Lorsqu’un bien est partagé entre plusieurs exploitants, plus les exploitants augmentent leurs propres exploitations, plus la capacité de production du bien de base diminue. Par exemple, des pêcheurs utilisent un étang pour pêcher. Au fur et à mesure, ils décident tous de mettre plus de lignes. Chacun va alors plus pêcher de poissons, ce qui semble normal. Mais la pêche étant trop intensive, les poissons n’auront pas le temps de se reproduire et il n’y aura bientôt plus de poissons.
On en arrive à la conclusion qu’une action qui semble rationnelle pour un individu peut devenir irrationnelle pour un groupe d’individus. C’est Garrett Hardin qui a démontré en 1968 ce phénomène avec un exemple d’exploitants agricoles. Il l’a nommé « tragédie des biens communs ». On peut calquer cette théorie à tous les autres scénarios où le partage d’un bien commun est possible (par exemple pour expliquer le problème de pollution). L’épuisement des ressources communes est un effet pervers de l’exploitation commune, qui est parfois irrationnelle pour le groupe mais rationnelle du point de vue unipersonnel.
Réflexion sur la tragédie des biens communs
La théorie de la « tragédie des biens communs » est utilisée comme critique du capitalisme. Cette tragédie montre les dysfonctionnements de la main invisible. Les droits de propriété sont alors une solution crédible pour régler ce problème. En effet, il est peu probable que l’altruisme supposé des individus suffise à régler un problème de taille à l’échelle planétaire. Par exemple, le permis de pêche a été inventé pour régler le problème de l’exemple des pêcheurs dont nous parlions au début de l’article.
Citation sur la tragédie des biens communs
« La logique inhérente aux biens communs fait sans remords le lit de la tragédie. »,
Garrett Hardin
Garrett Hardin et la tragédie des biens communs
La tragédie des biens communs en résumé
La tragédie des biens communs décrit l’épuisement d’une ressource partagée et librement accessible (un pâturage, une zone de pêche, l’atmosphère) parce que chaque utilisateur garde pour lui tout le gain de son prélèvement alors que le coût de la surexploitation est réparti entre tous. Chacun agit de façon rationnelle pour lui-même, et le résultat collectif est la ruine de la ressource.
Le débat ne porte pas sur l’existence du phénomène, mais sur les moyens d’y échapper : propriété privée, réglementation publique ou gestion collective par les usagers eux-mêmes.
Les auteurs et le contexte
L’exemple du pâturage n’est pas de Hardin. Il vient de l’économiste anglais William Forster Lloyd, dans Two Lectures on the Checks to Population (1833) : des éleveurs qui partagent un pré commun y mettent plus de bêtes qu’ils ne le feraient sur leur propre terre. Le biologiste Garrett Hardin reprend cet exemple dans « The Tragedy of the Commons », publié dans la revue Science le 13 décembre 1968. Son sujet principal n’est pas l’économie, mais la croissance de la population mondiale, qu’il juge impossible à régler par la seule bonne volonté. C’est dans cet article que figure la phrase citée ci-dessus : « la logique inhérente aux biens communs engendre impitoyablement la tragédie ».
Les économistes avaient déjà formalisé le problème pour la pêche : en 1954, H. Scott Gordon montre dans « The Economic Theory of a Common-Property Resource : The Fishery » (Journal of Political Economy) que l’accès libre à une pêcherie attire des pêcheurs jusqu’à ce que tout le profit qu’elle pourrait procurer ait disparu.
Le mécanisme, chiffres à l’appui
Imaginons un pâturage commun qui nourrit 100 vaches valant chacune 1 000 euros, soit 100 000 euros pour l’ensemble. Chaque vache supplémentaire, en réduisant l’herbe disponible, fait perdre 20 euros de valeur à toutes les bêtes. Un éleveur qui possède 10 vaches en ajoute une onzième : ses bêtes valent désormais 11 × 980 = 10 780 euros au lieu de 10 000, soit un gain de 780 euros pour lui. Mais le troupeau total vaut 101 × 980 = 98 980 euros : le groupe a perdu 1 020 euros. L’éleveur empoche le gain entier et ne supporte qu’un dixième de la perte ; tous les éleveurs raisonnant de même, le pâturage est surchargé.
Un exemple réel : la morue de Terre-Neuve
Les bancs de morue au large de Terre-Neuve ont nourri la pêche pendant des siècles. Avec les chalutiers industriels, les prises ont dépassé la capacité de renouvellement. En 1992, le ministre canadien des Pêches, John Crosbie, décrète un moratoire, prolongé ensuite pour une durée indéterminée : le stock de morue du Nord était tombé à environ 1 % de son niveau historique. Plus de 35 000 pêcheurs et ouvriers d’usines de transformation perdent leur emploi. Il faudra attendre 2024 pour qu’Ottawa rouvre une pêche commerciale de cette morue, avec un quota limité.
Les solutions et les débats
Trois réponses s’opposent ou se combinent. La première est la propriété : diviser le pâturage ou attribuer des quotas de pêche individuels et échangeables, pour que chacun supporte le coût de ses prélèvements. La deuxième est la réglementation : permis, quotas fixés par l’État, taxes, selon le principe pollueur-payeur. La troisième est la gestion par la communauté des usagers.
C’est cette dernière qu’a mise en lumière Elinor Ostrom dans Governing the Commons (1990). En étudiant des systèmes d’irrigation en Espagne et aux Philippines, des villages de montagne en Suisse et au Japon ou des pêcheries en Nouvelle-Écosse et en Indonésie, elle montre que des usagers peuvent gérer une ressource commune pendant des générations s’ils en connaissent les limites, fixent eux-mêmes des règles, les surveillent et sanctionnent les abus. Elle en tire huit principes et reçoit en 2009 le prix Nobel d’économie, avec Oliver Williamson.
Hardin lui-même a nuancé sa thèse en 1998 : son erreur la plus lourde, écrit-il, avait été d’omettre l’adjectif « non gérés ». La tragédie frappe les ressources en accès libre, pas tous les biens communs. Des historiens rappellent d’ailleurs que les communaux anglais étaient soumis à des règles d’usage et ont fonctionné pendant des siècles.
Le texte ci-dessus présente la tragédie comme une critique du capitalisme. Elle est en réalité invoquée des deux côtés : les libéraux y voient un argument pour étendre la propriété privée, d’autres un argument pour la réglementation, et c’est souvent l’absence de propriété ou de règles, plus que le marché lui-même, qui est en cause. Le climat en offre le cas le plus vaste : aucun pays ne supporte seul le coût de ses émissions, d’où la difficulté des accords internationaux.
Ce que ça change pour un investisseur
La grille aide à repérer un risque réglementaire. Les secteurs qui exploitent une ressource partagée (pêche, eau, forêts, émissions de carbone) sont exposés à l’arrivée de quotas ou de taxes, qui peuvent transformer leurs coûts du jour au lendemain. À l’inverse, la création de droits échangeables fait naître de nouveaux marchés, comme celui des quotas de CO2 en Europe (voir BlueNext), dont les prix dépendent directement des décisions politiques.
Questions fréquentes
Qui a inventé la tragédie des biens communs ?
L’expression vient de Garrett Hardin, dans un article de la revue Science publié en décembre 1968. L’exemple du pâturage commun avait été présenté dès 1833 par William Forster Lloyd.
Quelle différence entre bien commun et bien en accès libre ?
Un bien en accès libre peut être utilisé par n’importe qui sans règle ; un bien commun appartient à un groupe défini qui peut en fixer les règles d’usage. La tragédie menace surtout le premier.
Quelles sont les solutions à la tragédie des communs ?
La propriété privée ou les quotas échangeables, la réglementation publique (permis, quotas, taxes) et la gestion collective par les usagers, étudiée par Elinor Ostrom.
Pourquoi parle-t-on de « tragédie » ?
Au sens du théâtre grec : une issue funeste qui découle inévitablement de la logique de la situation, même si chacun agit raisonnablement.
Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
O
OSA14 septembre 2013
Je crois que le problème de base c'est l'absence de notions d'équilibre des agents économiques par rapport à leurs environnements.
Autant la concurrence peut stimuler la créativité et l'adaptation mais mal gérer elle contient la composante organique de sa propre destruction...
On rejoins directement le besoin de l'action morale des agents économiques dans le capitalisme.
E
Emmason lokpaka7 mars 2014
la tragédie des biens commun: a mon humble avis, je trouve que la solution préconisée par la base est la gestion par la communauté.
B
Bernardino19 janvier 2016
Oui, mais avec un très gros bémol : Ce qui est vrai pour les biens matériels n'est plus valable pour ce qui concernent les biens immatériels : Une idée peut être propagée et copiée sans atténuer sa portée, un mp3 ou une vidéo pourraient être librement mis à disposition contre une rémunération forfaitaire de l'artiste : C'est le principe de la licence globale, ou celui du prêt en bibliothèque d’œuvres numériques.
D
Donald Assembe4 mai 2016
aujourdhui plus que jamais nous courons vers un tragedie des biens communs ceci se traduit par des phénomènes tel que la reduction du couvert forestiere mondiale les variations de climat dune zone a une autre etc. il est donc important de créer de créer de moyens incitatifs pour la pour presevation de ces biens car lavenir de la planète en depend .
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