Charles de Gaulle : biographie, franc et bataille de l’or du général
Chef de la France libre puis fondateur de la Ve République, Charles de Gaulle a tenu la monnaie pour un attribut de la souveraineté : nouveau franc, plan Pinay-Rueff, or rapatrié et défi lancé au dollar.

Qui était Charles de Gaulle ?
Charles de Gaulle (1890-1970) est un militaire et homme d’État français qui refusa l’armistice de juin 1940, dirigea depuis Londres la France libre, présida le Gouvernement provisoire de la République à la Libération, puis revint au pouvoir en 1958 pour fonder la Ve République, qu’il présida de janvier 1959 à avril 1969.
On connaît le général de l’appel du 18 juin et le président de la décolonisation. On connaît moins le chef d’État qui lisait les notes de Jacques Rueff, faisait rapatrier l’or de la Banque de France depuis New York et refusait de dévaluer par principe. Chez lui, la monnaie était une frontière.
Charles de Gaulle en résumé
Officier de carrière, prisonnier pendant la Grande Guerre, théoricien de l’arme blindée dans l’entre-deux-guerres, de Gaulle devient en 1940 un rebelle condamné à mort par Vichy. Chef de la France libre puis du Gouvernement provisoire, il quitte le pouvoir en janvier 1946, y revient en 1958 et le quitte de nouveau après un référendum perdu en 1969.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 22 novembre 1890, Lille
- Mort : 9 novembre 1970, Colombey-les-Deux-Églises (Haute-Marne)
- Pays : France
- Fonctions : chef de la France libre (1940-1943), président du Comité français de libération nationale (1943-1944), président du Gouvernement provisoire de la République française (1944-1946), président du Conseil (juin 1958-janvier 1959), président de la République (8 janvier 1959-28 avril 1969)
- Œuvre principale : la France libre, la Constitution de 1958, le plan de redressement Pinay-Rueff et le nouveau franc, les Mémoires de guerre (1954-1959)
- À retenir : il tint la stabilité du franc pour une condition de l’indépendance nationale, et contesta le privilège du dollar jusqu’à exiger de l’or
La vie de Charles de Gaulle : l’officier qui se fit une certaine idée de la France
Charles de Gaulle naît à Lille le 22 novembre 1890, dans une famille catholique de la petite noblesse de robe ; son père enseigne dans un collège jésuite. Entré à Saint-Cyr en 1910, il en sort en 1912 et rejoint le 33e régiment d’infanterie, commandé par le colonel Pétain. Blessé et fait prisonnier près de Douaumont le 2 mars 1916, il passe le reste de la guerre en captivité malgré plusieurs tentatives d’évasion.
Entre les deux guerres, il écrit plus qu’il ne commande : Le Fil de l’épée en 1932, Vers l’armée de métier en 1934, où il plaide pour un corps de blindés professionnel. L’état-major l’écoute peu. En mai 1940, à la tête de la 4e division cuirassée, il contre-attaque à Montcornet et à Abbeville. Promu général de brigade à titre temporaire, il entre le 5 juin dans le gouvernement de Paul Reynaud comme sous-secrétaire d’État à la Guerre.
Le 17 juin, Pétain demande l’armistice ; de Gaulle s’envole pour Londres. Le 18, il lance à la BBC son appel à poursuivre la guerre. Un tribunal militaire de Vichy le condamne à mort par contumace le 2 août. La France libre, d’abord une poignée d’hommes, gagne l’Afrique équatoriale à l’été 1940, s’installe à Alger en 1943 et devient le Gouvernement provisoire en juin 1944. Le 26 août 1944, de Gaulle descend les Champs-Élysées.
Chef du gouvernement à la Libération, il fait voter les nationalisations et la Sécurité sociale, puis démissionne le 20 janvier 1946, hostile au régime des partis qui se dessine. Son Rassemblement du peuple français, fondé en 1947, échoue à le ramener au pouvoir. Retiré à Colombey, il écrit ses Mémoires de guerre.
Le 13 mai 1958, l’émeute d’Alger fait vaciller la IVe République. Investi président du Conseil le 1er juin, de Gaulle fait approuver par référendum, le 28 septembre, une Constitution taillée pour l’exécutif. Président à partir de janvier 1959, il conduit l’Algérie à l’indépendance par les accords d’Évian de mars 1962, échappe à l’attentat du Petit-Clamart en août et impose par référendum l’élection du président au suffrage universel. Réélu en décembre 1965 face à François Mitterrand, il dote la France de l’arme nucléaire et quitte en 1966 le commandement intégré de l’OTAN.
Mai 1968 le surprend. Il dissout l’Assemblée et gagne les élections de juin, mais perd le 27 avril 1969 un référendum sur la régionalisation et le Sénat. Il quitte ses fonctions le lendemain, regagne Colombey et y meurt le 9 novembre 1970, quelques jours avant ses quatre-vingts ans.
Qu’a accompli Charles de Gaulle, et que reste-t-il de son œuvre ?
Il reste d’abord une Constitution : celle de 1958, révisée en 1962, régit encore la France. Il reste une politique de défense fondée sur la dissuasion nucléaire, essayée pour la première fois au Sahara le 13 février 1960. Il reste un récit national, celui d’une France qui n’aurait jamais cessé le combat, et que les historiens ont depuis nuancé.
La décolonisation de l’Afrique subsaharienne en 1960 et la fin de la guerre d’Algérie figurent à son bilan, comme le drame des harkis et des Européens d’Algérie. La réconciliation franco-allemande, scellée avec Konrad Adenauer par le traité de l’Élysée du 22 janvier 1963, a survécu à ses désaccords avec les partenaires européens. Sur le plan monétaire, le nouveau franc a vécu jusqu’à l’euro ; la bataille pour l’étalon-or, elle, a été perdue.
Comment Charles de Gaulle a-t-il financé son pouvoir ?
En juin 1940, la France libre n’a ni territoire, ni impôt, ni banque. L’accord signé avec Churchill le 7 août 1940 prévoit que le Trésor britannique avance les dépenses des Forces françaises libres, à titre de prêts remboursables. La dépendance est totale, et de Gaulle le sait. Il cherche donc très vite des ressources propres : le ralliement du Tchad, du Cameroun et du Congo, à la fin d’août 1940, lui donne des territoires, des recettes et des matières premières. Son conseiller financier à Londres, Pierre Denis, prépare avec la Banque d’Angleterre un institut d’émission. Une ordonnance du 2 décembre 1941 crée la Caisse centrale de la France libre, à la fois banque d’émission et trésor public, qui imprime les billets des territoires ralliés. Devenue Caisse centrale de la France d’outre-mer en 1944, elle est l’ancêtre de l’actuelle Agence française de développement.
À la Libération, l’État vit d’expédients. L’emprunt de la Libération, lancé en novembre 1944, draine une partie de l’épargne. Reste la masse de billets accumulée pendant l’Occupation. Pierre Mendès France, ministre de l’Économie nationale, veut une ponction monétaire brutale : échange des billets avec blocage d’une partie des avoirs. René Pleven, ministre des Finances, défend une méthode plus douce. De Gaulle choisit Pleven ; Mendès France démissionne le 6 avril 1945. L’échange des billets de juin 1945 se fait sans blocage, et l’inflation des années suivantes donne raison, a posteriori, au ministre parti. Le 26 décembre 1945, la France ratifie les accords de Bretton Woods, qui fixent les monnaies par rapport au dollar, lui-même défini en or à 35 dollars l’once ; le dollar vaut désormais 119,10 francs.
Le retour de 1958 commence par la caisse. L’inflation approche 15 %, la balance des paiements est en déficit et les réserves de change sont presque vides. Antoine Pinay, ministre des Finances, réunit le 30 septembre un comité présidé par l’économiste Jacques Rueff, partisan de l’orthodoxie monétaire. Le rapport, rédigé pour l’essentiel par Rueff, est remis le 8 décembre. Pinay en défend une version prudente, Rueff une version radicale ; de Gaulle choisit la radicale. Les mesures arrêtées à la fin de décembre 1958 dévaluent le franc de 17,5 %, rétablissent sa convertibilité pour les non-résidents, libèrent la plus grande partie des échanges avec l’Europe, compriment les dépenses et suppriment même la retraite du combattant, mesure si impopulaire qu’elle sera rétablie par la suite. Le 1er janvier 1960, le nouveau franc, qui vaut cent anciens francs, entre en circulation. L’inflation retombe dès 1959, les réserves se reconstituent.
Avec des réserves, vient la question de leur composition. Le système de Bretton Woods permet aux banques centrales de garder des dollars plutôt que de l’or, ce qui autorise les États-Unis à financer leurs déficits extérieurs avec leur propre monnaie. Rueff dénonce depuis 1961 ce « déficit sans pleurs ». Valéry Giscard d’Estaing, ministre des Finances de 1962 à 1966, parle de « privilège exorbitant » : l’expression, que l’on prête souvent au général, est de lui. Le 4 février 1965, en conférence de presse, de Gaulle plaide pour un retour à l’étalon-or, seule base monétaire, selon lui, qui ne porte la marque d’aucun pays. Giscard, de son propre aveu, désapprouvait cette position.
La Banque de France convertit alors une large part de ses dollars en or auprès du Trésor américain : deux conversions exceptionnelles de 150 millions de dollars en janvier et en mars 1965, puis des achats mensuels réguliers. L’économiste Maylis Avaro estime que la hausse des réserves d’or françaises a atteint environ 1,5 milliard de dollars en 1965-1966 ; une grande partie du métal, déposé à la Réserve fédérale de New York, a été ramenée à Paris par avion. En 1967, la France cesse de participer au pool de l’or de Londres, par lequel les grandes banques centrales défendaient le prix de 35 dollars l’once.
Mai 1968 retourne le jeu. Les grèves, les accords de Grenelle et la fuite des capitaux vident une partie du stock d’or. En novembre, tous les experts attendent une dévaluation ; de Gaulle la refuse. Le conseil des ministres du 23 novembre maintient la parité, le général s’en explique devant la nation le lendemain et rétablit le contrôle des changes. Son successeur, Georges Pompidou, dévalue de 11,1 % le 8 août 1969. Deux ans plus tard, le 15 août 1971, Richard Nixon suspend la convertibilité du dollar en or. Le général, mort neuf mois plus tôt, ne vit pas la fin du système qu’il avait combattu.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Charles de Gaulle ?
L’appel du 18 juin est le cas d’école. Le discours radiodiffusé ce jour-là n’a pas été enregistré par la BBC ; l’enregistrement que l’on entend d’ordinaire est celui du 22 juin. La célèbre affiche « À tous les Français », placardée à Londres, date du début d’août 1940. Le texte, enfin, a été peu entendu en France sur le moment. Sa gloire est rétrospective, ce qui n’enlève rien à son audace.
Plusieurs mots du général sont de seconde main. La boutade sur l’impossibilité de gouverner un pays qui compte plusieurs centaines de fromages est rapportée par des tiers, avec des chiffres qui varient. Quant à « l’intendance suivra », formule qui résume pour beaucoup son rapport à l’économie, on ne lui en connaît pas de source sûre. Inversement, le « privilège exorbitant » du dollar est souvent mis dans sa bouche alors qu’il revient à son ministre.
Le récit gaullien de la Libération, celui d’un Paris « libéré par lui-même », selon le discours de l’Hôtel de Ville du 25 août 1944, et d’une France qui se serait délivrée seule, a longtemps minoré Vichy et le rôle des Alliés. Il était, dans l’esprit de son auteur, un instrument politique : il fallait que la France fût assise à la table des vainqueurs.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
La biographie en trois volumes de Jean Lacouture (1984-1986) a fixé pour une génération le portrait d’un rebelle devenu souverain. Éric Roussel, en 2002, a exploité les archives ouvertes depuis. L’historien britannique Julian Jackson, dans De Gaulle. Une certaine idée de la France (2018, traduction française en 2019), propose la synthèse la plus complète : il insiste sur les contradictions d’un homme à la fois conservateur et modernisateur, et sur le poids de la tradition catholique et monarchiste de sa jeunesse.
Sur l’économie, le débat porte sur la nature du gaullisme. Pour les uns, le plan de 1958 fait de lui un libéral de circonstance ; pour d’autres, l’assainissement n’était qu’un préalable à une politique industrielle dirigiste, celle des grands programmes. L’historien Michel-Pierre Chélini a reconstitué l’élaboration du plan Pinay-Rueff dans un article de 2001. Sur la bataille de l’or, les travaux d’Arnaud Manas (L’Or de la guerre froide, 2022) et de Maylis Avaro, fondés sur les archives de la Banque de France, montrent une politique plus graduelle et plus technique que la légende de la confrontation, motivée d’abord, selon Avaro, par la crainte d’une dévaluation du dollar, et une influence de Rueff réelle mais limitée face aux réticences de Giscard et des services.
Que peut apprendre de Charles de Gaulle celui qui décide ?
De Gaulle a gagné ses paris quand il les adossait à une position financière solide, et les a perdus quand le prestige a remplacé l’analyse. Le contraste entre décembre 1958 et novembre 1968 résume sa méthode et sa limite.
- Assainir d’abord, ouvrir ensuite : la dévaluation et la convertibilité de 1958 ont été faites d’un seul coup, à la veille de la première baisse des droits de douane du Marché commun, le 1er janvier 1959.
- La dépendance financière se gère, elle ne se nie pas : à Londres, le chef de la France libre accepte l’argent britannique mais crée au plus vite sa propre caisse et sa propre monnaie.
- La composition des réserves est une décision politique : choisir l’or plutôt que le dollar, c’est refuser de financer le créancier dominant, avec le risque de détenir un actif qui ne rapporte rien.
- Refuser d’ajuster un prix intenable par fierté coûte plus cher que l’ajustement : la dévaluation refusée en 1968 fut faite en 1969, dans de moins bonnes conditions, ce que la psychologie appelle l’aversion aux pertes.
Quels livres lire sur Charles de Gaulle ?
- Jean Lacouture, De Gaulle, 3 vol. (Le Rebelle, Le Politique, Le Souverain), Seuil, 1984-1986 : la grande biographie classique.
- Julian Jackson, De Gaulle. Une certaine idée de la France, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru, Seuil, 2019 : la synthèse la plus récente.
- Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard, 2002 (éd. revue, Perrin, 2020) : une biographie fondée sur les archives.
- Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre. De l’appel du 18 juin à la Libération, Gallimard, 1996 : l’histoire de Londres et d’Alger.
- Arnaud Manas, L’Or de la guerre froide, Cerf, 2022 : la bataille de l’or vue des archives de la Banque de France.
- Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, 3 vol., Plon, 1954-1959 : la source, à lire comme une œuvre politique.
Questions fréquentes sur Charles de Gaulle
Pourquoi de Gaulle voulait-il revenir à l’étalon-or ?
Parce que le système de Bretton Woods permettait aux États-Unis de régler leurs déficits extérieurs en dollars, que les autres banques centrales conservaient. Inspiré par Jacques Rueff, de Gaulle jugeait cette asymétrie contraire à l’indépendance des nations et proposa, le 4 février 1965, un retour à l’or.
Qu’est-ce que le nouveau franc de 1960 ?
C’est le franc créé par les ordonnances de décembre 1958 dans le cadre du plan Pinay-Rueff et mis en circulation le 1er janvier 1960. Un nouveau franc valait cent anciens francs. L’appellation « nouveau franc » disparaît en 1963, mais la monnaie dure jusqu’à l’euro.
Qui a parlé du privilège exorbitant du dollar ?
L’expression est attribuée à Valéry Giscard d’Estaing, ministre des Finances du général de 1962 à 1966, notamment par l’économiste Barry Eichengreen. Elle est souvent prêtée à tort à de Gaulle, qui partageait pourtant l’idée.
Pourquoi de Gaulle a-t-il quitté le pouvoir en 1969 ?
Il avait lié son maintien au résultat d’un référendum sur la réforme des régions et du Sénat. Le non l’emporte le 27 avril 1969 avec environ 52 % des voix ; il quitte ses fonctions le lendemain à midi.
Pour aller plus loin
- le marché de l’or, pour comprendre le métal que le général voulait remettre au centre du système
- Sur le forum : une vidéo sur de Gaulle et Pétain, deux visions et deux réactions face à la défaite de 1940, pour prolonger par l’image le choix de juin 1940
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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