de négativité en trading ?

En fixant les sorties avant d’entrer en position, en consultant les nouvelles à heures fixes plutôt qu’en continu, et en notant dans un journal la nouvelle invoquée à chaque changement de plan. Relire ce journal quelques semaines plus tard montre souvent que les nouvelles les plus inquiétantes n’étaient pas les plus importantes.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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