Ronald Coase : biographie, idées et héritage
Ronald Coase (1910-2013), Nobel 1991, a expliqué l’existence des entreprises par les coûts de transaction et repensé les dommages par les droits de propriété.

Qui était Ronald Coase ?
Ronald Coase (1910-2013) est un économiste britannique, installé aux États-Unis à partir de 1951, qui a montré que les coûts de transaction et la définition des droits de propriété expliquent l’existence des entreprises, la forme des contrats et le rôle du droit dans l’économie. Il a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1991.
Son œuvre tient en peu de pages : deux articles, « The Nature of the Firm » (1937) et « The Problem of Social Cost » (1960), comptent parmi les textes les plus cités de l’économie et du droit. Coase n’utilisait presque pas de mathématiques : il partait d’affaires judiciaires et d’enquêtes de terrain. Il est l’un des fondateurs de l’analyse économique du droit.
Ronald Coase en résumé
Ronald Coase a posé deux questions négligées par la théorie : pourquoi existe-t-il des entreprises, si le marché coordonne si bien les échanges, et comment régler un dommage qu’une activité cause à une autre ? Sa réponse tient en une notion, le coût de transaction : chercher un partenaire, négocier, rédiger et faire respecter un contrat coûte du temps et de l’argent. L’entreprise existe parce qu’elle économise une partie de ces coûts. Quand les droits de propriété sont bien définis et que négocier coûte peu, les parties trouvent elles-mêmes l’arrangement le plus efficace ; quand négocier coûte cher, la règle de droit décide du résultat.
- Naissance : 29 décembre 1910, à Willesden, dans la banlieue de Londres (Angleterre)
- Mort : 2 septembre 2013, à Chicago (États-Unis), à 102 ans
- Nationalité : britannique
- Courant ou école : nouvelle économie institutionnelle, analyse économique du droit (université de Chicago)
- Œuvres principales : « The Nature of the Firm » (1937), « The Problem of Social Cost » (1960), The Firm, the Market, and the Law (1988, traduit sous le titre L’Entreprise, le marché et le droit)
- Distinctions : prix Nobel d’économie 1991
- Idée la plus connue : le « théorème de Coase », selon lequel, sans coûts de transaction, la négociation mène au même usage efficace des ressources quelle que soit la répartition initiale des droits
D’un fils de télégraphistes londoniens au prix Nobel à Chicago
Ronald Harry Coase naît le 29 décembre 1910 à Willesden, au nord-ouest de Londres. Son père est télégraphiste à la Poste, comme l’avait été sa mère avant son mariage. Boursier de la Kilburn Grammar School, il étudie ensuite le commerce à la London School of Economics (LSE), où il suit l’enseignement d’Arnold Plant. Il obtient son diplôme de Bachelor of Commerce en 1932.
En 1931-1932, une bourse de voyage, la Sir Ernest Cassel Travelling Scholarship, lui permet de passer plusieurs mois aux États-Unis pour étudier l’organisation de l’industrie américaine. Il visite des usines et interroge des responsables d’achats. Une question le travaille : si de grandes firmes américaines sont dirigées comme un tout, pourquoi juger impossible, comme le font les économistes face à Lénine, de diriger une économie entière comme une seule usine ? De retour en Grande-Bretagne, il expose à 21 ans, dans une conférence, les idées qui deviendront « The Nature of the Firm ».
Il enseigne ensuite à la Dundee School of Economics and Commerce (1932-1934), à l’université de Liverpool (1934-1935), puis à la LSE de 1935 à 1951. L’article sur la firme paraît en 1937 dans la revue Economica et passe d’abord presque inaperçu. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Coase est statisticien, d’abord à la Forestry Commission (1940-1941), puis au Central Statistical Office (1941-1946). En 1950, il publie une étude du monopole de la BBC, British Broadcasting.
En 1951, il émigre aux États-Unis. Il enseigne à l’université de Buffalo (1951-1958), passe un an au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences de Stanford, puis rejoint l’université de Virginie (1958-1964), où il côtoie James Buchanan et Gordon Tullock. En 1964, il entre à la faculté de droit de l’université de Chicago, qu’il ne quittera plus, et dirige le Journal of Law and Economics jusqu’en 1982. Professeur émérite à partir de 1982, il reçoit le prix Nobel en 1991 et publie en 2012, à plus de cent ans, un dernier livre avec Ning Wang, How China Became Capitalist. Il meurt à Chicago le 2 septembre 2013.
Les idées clés
Les coûts de transaction. Avant Coase, la théorie ne comptait que les coûts de production et de transport. Coase montre que recourir au marché a lui aussi un coût : trouver le bon fournisseur, connaître les prix, négocier, rédiger un contrat, en surveiller l’exécution. Ce sont les coûts de transaction.
Pourquoi les entreprises existent. Une entreprise remplace une série de contrats de marché par l’autorité d’un dirigeant : au lieu de renégocier chaque tâche, l’employeur donne des instructions. Elle naît quand coordonner en interne coûte moins cher que passer par le marché, et elle grandit jusqu’au point où organiser une opération de plus en interne coûte autant que l’acheter à l’extérieur. Dans un monde sans coûts de transaction, les entreprises n’auraient aucune raison d’exister.
Le « théorème de Coase ». Si un droit est clairement défini, échangeable, et que négocier ne coûte rien, l’usage final de la ressource ne dépend pas de la personne à qui le droit a été attribué au départ : les parties négocient jusqu’à la solution la plus productive, et la règle de droit ne change que la répartition des gains. L’expression est de George Stigler, qui l’a forgée en 1966 dans la troisième édition de The Theory of Price. Coase, lui, insistait sur la conclusion inverse : comme négocier coûte toujours quelque chose, la manière dont le droit attribue les droits de propriété pèse sur le résultat économique.
Le caractère réciproque du dommage. Pour Coase, quand une activité en gêne une autre, la question n’est pas seulement de savoir comment empêcher A de nuire à B. Interdire à A de nuire, c’est aussi nuire à A. Cette approche s’oppose à la tradition issue d’Arthur Pigou, selon laquelle l’État doit taxer ou interdire l’activité qui cause le dommage, logique que l’on retrouve dans le principe pollueur-payeur.
Partir des faits. Coase reprochait à l’économie dominante ce qu’il appelait l’économie du tableau noir, détachée des institutions réelles. Dans son étude de 1974 sur les phares britanniques, là où les manuels voyaient, depuis John Stuart Mill en 1848, un bien que seul l’État pouvait fournir, il montre que des phares avaient été construits et exploités par des particuliers, financés par des droits perçus sur les navires dans les ports.
Une œuvre en contexte : « The Problem of Social Cost » (1960)
En 1959, Coase publie dans le Journal of Law and Economics un article sur la Federal Communications Commission, l’autorité américaine qui attribuait gratuitement les fréquences radio. Il propose de créer des droits de propriété sur les fréquences et de les vendre aux enchères. Il y critique l’analyse de Pigou. Les économistes de Chicago, persuadés qu’il se trompe, l’invitent alors, en 1960, à un dîner chez Aaron Director, fondateur de la revue. Selon Stigler, la vingtaine d’invités, dont Milton Friedman, comptait vingt voix contre Coase et une pour lui en début de soirée ; à la fin, les vingt et une lui étaient acquises.
Coase développe l’argument dans « The Problem of Social Cost », paru en 1960 dans la même revue. Il s’appuie notamment sur l’affaire Sturges v. Bridgman (1879) : à Londres, un médecin construit un cabinet contre le mur d’un confiseur qui utilise depuis plus de vingt ans deux grands mortiers bruyants. Le tribunal ordonne de faire cesser le bruit. Coase montre que, si négocier coûte peu, la décision du juge ne fixe que celui qui paiera : si le cabinet vaut plus que la confiserie, le confiseur cessera ou déménagera de toute façon, soit parce que le juge l’y oblige, soit parce que le médecin le paiera pour le faire. Il applique le même raisonnement au bétail qui abîme les cultures d’un voisin et aux étincelles des locomotives.
La réception est lente, puis immense. L’article fonde l’analyse économique du droit, qui étudie les règles juridiques à partir de leurs effets sur les comportements. Coase a pourtant regretté qu’on n’en retienne souvent que le cas sans coûts de transaction, alors que son message portait sur le monde réel, où ces coûts sont présents partout. La traduction française de l’article figure dans Le Coût du droit (PUF, 2000).
Les critiques et les débats
Un théorème contesté. Paul Samuelson y voyait un problème de monopole bilatéral sans solution garantie : deux parties face à face peuvent bloquer la négociation pour capter le surplus. D’autres ont montré que l’efficacité n’est plus assurée quand l’information est privée ou quand de nombreuses personnes sont concernées, chacun attendant que les autres paient. Beaucoup le jugent tautologique ; ses défenseurs répondent que le cas sans coûts sert seulement de repère pour étudier les coûts réels.
Les phares. Plusieurs historiens et économistes, dont David Van Zandt (1993) et Élodie Bertrand (2006), ont contesté l’étude de 1974 : les phares « privés » dépendaient de privilèges accordés par la Couronne et de droits que les navires ne pouvaient pas refuser de payer, et le système était coûteux. L’exemple montrerait plutôt un système mixte.
Le droit compte-t-il ? Dans Order without Law (1991), le juriste Robert Ellickson a étudié des éleveurs et des agriculteurs du comté de Shasta, en Californie, une situation proche de l’exemple de Coase. L’usage des terres ne dépendait pas de la règle juridique, comme Coase l’aurait prédit, mais les voisins ne négociaient pas de paiements : ils réglaient les conflits par des normes informelles et n’allaient presque jamais au tribunal.
Lectures opposées. Coase a été lu à la fois comme un plaidoyer pour le marché contre la taxe et comme une justification de l’intervention publique, puisque les coûts de transaction sont élevés. Il se démarquait lui-même de certains juristes de Chicago et de la méthode de Friedman, qui juge une théorie à ses prédictions plutôt qu’au réalisme de ses hypothèses.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
La théorie de la firme moderne part de Coase. Oliver Williamson a fait des coûts de transaction un programme de recherche complet, récompensé par le prix Nobel en 2009. La proposition de 1959 sur les fréquences, d’abord moquée, a été adoptée : le Congrès américain a autorisé les enchères au début des années 1990, et la Federal Communications Commission a vendu ses premières licences en juillet 1994.
Le raisonnement de Coase est aussi présent dans les politiques environnementales : définir un droit d’émettre, le rendre échangeable et laisser son prix se former, comme dans les marchés de quotas proposés dès 1968 par le Canadien John Dales. Il éclaire enfin la tragédie des biens communs, où l’absence de droits clairs mène à la surexploitation.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Coase donne d’abord une grille de lecture des entreprises. Une fusion verticale, une externalisation ou un recentrage sur le cœur de métier sont des décisions de frontière : faire soi-même ou acheter. La question coasienne est de savoir si l’opération réduit réellement les coûts de coordination, ou si elle les augmente en ajoutant des couches de hiérarchie. Elle aide à juger la logique d’une stratégie annoncée, pas à prédire un cours.
Elle éclaire aussi le rôle des marchés organisés. Une bourse de contrats à terme comme le CME est une machine à réduire les coûts de transaction : contrats standardisés, prix publics, et chambre de compensation qui dispense chaque acheteur de vérifier lui-même la solidité de sa contrepartie.
Enfin, Coase rappelle que la valeur d’un actif dépend de la façon dont les droits sont définis. Le prix d’un quota carbone, d’une licence de fréquences ou d’un droit d’exploitation minière dépend des règles qui l’encadrent : durée, possibilité de revente, quantités émises. Changer ces règles peut déplacer la valeur d’un secteur entier : c’est un risque à suivre comme les taux ou les résultats.
Questions fréquentes
Qu’a apporté Ronald Coase à l’économie ?
Ronald Coase a introduit la notion de coût de transaction, qui explique pourquoi les entreprises existent et où s’arrêtent leurs frontières. Il a aussi montré que la définition des droits de propriété et les règles de droit déterminent l’usage des ressources quand négocier est coûteux.
Que dit le théorème de Coase ?
Le théorème de Coase affirme que, si les droits de propriété sont bien définis et que négocier ne coûte rien, les parties parviennent à l’usage le plus efficace d’une ressource quelle que soit la personne qui détient le droit au départ. Coase en tirait surtout la leçon inverse : dans la réalité, négocier coûte, donc le droit compte.
Ronald Coase était-il libéral ?
Coase se méfiait de la régulation publique et a défendu des solutions par les droits de propriété et le marché, comme la vente des fréquences aux enchères. Mais il refusait les conclusions toutes faites : il faut comparer, cas par cas, le coût réel de chaque arrangement, marché, entreprise ou État.
Quel texte lire de Ronald Coase ?
Les deux articles fondateurs, « The Nature of the Firm » (1937) et « The Problem of Social Cost » (1960), sont courts et sans mathématiques. En français, le recueil L’Entreprise, le marché et le droit (Éditions d’Organisation, 2005) et Le Coût du droit (PUF, 2000) en donnent la traduction.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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