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Richard Dennis : biographie, méthode et expérience des Tortues

Parti de 400 dollars sur un petit parquet de Chicago, Richard Dennis est devenu le prince du parquet, puis a formé en deux semaines les Tortues pour prouver que le trading s’apprend, avant de perdre gros en 1987-1988.

Richard Dennis : Le prince du parquet qui voulait élever des traders

Qui est Richard Dennis ?

Richard J. Dennis, né en 1949 à Chicago, est un spéculateur américain sur les contrats à terme, connu pour avoir transformé quelques centaines de dollars en une fortune estimée à 200 millions de dollars, puis pour avoir formé en 1983 et 1984 un groupe de traders débutants, les « Tortues », afin de prouver que le trading pouvait s’apprendre.

Il appartient à la génération qui a fait passer le parquet de Chicago de la spéculation au flair à la spéculation à règles. Son nom est attaché à un pari intellectuel avec son associé William Eckhardt, à une méthode de suivi de tendance que des milliers de traders ont recopiée, et à une chute spectaculaire en 1987 et 1988 qui rappelle que les règles, même bonnes, ne protègent pas de tout.

Richard Dennis en résumé

Étudiant en philosophie, coursier de parquet à dix-sept ans, millionnaire à vingt-cinq selon ses propres récits, Dennis a gagné et perdu à une échelle que peu de traders individuels ont connue. Il s’est ensuite consacré à la politique, d’abord dans le camp démocrate, puis contre la prohibition des drogues.

  • Famille : Chicago, futures et tendance
  • Naissance : 1949, Chicago (Illinois)
  • Nationalité : américaine
  • Marchés : contrats à terme sur grains, soja, métaux, devises, taux d’intérêt et indices
  • Style : suivi de tendance sur cassures, pyramidage des positions gagnantes, approche de plus en plus systématique
  • Coup le plus célèbre : l’expérience des Tortues, de 1983 à 1988
  • Livres : aucun

La vie de Richard Dennis : de 400 dollars au prince du parquet

Richard Dennis entre à dix-sept ans comme coursier d’ordres au Chicago Mercantile Exchange, un emploi d’été payé au salaire minimum. Il trade un peu, et perd. En 1968 et 1969, faute d’avoir l’âge requis de vingt et un ans, raconte-t-il à Jack Schwager, il fait tenir la place dans la fosse par son père, titulaire du siège, auquel il transmet les ordres ; l’association perd quelques milliers de dollars.

Diplômé de philosophie de l’université DePaul, il obtient une bourse pour des études supérieures à Tulane, puis y renonce pour revenir au parquet. À l’été 1970, il emprunte 1 600 dollars à sa famille, en dépense 1 200 pour acheter un siège au MidAmerica Commodity Exchange, la bourse des « mini-contrats » de Chicago, et commence avec les 400 restants. Les années 1970 lui offrent le terrain idéal : l’inflation, les mauvaises récoltes et les achats massifs et discrets de blé par l’Union soviétique en 1972 lancent des tendances longues sur les grains. En 1974, selon ses récits, il gagne un demi-million de dollars sur le soja et devient millionnaire.

En avril 1976, le New York Times Magazine lui consacre un portrait intitulé « Prince of the Pit », le prince du parquet. À la fin de la décennie, il achète un siège au Chicago Board of Trade et ouvre un bureau « à l’étage », loin de la fosse, pour traiter davantage de marchés. En 1978, il fonde avec William Eckhardt la société C & D Commodities, qu’ils dirigent ensemble jusqu’en 1987.

Après les pertes de 1987 et 1988, il annonce en septembre 1988 qu’il quitte le trading pour la politique, avec une fortune que Time estime encore à 200 millions de dollars. Il finance des causes qu’il décrit comme un mélange de libéralisme économique et de libéralisme social ; Schwager rappelait en 1989 qu’il avait fondé un centre de réflexion progressiste, le Roosevelt Center for American Policy Studies, et coprésidé en 1988 la campagne présidentielle du démocrate Bruce Babbitt. Il s’engage ensuite contre la prohibition des drogues. Au milieu des années 1990, il revient à la gestion pour autrui avec un système informatisé, au sein de sa société, Dennis Trading Group. La FIA, l’association professionnelle des marchés à terme, l’a fait entrer en 2009 dans son Futures Hall of Fame.

Quelle est la méthode de Richard Dennis ?

À la différence de la plupart des traders de parquet, qui scalpaient, c’est-à-dire qui entraient et sortaient plusieurs fois par séance pour quelques échelons de cotation, Dennis gardait ses positions plusieurs jours ou plusieurs semaines. Il achetait les nouveaux plus hauts, vendait les nouveaux plus bas, et ajoutait aux positions qui gagnaient, ce qu’on appelle pyramider. C’est la logique du suivi de tendance héritée de Richard Donchian.

Les règles enseignées aux Tortues, publiées en 2003 par l’ancien élève Curtis Faith puis détaillées dans son livre de 2007, donnent la version la plus précise de cette méthode. Deux systèmes d’entrée : une cassure du plus haut ou du plus bas de vingt jours de bourse, et une cassure de cinquante-cinq jours. Deux sorties : la cassure inverse de dix jours pour le premier, de vingt jours pour le second.

Le cœur du système est ailleurs, dans la taille des positions. Les Tortues mesuraient la volatilité d’un marché par une grandeur appelée N, la moyenne mobile exponentielle sur vingt jours de la variation réelle quotidienne (le true range). Une « unité » était calculée pour qu’un mouvement de N fasse varier le compte de 1 %. Le stop de protection était placé à 2 N, soit environ 2 % du capital par unité ; on ajoutait une unité à chaque progression d’un demi-N, jusqu’à quatre par marché, avec des plafonds pour les marchés corrélés.

Le résultat est un système qui perd souvent, par petites sommes, et gagne rarement, par grosses sommes. Il exige donc la qualité que Dennis jugeait décisive : la discipline de suivre les règles quand elles coûtent.

Quel est le coup le plus célèbre de Richard Dennis ?

Au début des années 1980, Dennis débat depuis des années avec certains de ses associés, dont Eckhardt, d’une vieille question : le trading s’apprend-il, ou tient-il à un sens que l’on a ou que l’on n’a pas ? Ses contradicteurs jugent ses talents, raconte-t-il au Wall Street Journal, « ineffables, mystiques, subjectifs ou intuitifs » ; lui pense qu’ils tiennent à quelques méthodes et à la discipline de les suivre. Pour trancher, il décide d’essayer. Revenant d’un voyage en Asie, il aurait résumé son projet en disant qu’il allait faire pousser des traders comme on élève des tortues à Singapour ; le nom est resté.

Fin 1983, puis de nouveau en 1984, il fait paraître des annonces dans le Wall Street Journal, Barron’s et le New York Times : on cherche des candidats prêts à s’installer à Chicago pour être formés au trading, contre un petit salaire et une part des bénéfices. Environ mille personnes répondent à chaque annonce. Dennis en reçoit quatre-vingts en entretien et retient treize élèves pour la première promotion, dix pour la seconde, soit vingt et un hommes et deux femmes au total. Il a un faible, dit-il, pour les esprits mathématiques et les joueurs : parmi eux figure Russell Sands, ancien champion du monde de backgammon.

La formation dure deux semaines. Puis chacun reçoit un compte financé par l’argent de Dennis, un million de dollars selon le Wall Street Journal, après un premier mois d’essai sur de petites positions selon d’autres témoignages. Les règles sont celles décrites plus haut. Le reste est affaire de caractère : tenir une position quand le marché la secoue, prendre le signal suivant après trois pertes.

Le 5 septembre 1989, le Wall Street Journal publie le bilan. Pendant les quatre années du programme, trois élèves ont été écartés ; parmi les vingt restants, seize gèrent des fonds pour le public. Les quatorze anciens élèves dont les résultats sont publiés affichent une rentabilité annuelle composée moyenne de 80 %, de 38,9 % à 124,1 % selon les personnes. Le journal précise que ces chiffres flattent la réalité, les élèves n’ayant payé que peu ou pas de commissions et aucun frais de gestion jusqu’au début de 1988. Dennis commente : « Le trading s’est révélé encore plus facile à enseigner que je ne l’imaginais. D’une certaine façon, c’était presque maladroit. » La fiche consacrée à William Eckhardt donne le point de vue de celui qu’on présente comme le perdant, et qui conteste les termes mêmes du pari.

Quelle a été la pire erreur de Richard Dennis ?

Le même homme qui enseignait la discipline du risque a connu en 1987 et 1988 la pire période de sa carrière. Le krach d’octobre 1987 le surprend sur les contrats financiers, puis la sécheresse de l’été 1988 le prend à contre-pied sur les grains. Selon Time, ses deux fonds publics de contrats à terme perdent environ 50 millions de dollars en un an, soit près de la moitié de leur valeur. Jack Schwager précise que plusieurs de ses fonds ont perdu assez, entre la fin de 1987 et le début de 1988, pour atteindre le seuil de perte de 50 % qui imposait l’arrêt de leur gestion, et que son compte personnel a connu un sort comparable.

En septembre 1988, à trente-neuf ans, il annonce qu’il arrête de gérer et se tourne vers la politique. Des investisseurs de ses fonds engagent ensuite une action collective ; à l’automne 1990, un juge approuve l’accord transactionnel qui y met fin, pour un montant rapporté d’environ 2,5 millions de dollars. Un tel accord n’est pas un jugement : aucun tribunal n’a statué sur le fond.

Les faits établis suffisent pourtant à tirer une leçon. Des fonds ouverts au public, investis avec la hardiesse d’un trader qui risque son propre argent, ont rencontré deux retournements brutaux en moins d’un an. Pour un trader de tendance, deux chocs contraires rapprochés peuvent effacer plusieurs années de résultats ; la discipline des règles ne dit rien de la taille qu’on accepte de risquer.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Richard Dennis ?

« 400 dollars devenus 200 millions » : la formule est exacte dans ses deux bornes, mais le second chiffre est une estimation de presse, reprise par le Wall Street Journal et par Time en 1988 et 1989, pas un patrimoine audité. On la cite comme on cite une rumeur sérieuse.

La légende des Tortues s’est aussi enrichie. On lit que toutes sont devenues millionnaires, ou qu’elles ont gagné ensemble 175 millions de dollars : le premier point est faux, le second n’a pas de source primaire accessible. Les sources de 1989 racontent une histoire plus intéressante : des résultats très dispersés, trois élèves écartés, et une réussite durable pour quelques-uns, comme Jerry Parker, Elizabeth Cheval, Paul Rabar ou Tom Shanks, qui ont fondé leurs propres sociétés de gestion.

Enfin, on lit sur certains forums que Dennis aurait fait faillite en 1987. Il a perdu beaucoup, ses fonds ont fondu de moitié, mais il est resté l’un des hommes riches de Chicago. Le vrai paradoxe est ailleurs : le maître de la discipline a connu ses pires pertes au moment où ses élèves faisaient la démonstration de sa méthode.

Que peut apprendre un trader de Richard Dennis ?

Dennis a prouvé deux choses contradictoires en apparence : qu’une méthode simple peut s’enseigner en deux semaines, et que son propre auteur peut s’en écarter. La leçon tient dans cet écart.

  • Dimensionner chaque position selon la volatilité du marché, et non selon la conviction : c’est la règle des Tortues la plus utile et la plus négligée.
  • Accepter qu’un système de tendance perde plus souvent qu’il ne gagne, et juger ses règles sur des centaines de trades, pas sur une série, pour ne pas tomber dans la loi des petits nombres.
  • Se méfier des récits de réussite collective : on connaît les Tortues qui ont réussi, beaucoup moins celles qui ont arrêté.
  • Adapter la taille des engagements à la nature du capital : ce qui se supporte sur son propre argent devient intenable dans un fonds ouvert au public.
  • Écrire ses règles, puis les relire après chaque grosse perte pour vérifier qu’on les a bien suivies.

Quels livres lire sur Richard Dennis ?

  • Jack D. Schwager, Market Wizards, New York Institute of Finance, 1989 ; en français, Les magiciens des marchés, Valor, 2011 : l’entretien de Dennis, réalisé en pleine tempête de 1987-1988, où il revient sur ses débuts au MidAmerica.
  • Curtis Faith, Way of the Turtle, McGraw-Hill, 2007 ; en français, La stratégie des tortues, Valor, 2008 : les règles de l’intérieur, par l’un des plus jeunes élèves, qui aurait gagné plus de 31,5 millions de dollars pour Dennis selon la présentation de l’éditeur.
  • Michael W. Covel, The Complete TurtleTrader, HarperCollins (Collins), 2007 : l’enquête la plus complète sur l’expérience, avec les témoignages de nombreuses Tortues. Pas d’édition française connue.
  • Stanley W. Angrist, « Winning Commodity Traders May Be Made, Not Born », The Wall Street Journal, 5 septembre 1989 : l’article qui a révélé les résultats, tableau compris.

Questions fréquentes sur Richard Dennis

Quelle est la fortune de Richard Dennis ?

Aucun chiffre récent et fiable n’est publié. En octobre 1988, Time estimait sa fortune à 200 millions de dollars après les pertes de ses fonds ; le Wall Street Journal reprenait le même ordre de grandeur en 1989. Ces montants restent des estimations de presse.

Qui étaient les Tortues de Richard Dennis ?

Vingt-trois débutants, vingt et un hommes et deux femmes, recrutés par petites annonces en 1983 et 1984, formés en deux semaines puis dotés de comptes financés par Dennis. Parmi eux, Curtis Faith, Jerry Parker, Elizabeth Cheval, Paul Rabar ou Russell Sands. L’expérience devait prouver que le trading s’apprend.

Richard Dennis a-t-il fait faillite ?

Non. Ses deux fonds publics ont perdu environ la moitié de leur valeur en 1987-1988, soit quelque 50 millions de dollars selon Time, et il a cessé de gérer pour autrui en 1988, avant d’y revenir au milieu des années 1990. Mais sa fortune personnelle restait alors estimée à environ 200 millions de dollars.

Les règles des Tortues fonctionnent-elles encore ?

Les règles publiées par Curtis Faith peuvent être testées par chacun ; plusieurs tests indépendants montrent des résultats nettement moins bons après le milieu des années 1980, la méthode ayant été largement copiée. Le principe de dimensionnement par la volatilité reste, lui, utilisé par la plupart des gérants de tendance.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Sièges CME & CBOT · Trader depuis 1994

Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.

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