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Konrad Adenauer : biographie, mark et dette du premier chancelier

Premier chancelier de la République fédérale, Konrad Adenauer a rendu à l’Allemagne vaincue son crédit : dettes renégociées à Londres, réparations versées à Israël, économie sociale de marché et ancrage européen.

Konrad Adenauer : Le chancelier qui fit d’un pays failli un débiteur respecté

Qui était Konrad Adenauer ?

Konrad Adenauer (1876-1967) est un homme politique allemand, catholique rhénan, maire de Cologne de 1917 à 1933, qui fonda après la guerre l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et devint en 1949, à soixante-treize ans, le premier chancelier de la République fédérale d’Allemagne, poste qu’il occupa jusqu’en 1963.

Il prit la tête d’un pays sans souveraineté, sans armée, chargé de dettes d’avant-guerre et d’une responsabilité morale sans précédent. Il le laissa membre de l’OTAN, fondateur du Marché commun et doté de la monnaie la plus solide d’Europe. Le mérite de la monnaie ne lui revient pas ; celui d’en avoir fait un pays solvable, en grande partie, si.

Konrad Adenauer en résumé

Juriste de formation, proche du Zentrum, le parti catholique, Adenauer administre Cologne comme maire pendant seize ans. Écarté par les nazis, deux fois arrêté, il survit au régime. Chancelier à l’âge où d’autres prennent leur retraite, il gouverne quatorze ans, avec Ludwig Erhard à l’Économie, avant de céder la place à ce dernier, qu’il jugeait incapable de lui succéder.

  • Époque : Le XXe siècle
  • Naissance : 5 janvier 1876, Cologne
  • Mort : 19 avril 1967, Rhöndorf (Bad Honnef)
  • Pays : Allemagne, République fédérale d’Allemagne
  • Fonctions : maire de Cologne (1917-1933, puis mai-octobre 1945), président du Conseil d’État de Prusse (1921-1933), président du Conseil parlementaire (1948-1949), chancelier fédéral (15 septembre 1949-16 octobre 1963), ministre des Affaires étrangères (1951-1955), président de la CDU (zone britannique en 1946, puis parti fédéral de 1950 à 1966)
  • Œuvre principale : l’ancrage occidental de la RFA, l’accord de Londres sur la dette (1953), l’accord de Luxembourg avec Israël (1952), le traité de Rome (1957), le traité de l’Élysée (1963)
  • À retenir : un débiteur en faillite qui choisit de payer, et qui obtint en échange qu’on lui fasse crédit

La vie de Konrad Adenauer : le maire de Cologne qui refit un État

Konrad Adenauer naît à Cologne le 5 janvier 1876, troisième enfant d’un greffier de tribunal. Après des études de droit, il devient en 1906 adjoint au maire (Beigeordneter), premier adjoint en 1909 et maire en 1917. Pendant la guerre, quand la ville manque de tout, il fait mettre au point un pain et une saucisse de substitution. Sous la République de Weimar, il refonde l’université, aménage le port, une ceinture verte et un pont sur le Rhin, attire une usine Ford en 1930 et préside le Conseil d’État de Prusse.

Le 13 mars 1933, les nazis le chassent de la mairie et gèlent ses comptes. Il se cache un temps à l’abbaye de Maria Laach, est arrêté brièvement en 1934, obtient en 1937 une pension et vit retiré à Rhöndorf. Après l’attentat contre Hitler de juillet 1944, la Gestapo l’arrête de nouveau ; il est libéré en novembre.

Les Américains le réinstallent à la mairie de Cologne en mai 1945. Les Britanniques, qui reprennent la zone, le destituent à l’automne pour incompétence, ce qui le libère pour la politique nationale. Il prend la tête de la CDU de la zone britannique en 1946, préside en 1948-1949 le Conseil parlementaire qui rédige la Loi fondamentale, et devient chancelier le 15 septembre 1949, élu à une voix de majorité, la sienne.

Ses priorités sont claires : regagner la souveraineté par la confiance des Occidentaux. La RFA entre dans la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951, retrouve sa souveraineté et adhère à l’OTAN en mai 1955. En septembre 1955, à Moscou, Adenauer obtient la libération des derniers prisonniers de guerre allemands. La Sarre revient à l’Allemagne le 1er janvier 1957 ; le traité de Rome est signé le 25 mars 1957. Aux élections de septembre 1957, la CDU-CSU obtient la majorité absolue, un cas unique dans l’histoire de la République fédérale.

La fin est plus difficile. La construction du mur de Berlin en août 1961 le trouve hésitant ; l’affaire du Spiegel, en 1962, où le gouvernement fait arrêter des journalistes, abîme son autorité. Il signe avec Charles de Gaulle le traité de l’Élysée le 22 janvier 1963, puis cède la chancellerie à Ludwig Erhard en octobre. Il meurt à Rhöndorf le 19 avril 1967, à quatre-vingt-onze ans.

Qu’a accompli Konrad Adenauer, et que reste-t-il de son œuvre ?

La République fédérale lui doit son orientation : ancrage occidental, intégration européenne, réconciliation avec la France, rapport à Israël. Ces choix, contestés à l’époque par les sociaux-démocrates qui craignaient de sacrifier la réunification, sont devenus le consensus allemand. L’Allemagne réunifiée de 1990 s’est faite dans le cadre qu’il avait fixé.

Il reste aussi des zones d’ombre. Pour intégrer la masse des anciens membres du parti nazi, son gouvernement multiplie les amnisties et garde à la chancellerie Hans Globke, l’un des commentateurs des lois raciales de Nuremberg. Adenauer refusa de reconnaître la ligne Oder-Neisse comme frontière avec la Pologne. Le pays qu’il quitte en 1963 est prospère, démocratique et peu enclin à interroger son passé.

Comment Konrad Adenauer a-t-il financé son pouvoir ?

À Cologne déjà, Adenauer bâtit beaucoup, et largement à crédit ; la crise de 1929, qui effondre les recettes des villes allemandes, transforme ces engagements en fardeau. Le maire apprit tôt ce que coûte une dette quand le revenu qui devait la servir disparaît.

La pièce maîtresse de la prospérité ouest-allemande est posée avant qu’il soit chancelier. Le dimanche 20 juin 1948, les Alliés occidentaux remplacent le Reichsmark, ruiné par l’inflation de guerre, par le Deutsche Mark. Chaque habitant reçoit 40 marks, puis 20 ; les avoirs sont convertis à raison de 6,5 marks pour 100 Reichsmarks. La réforme est conçue par une équipe américaine conduite par Edward Tenenbaum. Ludwig Erhard, directeur de l’administration économique de la bizone anglo-américaine, ajoute ce que les Alliés n’avaient pas prévu : la suppression de la plupart des contrôles de prix, le 24 juin. Les vitrines se remplissent du jour au lendemain. Ceux qui possédaient des biens réels s’enrichissent ; les épargnants perdent une seconde fois, vingt-cinq ans après l’hyperinflation de 1923.

Adenauer comprend le parti qu’il peut en tirer. En juillet 1949, la CDU adopte l’« économie sociale de marché », formule de l’économiste Alfred Müller-Armack, inspirée par l’ordolibéralisme de Walter Eucken : un marché concurrentiel, encadré par un État qui garantit la concurrence et la stabilité monétaire, et corrigé par la redistribution. Erhard, ministre de l’Économie de 1949 à 1963, en devient le visage. La redistribution prend une forme spectaculaire avec la loi de péréquation des charges (Lastenausgleich) du 14 août 1952 : un prélèvement de 50 % sur les patrimoines évalués au 21 juin 1948, lendemain de la réforme monétaire, indemnise les réfugiés de l’Est et les sinistrés de la guerre. Le taux est confiscatoire sur le papier ; payable en 120 échéances trimestrielles, soit trente ans, il revient à moins de 2 % par an, réglé sur le revenu du patrimoine sans en entamer la substance, et l’inflation l’allège encore.

Restait la dette. L’Allemagne devait encore les emprunts des plans Dawes et Young, contractés pour payer les réparations de 1919, et les créances accumulées depuis 1945, dont l’aide américaine d’après-guerre. Ouverte en février 1952, la conférence de Londres aboutit à l’accord signé le 27 février 1953 par le banquier Hermann Josef Abs, chef de la délégation allemande. Les créances, de l’ordre de 30 milliards de marks avant et après-guerre confondus, sont réduites d’environ la moitié, à quelque 14,5 milliards, et le dernier versement annuel prévu tombe en 1983. Surtout, le remboursement est lié à la capacité d’exportation de la RFA : les créanciers ont intérêt à acheter allemand. Une partie des intérêts est reportée jusqu’à une éventuelle réunification ; les derniers titres émis pour la régler sont remboursés le 3 octobre 2010. L’historien de l’économie Timothy Guinnane en a donné l’étude de référence.

Dans le même temps, Adenauer engage une dette d’une autre nature. Le 10 septembre 1952, il signe à Luxembourg avec le ministre israélien Moshe Sharett un accord par lequel la RFA verse à Israël 3 milliards de marks, pour l’essentiel en marchandises, sur une douzaine d’années, et 450 millions à la Conférence sur les réclamations juives. Son ministre des Finances, Fritz Schäffer, et Abs lui-même redoutaient l’effet sur les créanciers de Londres. Au Bundestag, le 18 mars 1953, l’accord passe par 239 voix contre 35, grâce aux sociaux-démocrates, alors qu’une partie de sa propre majorité s’abstient. En Israël, la droite de Menahem Begin manifeste violemment contre l’argent allemand.

Le reste du financement relève d’une gestion prudente et d’un calcul électoral. Fritz Schäffer accumule pendant les premières années des excédents destinés au réarmement, que la presse appelle le « Juliusturm », du nom de la tour où l’Empire gardait son trésor de guerre. En janvier 1957, la réforme des retraites indexe les pensions sur les salaires et les augmente fortement, huit mois avant des élections que la CDU gagne avec la majorité absolue. Adenauer s’accommode mal de l’indépendance de la banque centrale : en 1956, dans un discours prononcé à Cologne, au Gürzenich, devant le patronat de l’industrie, il attaque publiquement une hausse de taux de la Bank deutscher Länder, prédécesseur de la Bundesbank. La Bundesbank, créée en 1957, garde pourtant son autonomie, et le mark est réévalué de 5 % en mars 1961.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Konrad Adenauer ?

La légende du miracle économique a deux pères officiels, Adenauer et Erhard, et efface les autres. La réforme monétaire de 1948 fut décidée et conçue par les Alliés, avant la naissance de la République fédérale. L’essor tient aussi à la reconstruction d’un appareil industriel moins détruit qu’on ne le croyait, à l’afflux de millions de réfugiés qualifiés, à la guerre de Corée qui fit bondir la demande de biens d’équipement, et à l’allègement de la dette obtenu à Londres. Erhard lui-même récusait le mot « miracle » : pour lui, l’essor n’était que la conséquence de l’effort d’un peuple libre de travailler.

Adenauer est aussi le héros de mots qu’il n’a peut-être jamais dits, comme la formule sur le bavardage d’hier qui ne l’intéresserait plus, qu’on cite en allemand sans référence sûre. Son élection « par sa propre voix » est en revanche exacte : il a reconnu avoir voté pour lui-même.

Le récit d’une « heure zéro » en 1945, où tout aurait recommencé à neuf, a longtemps servi le régime. Il masquait la continuité des élites administratives, judiciaires et économiques, que l’historiographie des années 1990 a mise en lumière.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

La biographie de référence reste celle de Hans-Peter Schwarz, en deux volumes (1986 et 1991), admirative mais nourrie d’archives. Le Britannique Charles Williams en a donné une version plus courte en 2000. L’historien Norbert Frei, dans Vergangenheitspolitik (1996), traduit en anglais en 2002, a montré comment le gouvernement Adenauer organisa l’amnistie et la réintégration des anciens nazis, au prix d’une impunité massive, tout en assurant la stabilité démocratique : les deux constats ne s’excluent pas.

Sur l’économie, Werner Abelshauser, dans sa Deutsche Wirtschaftsgeschichte seit 1945 (2004), relativise le rôle de la réforme de 1948 et insiste sur le potentiel de reconstruction hérité de la guerre. Les économistes Albrecht Ritschl et Timothy Guinnane ont souligné le poids de l’accord de Londres. En France, Corine Defrance et Ulrich Pfeil ont replacé la relation franco-allemande de ces années dans la guerre froide (2012).

Que peut apprendre de Konrad Adenauer celui qui décide ?

Adenauer a fait de la crédibilité un capital. Dans un pays qui n’avait plus rien à offrir, il a choisi de payer ce que l’Allemagne devait, ou une partie négociée, pour obtenir le droit d’emprunter, d’exporter et de compter.

  • Payer pour être cru : en acceptant à Londres de rembourser les dettes de Weimar et en indemnisant Israël, la RFA achetait sa réintégration dans le système financier et moral occidental.
  • Négocier le calendrier plutôt que le principe : un remboursement lié aux exportations aligne l’intérêt du créancier sur celui du débiteur.
  • Étaler une charge lourde pour la rendre supportable : la péréquation des charges, payable sur trente ans, redistribua sans exiger la vente des patrimoines.
  • Se méfier du biais d’autocomplaisance des vainqueurs : le miracle doit autant aux Alliés, aux réfugiés et à la conjoncture qu’aux hommes qui s’en attribuèrent le mérite.

Quels livres lire sur Konrad Adenauer ?

  • Konrad Adenauer, Mémoires, 3 vol. (1945-1953, 1953-1956, 1956-1963), Hachette, 1965-1969 : la source, prudente et construite.
  • Ludwig Erhard, La Prospérité pour tous, traduit de l’allemand par Francis Brière, préface de Jacques Rueff, Plon, 1959 : le manifeste de l’économie sociale de marché par son ministre.
  • Corine Defrance et Ulrich Pfeil, Entre guerre froide et intégration européenne. Reconstruction et rapprochement, 1945-1963, Presses universitaires du Septentrion, 2012 : la relation franco-allemande des années Adenauer.
  • Hans-Peter Schwarz, Adenauer, 2 vol., Deutsche Verlags-Anstalt, 1986-1991 : la biographie de référence, en allemand.
  • Charles Williams, Adenauer : The Father of the New Germany, Little, Brown, 2000 : une biographie en anglais, accessible.
  • Norbert Frei, Adenauer’s Germany and the Nazi Past, Columbia University Press, 2002 : la politique d’amnistie, en anglais.

Questions fréquentes sur Konrad Adenauer

Adenauer a-t-il créé le Deutsche Mark ?

Non. Le Deutsche Mark a été introduit le 20 juin 1948 par les Alliés occidentaux, plus d’un an avant qu’Adenauer devienne chancelier. Ludwig Erhard, alors directeur économique de la bizone, l’accompagna de la suppression des contrôles de prix.

Qu’est-ce que l’accord de Londres sur la dette allemande ?

C’est l’accord signé le 27 février 1953 entre la RFA et ses créanciers. Il réduisit d’environ moitié les dettes extérieures allemandes d’avant et d’après-guerre, les étala sur trente ans et lia leur remboursement aux excédents commerciaux du pays.

Que prévoyait l’accord de Luxembourg avec Israël ?

Signé le 10 septembre 1952, il engageait la RFA à verser à Israël 3 milliards de marks, surtout en marchandises, et 450 millions à la Conférence sur les réclamations juives, au titre de l’accueil des survivants de la Shoah. Il fut ratifié en mars 1953 grâce aux voix sociales-démocrates.

Pourquoi Adenauer a-t-il quitté le pouvoir en 1963 ?

Ses alliés libéraux avaient exigé, lors de la formation du gouvernement de 1961, qu’il se retire avant la fin de la législature. Affaibli par l’affaire du Spiegel et par son âge, il céda la chancellerie à Ludwig Erhard en octobre 1963.

Pour aller plus loin

  • John Maynard Keynes, pour le critique des réparations de 1919 dont l’accord de Londres solda les suites
L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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