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Histoire de Bayer : des teintures de Barmen au fardeau de Monsanto

Histoire de Bayer

Bayer est un groupe allemand de sciences de la vie, coté au DAX, qui vend des semences et des produits phytosanitaires, des médicaments sur ordonnance et des produits de santé grand public. Son histoire est celle d’un fabricant de colorants devenu, par l’aspirine, un nom universel, compromis ensuite dans IG Farben, refondé en 1951, et qui s’est offert en 2018, avec Monsanto, l’acquisition la plus coûteuse de son histoire dans tous les sens du terme.

Bayer en bref

  • Fondation : 1863, à Barmen (aujourd’hui Wuppertal), par le négociant Friedrich Bayer et le teinturier Johann Friedrich Weskott.
  • Siège : Leverkusen, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, depuis 1912.
  • Dirigeants : Bill Anderson, président du directoire depuis le 1er juin 2023 ; Norbert Winkeljohann, président du conseil de surveillance.
  • Activités : agriculture (Crop Science), médicaments sur ordonnance (Pharmaceuticals), santé grand public (Consumer Health).
  • Marques et produits principaux : Aspirine, Bepanthen, Claritin, Aleve, Iberogast ; Xarelto, Eylea, Nubeqa, Kerendia ; Roundup.
  • Effectifs : 88 078 équivalents temps plein fin 2025.
  • Cotation : Bourse de Francfort, membre du DAX et de l’Euro Stoxx 50.
  • Chiffre d’affaires 2025 : 45,6 milliards d’euros.

Quelle est l’histoire de Bayer ?

1863-1881 : deux associés et la fuchsine

Dans les années 1860, la chimie allemande découvre qu’on peut tirer du goudron de houille des couleurs que la nature fournissait chichement. À Barmen, dans la vallée de la Wupper, le négociant en teintures Friedrich Bayer et le maître teinturier Johann Friedrich Weskott, qui ont mis au point la fuchsine sur leurs fourneaux de cuisine, fondent en 1863 la société « Friedr. Bayer et comp. ». Elle compte trois salariés. L’entreprise s’installe bientôt à Elberfeld, un peu plus en aval.

Weskott meurt en 1876, Bayer en 1880. L’année suivante, ses héritiers transforment l’affaire en société anonyme, les « Farbenfabriken vorm. Friedr. Bayer & Co. », qui emploie déjà plus de trois cents ouvriers. Le fils du fondateur, Friedrich Bayer junior, chimiste, y travaille depuis 1873.

1881-1914 : Duisberg, l’aspirine et l’héroïne

L’homme décisif arrive en 1883 : Carl Duisberg, jeune chimiste, qui organise à partir de 1888 un véritable laboratoire de recherche industrielle à Elberfeld. La même année, Bayer crée un département pharmaceutique. En 1891, il rachète au nord de Cologne l’usine de rouge d’alizarine du docteur Carl Leverkus ; c’est le futur site de Leverkusen, qui deviendra le siège en 1912, quand Duisberg prend la présidence du directoire.

Le 10 août 1897, selon le groupe, le chimiste Felix Hoffmann obtient une forme pure et stable d’acide acétylsalicylique. Un autre chimiste de la maison, Arthur Eichengrün, juif, revendiquera plus tard la paternité de la découverte ; le débat n’est pas tranché. Le médicament est lancé en 1899 sous le nom d’Aspirin : le « a » d’acétyle, « spir » de Spiraea, la reine-des-prés d’où l’on avait tiré l’acide salicylique, et le suffixe « in » des médicaments du temps. Un an plus tôt, le même groupe avait mis en vente un sirop contre la toux à base de diacétylmorphine, présentée comme un substitut sans accoutumance de la morphine, sous la marque Heroin. Bayer la commercialise jusqu’en 1910.

La croix Bayer apparaît en 1904. À la veille de la guerre, le groupe emploie environ 10 000 personnes et réalise plus de 80 % de ses ventes à l’export.

1914-1925 : la guerre et la perte du nom

La Première Guerre mondiale coûte cher. Après quelques hésitations, Bayer fabrique, selon son propre historique, des explosifs et des armes chimiques. Aux États-Unis, ses biens sont confisqués en 1917 ; la marque Bayer et sa croix passent à Sterling Drug, et le mot « aspirine » devient un nom commun dans plusieurs pays, dont la France. La filiale russe est expropriée. En 1919, les ventes ne représentent plus que les deux tiers de leur niveau de 1913.

1925-1945 : IG Farben

Pour tenir face à la concurrence étrangère, les chimistes allemands se regroupent. En 1925, Bayer fusionne avec BASF, Hoechst, Agfa et deux autres sociétés au sein de l’I.G. Farbenindustrie AG, dont le siège est à Francfort. Bayer perd son existence juridique ; son nom ne survit que comme marque des médicaments du groupe. Carl Duisberg, qui aurait préféré une simple holding, préside le conseil de surveillance de l’ensemble. Il meurt en 1935.

IG Farben devient un pilier de l’économie de guerre nazie. À partir de 1940, les usines du Rhin inférieur, dont Leverkusen, emploient des travailleurs forcés, jusqu’au tiers des effectifs selon le groupe. En 1941, IG Farben commence la construction de son usine de caoutchouc synthétique de Buna, près d’Auschwitz ; le chantier, alimenté en main-d’œuvre par le camp de Monowitz, construit en 1942, use des dizaines de milliers de détenus, dont un très grand nombre y meurent. Au procès d’IG Farben, à Nuremberg, treize dirigeants sont condamnés le 30 juillet 1948, dont Fritz ter Meer, à sept ans de prison. Libéré en 1950, il présidera de 1956 à 1964 le conseil de surveillance de Bayer.

1951-2001 : la refondation et la grande chimie

Les Alliés saisissent IG Farben en 1945 et le démembrent. Le 19 décembre 1951, les Farbenfabriken Bayer AG sont refondées autour de Leverkusen, Elberfeld, Dormagen et Uerdingen, sous la direction d’Ulrich Haberland. Le miracle économique fait le reste : la société s’associe à BP dans la pétrochimie en 1957, à Monsanto, déjà, dans les polyuréthanes en 1958, et compte près de 80 000 salariés en 1963. Elle abandonne en 1972 le mot « Farbenfabriken ».

Le groupe s’étend en Amérique : il rachète Cutter Laboratories en 1974 et Miles Laboratories, le fabricant de l’Alka-Seltzer, en 1978. Il lance l’Adalat en 1975 et l’antibiotique Ciprobay en 1987. En 1988, pour son 125e anniversaire, il réalise environ 40 milliards de marks de chiffre d’affaires avec plus de 165 000 salariés. En 1994, le rachat des produits sans ordonnance de Sterling Winthrop lui rend enfin, aux États-Unis et au Canada, le droit d’utiliser son propre nom.

2001-2016 : de la chimie aux sciences de la vie

Le 8 août 2001, Bayer retire du marché son anticholestérol Lipobay, la cérivastatine, mis en cause dans des dizaines de décès par destruction musculaire. Le cours s’effondre, l’entrée à la Bourse de New York doit être reportée de quelques mois. Le groupe vient d’acheter Aventis CropScience, pour 7,25 milliards d’euros, ce qui en fait un géant de l’agrochimie. Werner Wenning, président du directoire à partir de 2002, réorganise tout : en 2005, la chimie et une partie des plastiques sont introduites en Bourse sous le nom de Lanxess, et Bayer rachète les produits grand public de Roche.

En 2006, après une bataille contre Merck KGaA, il s’empare du laboratoire berlinois Schering, pour près de 17 milliards d’euros, et vend son diagnostic à Siemens. Sous Marijn Dekkers, de 2010 à 2016, viennent le norvégien Algeta en 2014, puis les produits grand public de l’américain Merck, dont Claritin, pour 14,2 milliards de dollars. Les plastiques, Bayer MaterialScience, entrent en Bourse sous le nom de Covestro le 6 octobre 2015.

2016-2023 : Monsanto

Le 23 mai 2016, Werner Baumann, nouveau président du directoire, propose de racheter l’américain Monsanto, géant des semences et inventeur du désherbant Roundup. Le prix est relevé à 66 milliards de dollars en septembre. Les autorités de la concurrence exigent la cession à BASF d’une grande partie des activités agricoles de Bayer, et l’opération est conclue le 7 juin 2018. La marque Monsanto, devenue un repoussoir, disparaît.

Deux mois plus tard, le 10 août 2018, un jury californien condamne Monsanto à verser 289 millions de dollars à un jardinier scolaire qui attribuait son lymphome au glyphosate du Roundup. L’indemnité sera réduite en appel, mais des dizaines de milliers de plaintes suivent, et l’action plonge. Le 26 avril 2019, 55,5 % des voix de l’assemblée générale refusent le quitus au directoire : une première pour une société du DAX. En juin 2020, Bayer provisionne environ 9,6 milliards de dollars pour régler une grande partie des plaintes ; d’autres arrivent. La santé animale est vendue à Elanco, opération conclue en 2020, pour alléger la dette.

Depuis 2023 : Bill Anderson et l’après-Monsanto

L’Américain Bill Anderson, ancien patron de Genentech puis de la pharmacie de Roche, prend la direction le 1er juin 2023. Il supprime une grande partie de l’encadrement et des milliers de postes. Le 17 février 2026, le groupe propose un accord collectif pouvant atteindre 7,25 milliards de dollars pour solder les plaintes liées au Roundup, et le 25 juin 2026, la Cour suprême des États-Unis lui donne raison sur un point juridique central. Les suites judiciaires et financières sont détaillées dans l’analyse SWOT.

Que fait Bayer aujourd’hui ?

En 2025, Bayer a réalisé 45,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en trois divisions :

  • Crop Science (21,6 milliards d’euros, environ 47 %) : semences et traits génétiques, herbicides dont le Roundup, fongicides, insecticides.
  • Pharmaceuticals (17,8 milliards d’euros, environ 39 %) : cardiologie (Xarelto, Kerendia), oncologie (Nubeqa), ophtalmologie (Eylea), santé des femmes, imagerie médicale.
  • Consumer Health (5,8 milliards d’euros, environ 13 %) : Aspirine, Aleve, Claritin, Bepanthen, Iberogast.

Qui sont les dirigeants de Bayer ?

  • Friedrich Bayer (1863-1880) et Johann Friedrich Weskott (1863-1876) : fondateurs.
  • Carl Duisberg (1912-1925) : président du directoire, puis du conseil de surveillance d’IG Farben.
  • Ulrich Haberland (1951-1961) : la refondation.
  • Kurt Hansen (1961-1974), Herbert Grünewald (1974-1984), Hermann Josef Strenger (1984-1992), Manfred Schneider (1992-2002).
  • Werner Wenning (2002-2010) : Lanxess, Schering.
  • Marijn Dekkers (2010-2016) : Covestro.
  • Werner Baumann (2016-2023) : Monsanto.
  • Bill Anderson (depuis 2023).

Comment l’action Bayer a-t-elle évolué en Bourse ?

L’action Bayer est cotée à Francfort et fait partie des indices DAX et Euro Stoxx 50. En 1988, Bayer devient la première société allemande cotée à Tokyo ; il a aussi été coté à New York de janvier 2002 à septembre 2007. Dix ans après son offre sur Monsanto, le groupe valait moins en Bourse qu’il n’avait payé Monsanto. Le 25 juin 2026, jour de l’arrêt de la Cour suprême, l’action a gagné près de 19 %.

Quels sont les chiffres clés de Bayer depuis 2021 ?

Exercice Chiffre d’affaires Excédent brut d’exploitation avant éléments exceptionnels Résultat net
2021 44,08 11,18 1,00
2022 50,74 13,51 4,15
2023 47,64 11,71 −2,94
2024 46,61 10,12 −2,55
2025 45,58 9,67 −3,62

En milliards d’euros, comptes publiés par Bayer. Les pertes de 2023 à 2025 viennent surtout de charges exceptionnelles, liées aux litiges hérités de Monsanto et à des dépréciations.

Questions fréquentes sur Bayer

Qui a fondé Bayer ?

Le négociant en teintures Friedrich Bayer et le teinturier Johann Friedrich Weskott, en 1863, à Barmen, aujourd’hui un quartier de Wuppertal. L’entreprise porte le nom du premier.

Qui a inventé l’aspirine ?

Selon Bayer, son chimiste Felix Hoffmann, qui obtient le 10 août 1897 une forme pure d’acide acétylsalicylique. Son collègue Arthur Eichengrün a revendiqué un rôle décisif, et les historiens restent partagés. Le médicament est vendu sous le nom d’Aspirin depuis 1899.

Quel a été le rôle de Bayer sous le nazisme ?

De 1925 à 1945, Bayer n’existait plus juridiquement : il était fondu dans IG Farben, qui a employé massivement des travailleurs forcés et construit une usine à Auschwitz. Plusieurs dirigeants ont été condamnés à Nuremberg en 1948. Bayer a été refondé en 1951.

Pourquoi Bayer a-t-il racheté Monsanto ?

Pour devenir le premier groupe mondial de semences et de protection des cultures. Conclu en 2018 pour 66 milliards de dollars, le rachat a apporté avec lui des dizaines de milliers de plaintes liées au Roundup, qui pèsent depuis sur les comptes et sur le cours.

Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Bayer.

Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.

Sources

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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2 commentaires

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B
BODIN20 novembre 2017
Je souhaiterai être actionnaire que faut il faire sans passer par banque c'est à dire nominatif avec mes vifs remerciements
B
Benoist Rousseau21 novembre 2017
C’est impossible il faut un compte titre donc passer par une banque ou un broker
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