Histoire de Visa : des cartes jetées sur Fresno au péage mondial des paiements

Visa est un groupe américain coté à New York qui exploite le réseau reliant la banque du porteur de carte à celle du commerçant : il n’émet aucune carte et ne prête rien. Son histoire est celle d’un produit raté de Bank of America, confisqué par les banques qui l’avaient adopté, gouverné un demi-siècle comme une coopérative, puis devenu l’une des sociétés les plus rentables de Wall Street.
Visa en bref
- Fondation : le 18 septembre 1958, à Fresno, en Californie, par Bank of America, sous le nom de BankAmericard ; la carte devient Visa en 1976, sous l’impulsion de Dee Hock.
- Siège : San Francisco, Californie (bâtiment inauguré en juin 2024 à Mission Bay).
- Dirigeant : Ryan McInerney, directeur général (chief executive officer) depuis le 1er février 2023.
- Activités : réseau de paiement par carte (crédit, débit, prépayé), virements instantanés, services aux banques et aux commerçants.
- Marques principales : Visa, Visa Direct, le réseau de débit Interlink, le réseau de distributeurs Plus.
- Effectifs : environ 34 100 salariés fin septembre 2025.
- Cotation : Bourse de New York (code V) depuis mars 2008, membre du S&P 500 et du Dow Jones.
- Chiffre d’affaires net de l’exercice 2025 (clos le 30 septembre 2025) : 40,0 milliards de dollars.
Histoire de Visa
1958-1966 : la BankAmericard, ou l’art de perdre de l’argent pour avoir raison
Au milieu des années 1950, l’Américain de la classe moyenne a une carte par magasin et autant de factures chaque mois. Avec Diners Club, né en 1950, il faut tout rembourser à la fin du mois. Une douzaine de petites banques ont tenté la carte de crédit universelle et ont échoué, faute de taille. Bank of America a la taille : en 1956, Joseph P. Williams, qui dirige un groupe de recherche de la banque, obtient le droit d’essayer.
Il choisit Fresno : 250 000 habitants, 45 % de clients de la banque, et assez d’isolement pour limiter les dégâts en cas d’échec. Le 18 septembre 1958, la BankAmericard est lancée. Les habitants n’ont rien demandé : la banque a déposé dans leurs boîtes aux lettres 60 000 à 65 000 cartes actives, selon les sources, assorties d’une ligne de crédit de 300 à 500 dollars. Nouveauté décisive, le client peut régler son solde par mensualités, moyennant intérêts.
Craignant d’être devancée, la banque arrose toute la Californie : en octobre 1959, plus de 2 millions de cartes et 20 000 commerçants. Le désastre suit : 22 % des comptes sont en retard de paiement, quand la banque en attendait 4 %, et la police découvre un délit tout neuf, la fraude à la carte de crédit. Williams démissionne en décembre 1959. La perte officielle dépasse 8,8 millions de dollars, la vraie avoisine sans doute 20 millions. La banque impose des contrôles, s’excuse par lettre auprès de 3 millions de foyers, et en mai 1961 la carte devient rentable. Elle se garde de le dire, pour décourager les imitateurs, jusqu’en 1966.
1966-1984 : la révolte des banques et l’invention de Visa
En 1966, des banques rivales s’allient dans ce qui deviendra Master Charge, puis Mastercard. Bank of America, à qui la loi interdit alors de s’implanter hors de Californie, réplique en vendant des licences de sa carte dans d’autres États, puis à l’étranger : Barclaycard au Royaume-Uni, Chargex au Canada, Carte Bleue en France. Le système grandit vite et mal : le règlement des achats entre banques, ce qu’on appelle l’interchange, devient un casse-tête, et la fraude prospère.
Intervient alors Dee Hock, fils d’un monteur de lignes électriques de l’Utah, qui gère la licence BankAmericard de la National Bank of Commerce de Seattle. En 1968, lors d’une réunion de licenciés mécontents, il propose de créer un comité pour étudier les problèmes ; on lui en confie aussitôt la présidence, sanction habituelle de ce genre de suggestion. Il convainc Bank of America que l’avenir de la BankAmericard est hors de Bank of America. En 1970, la banque cède le contrôle du programme aux banques émettrices, qui fondent National BankAmericard Inc., société sans actions appartenant à ses membres, présidée par Hock.
Le réseau se dote en 1973 d’un système électronique d’autorisation, ancêtre de VisaNet ; les licenciés étrangers, qui ont les mêmes griefs, fondent avec lui en 1974 l’International Bankcard Company, dite Ibanco ; la carte de débit suit en 1975. Reste le nom : dans bien des pays, les banques répugnent à distribuer une carte qui porte celui d’une banque américaine concurrente. Fin 1976, le nom Visa est annoncé ; il apparaît sur les cartes renouvelées à partir de 1977, sur les mêmes bandes bleue, blanche et or. Hock aurait choisi ce mot parce qu’il se prononce partout et ne parle ni de pays ni de banque. National BankAmericard devient Visa U.S.A., Ibanco devient Visa International.
Hock se retire en 1984 dans un ranch de la côte californienne. Il théorisera son modèle, ni centralisé ni anarchique, sous le nom d’« organisation chaordique », de chaos et d’ordre.
1984-2006 : une coopérative de milliers de banques
Sous Charles T. Russell, ancien de la maison, Visa prend en 1987 un tiers du réseau de distributeurs automatiques Plus, racheté en entier en 1993, et la gestion d’Interlink, réseau de débit en magasin. Visa n’a pas d’actionnaires au sens boursier : il appartient aux banques qui émettent ses cartes, souvent aussi membres de Mastercard, et se répartit entre entités régionales, Visa U.S.A., Visa International, Visa Europe, Visa Canada, chacune avec son patron.
Le club a un revers : quand des concurrents fixent ensemble règles et commissions, les juristes parlent d’entente. En 1996, Wal-Mart, Sears et d’autres commerçants attaquent Visa et Mastercard sur la règle « Honor All Cards », qui obligeait un magasin acceptant leurs cartes de crédit à accepter aussi leurs cartes de débit. L’accord de 2003 coûte 2 milliards de dollars à Visa et 1 milliard à Mastercard, payables sur dix ans. En 1998, le ministère de la Justice poursuit Visa et Mastercard pour avoir interdit à ses banques d’émettre des cartes American Express ou Discover ; il gagne en 2001. En 2005, une nouvelle action collective de commerçants vise les commissions d’interchange elles-mêmes. Elle dure encore.
2007-2016 : la coopérative entre en Bourse
Annoncée le 11 octobre 2006, la réorganisation fusionne le 3 octobre 2007 Visa U.S.A., Visa International et Visa Canada dans Visa Inc. ; Visa Europe, propriété de ses banques, reste à part. Joseph Saunders, ancien patron de l’émetteur de cartes Providian, prend la direction du nouvel ensemble en 2007. Le 18 mars 2008, en pleine crise financière, Visa vend 406 millions d’actions à 44 dollars, au-dessus de la fourchette prévue. Avec les actions supplémentaires vendues le 20 mars, l’opération rapporte 19,1 milliards de dollars : c’est alors la plus grande introduction en Bourse de l’histoire américaine.
Le contentieux, lui, suit le groupe en Bourse. Un premier accord de 7,25 milliards de dollars sur les commissions d’interchange est approuvé en 2012-2013, puis annulé en juin 2016 par la cour d’appel fédérale du deuxième circuit, à New York. Charles Scharf, venu de JPMorgan Chase, succède à Saunders le 1er novembre 2012. Le 23 septembre 2013, Visa entre au Dow Jones à la place d’Alcoa, de Hewlett-Packard et de Bank of America : la banque de Fresno sort de l’indice le jour où y entre la carte qu’elle avait inventée.
Le 21 juin 2016, Visa Inc. achève le rachat de Visa Europe à ses banques membres, annoncé en novembre 2015 : environ 12,19 milliards d’euros en espèces, des actions préférentielles valant environ 5,38 milliards d’euros et 1,12 milliard d’euros payables trois ans plus tard. Le réseau mondial est de nouveau d’un seul tenant.
Depuis 2016 : le péage face aux juges
Scharf part pour raisons familiales ; Alfred Kelly lui succède le 1er décembre 2016. En janvier 2020, Visa annonce le rachat de Plaid, qui relie les applications financières aux comptes bancaires, pour 5,3 milliards de dollars. Le ministère de la Justice attaque l’opération en novembre, y voyant l’élimination d’un futur concurrent : selon la plainte, Kelly avait lui-même décrit l’achat comme une « police d’assurance » pour le débit américain. Les deux parties renoncent en janvier 2021.
Ryan McInerney, président du groupe depuis 2013, devient directeur général le 1er février 2023. En mars 2023, la cour d’appel confirme l’accord de 5,54 milliards de dollars approuvé en 2019 sur la partie indemnitaire du procès de 2005. Le volet sur les règles futures reste ouvert ; le 24 septembre 2024, le ministère de la Justice accuse Visa de monopoliser le débit américain. Dee Hock voulait une organisation qui n’appartienne à personne ; elle appartient désormais à ses actionnaires et, pour une part non négligeable de ses bénéfices, à ses avocats.
Ce que fait Visa aujourd’hui
Visa ne supporte aucun risque de crédit : les banques prêtent, et Visa fait circuler l’information et l’argent entre elles par son réseau VisaNet, contre une rémunération assise sur le volume et le nombre des opérations. Sur l’exercice 2025, clos le 30 septembre 2025, le groupe a traité 257,5 milliards de transactions et réalisé 40,0 milliards de dollars de chiffre d’affaires net, pour un bénéfice net de 20,1 milliards. Ses métiers :
- Le réseau de cartes : crédit, débit et prépayé, près de 5 milliards de moyens de paiement dans plus de 200 pays et territoires.
- Les paiements transfrontaliers : les plus rémunérateurs.
- Les nouveaux flux : virements instantanés de Visa Direct, paiements entre entreprises.
- Les services à valeur ajoutée : lutte contre la fraude, conseil.
Les dirigeants de Visa
- Joseph P. Williams (1956-1959) : concepteur de la BankAmericard chez Bank of America.
- Dee Hock (1970-1984) : fondateur et premier président de National BankAmericard, puis de Visa.
- Charles T. Russell (à partir de 1984) : successeur de Hock.
- Carl Pascarella (1993-2005) : président et directeur général de Visa U.S.A.
- Malcolm Williamson (1998-2004) : directeur général de Visa International.
- Joseph Saunders (2007-2012) : premier directeur général de Visa Inc.
- Charles Scharf (2012-2016).
- Alfred Kelly (2016-2023) : ancien d’American Express.
- Ryan McInerney (depuis 2023).
Visa en Bourse
L’action Visa est cotée à la Bourse de New York depuis le 18 mars 2008, sous le code V, et figure dans le S&P 500 et, depuis le 23 septembre 2013, dans le Dow Jones. Introduite en pleine crise des subprimes, elle a échappé aux pertes sur créances qui frappaient au même moment les banques, ses anciens propriétaires, puisque Visa ne prête pas. Les procès, eux, n’ont jamais quitté ses comptes.
Chiffres clés depuis 2021
| Exercice | Chiffre d’affaires net | Résultat net | Marge nette |
|---|---|---|---|
| 2021 | 24,11 | 12,31 | 51 % |
| 2022 | 29,31 | 14,96 | 51 % |
| 2023 | 32,65 | 17,27 | 53 % |
| 2024 | 35,93 | 19,74 | 55 % |
| 2025 | 40,00 | 20,06 | 50 % |
En milliards de dollars, comptes publiés par Visa ; marge nette calculée par nos soins. L’exercice 2025 va d’octobre 2024 à fin septembre 2025. Le recul de la marge en 2025 tient surtout aux provisions pour litiges, passées de 0,46 à 2,56 milliards de dollars.
Questions fréquentes sur Visa
Qui a fondé Visa ?
Bank of America a lancé la BankAmericard à Fresno en 1958, sur une idée de Joseph P. Williams. Visa comme organisation indépendante est l’œuvre de Dee Hock, qui obtint en 1970 que la banque cède le programme aux banques émettrices.
D’où vient le nom Visa ?
Il remplace BankAmericard en 1976, car bien des banques étrangères refusaient une carte portant le nom d’une banque américaine. Dee Hock l’aurait choisi parce qu’il se prononce partout et n’a pas de nationalité.
Qui dirige Visa ?
Ryan McInerney est directeur général de Visa depuis le 1er février 2023.
Visa est-il une banque ?
Non. Visa n’émet pas de cartes et n’accorde pas de crédit : les banques le font. Il exploite le réseau qui les relie et se rémunère sur les opérations.
Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Visa.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- Visa, histoire du groupe (consultée le 10 octobre 2026)
- Visa, résultats du quatrième trimestre et de l’exercice 2025 (28 octobre 2025)
- Visa, résultats du quatrième trimestre et de l’exercice 2024 (octobre 2024)
- Visa, résultats du quatrième trimestre et de l’exercice 2023 (24 octobre 2023)
- Visa, résultats du quatrième trimestre et de l’exercice 2022 (octobre 2022)
- Encyclopædia Britannica, Visa Inc. (consultée le 10 octobre 2026)
- CNBC, Ryan McInerney succède à Alfred Kelly (17 novembre 2022)
- CNN Money, Nike, Goldman Sachs et Visa entrent au Dow Jones (10 septembre 2013)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
Découvrir mon parcours









La formation complète Gratuit
Le trading commence par les bons outils.
- La formation complète à la plateforme
- Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
- Configuration guidée, pas à pas
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin
Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.
Découvrir l’École