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Thomas Rowe Price : biographie, méthode et croissance du sage de Baltimore

Thomas Rowe Price a inventé l’investissement dans les valeurs de croissance en 1939 à Baltimore, fondé une grande maison de gestion, puis jugé ses propres valeurs trop chères bien avant leur effondrement de 1973-1974.

Thomas Rowe Price : Le père des valeurs de croissance, qui les a quittées le premier

Qui était Thomas Rowe Price ?

Thomas Rowe Price Jr. (1898-1983) est un gérant de portefeuille américain, fondateur en 1937 à Baltimore de T. Rowe Price, l’une des grandes sociétés de gestion des États-Unis, et théoricien de l’investissement dans les valeurs de croissance. Il a formulé dès 1939, dans une série d’articles de l’hebdomadaire Barron’s, l’idée qu’il fallait acheter les entreprises dont les bénéfices montent d’un cycle à l’autre plutôt que de jouer les hauts et les bas de l’économie.

Il a aussi changé le modèle économique du métier : se faire payer un pourcentage des capitaux gérés plutôt que des commissions sur les ordres passés, pour que l’intérêt du gérant rejoigne celui du client. La presse financière l’a surnommé le « sage de Baltimore ». Son contemporain de la côte Ouest, Philip Fisher, arrivait aux mêmes conclusions par d’autres chemins.

Thomas Rowe Price en résumé

Chimiste de formation passé à la Bourse dans les années 1920, Price a fondé sa propre maison en pleine dépression, l’a vue perdre de l’argent douze ans, puis l’a imposée avec une idée simple : la croissance des bénéfices, sur la durée, fait le cours. Il a lancé son premier fonds en 1950, un second en 1960, puis s’est écarté de sa propre doctrine quand il l’a jugée victime de son succès.

  • Famille : La valeur et le long terme
  • Naissance : 16 mars 1898, à Glyndon, dans le Maryland.
  • Mort : 20 octobre 1983, à Baltimore, à 85 ans.
  • Nationalité : américaine.
  • Marchés : actions américaines ; matières premières, mines d’or et obligations à la fin de sa carrière.
  • Style : investissement de croissance de long terme, recherche fondamentale, théorie du cycle de vie des entreprises.
  • Coup le plus célèbre : la théorie des valeurs de croissance, publiée dans Barron’s au printemps 1939 et appliquée pendant près de quarante ans.
  • Livres : aucun livre ; des articles dans Barron’s (1939, puis au début des années 1950) et des notes à ses clients.

La vie de Thomas Rowe Price : le chimiste qui voyait les entreprises vieillir

Thomas Rowe Price Jr. naît le 16 mars 1898 à Glyndon, près de Baltimore, fils d’un médecin de campagne. Il obtient en 1919 un diplôme de chimie au Swarthmore College et commence dans l’industrie chimique, notamment chez DuPont. Le laboratoire l’ennuie ; l’argent l’intéresse. Après quelques années chez de petits courtiers, il entre en 1925 chez Mackubin, Goodrich & Co., maison de Baltimore qui deviendra Legg Mason, et y prend la direction du conseil en placement.

La crise le met en désaccord avec la maison. En 1931, selon ses biographes, John Legg lui conseille de vendre et d’accepter ses pertes ; Price refuse, convaincu que les entreprises de qualité finiront par reprendre leur marche. En 1937, son département, déficitaire et mal soutenu, est condamné. Il part avec quatre collègues, Marie Walper, Isabella Craig, Walter Kidd et Charles Schaeffer, et fonde sa propre société. L’héritage de sa femme, Eleanor, couvre les pertes des premières années.

Elles sont longues. La maison ne devient bénéficiaire qu’en 1949. Entre-temps, Price publie au printemps 1939 dans Barron’s la série d’articles qui fonde sa réputation, et accumule les bons choix : les capitaux gérés passent de 2,3 millions de dollars en 1938 à 42 millions en 1949. En 1950, la société devient une entreprise par actions et lance son premier fonds, le Growth Stock Fund, sans droits d’entrée. En 1960 vient le New Horizons Fund, consacré aux jeunes entreprises en croissance.

Au milieu des années 1960, Price commence à se retirer et cède ses parts. Il juge alors que les valeurs de croissance sont devenues trop chères et que l’inflation sera le problème de la décennie suivante. Il pousse à la création, en 1969, du New Era Fund, orienté vers les ressources naturelles, se retire complètement au début des années 1970 et gère dès lors sa fortune en partie en obligations, en partie en valeurs minières et aurifères. Il meurt à Baltimore le 20 octobre 1983. Trois ans plus tard, la société qu’il a fondée entre en Bourse.

Quelle était la méthode de Thomas Rowe Price ?

Price définissait une valeur de croissance comme une entreprise dont les bénéfices par action atteignent un nouveau sommet au plus haut de chaque cycle économique, et progressent plus vite que le coût de la vie. Ce n’est donc pas une entreprise à la mode, ni une entreprise dont le cours monte : c’est une entreprise dont les résultats montent d’une phase d’expansion à la suivante.

Il appuyait ce choix sur une théorie du cycle de vie : comme les êtres vivants, les entreprises et les secteurs connaissent une croissance, une maturité, puis un déclin. Il fallait acheter dans la première phase et vendre avant la troisième. Les chemins de fer, géants de son enfance, lui servaient d’exemple de secteur arrivé à maturité. Les critères qualitatifs venaient d’abord : la qualité de la direction, la recherche, les brevets, la position sur un marché en expansion, une rentabilité des capitaux confortable, des marges qui tiennent.

La méthode reposait sur la recherche fondamentale maison : les analystes de la société rencontraient les dirigeants avant tout achat. Le portefeuille était réduit à quelques dizaines de titres, conservés plusieurs années. Price acceptait de se tromper souvent : il estimait que seule une minorité des candidats tiendrait vraiment ses promesses de croissance à long terme.

Enfin, et c’est ce qui le distingue de nombre de ses imitateurs, il savait que le prix compte. Quand les valeurs de croissance sont devenues un consensus, il a changé d’avis plutôt que de théorie. Un trader reconnaîtra là une idée familière : la meilleure tendance du monde n’est pas un bon achat à n’importe quel prix, et un PER extrême finit toujours par compter.

Quel est le coup le plus célèbre de Thomas Rowe Price ?

Au printemps 1939, alors que la guerre menace en Europe et que Wall Street ne s’est pas remis de la décennie, un rédacteur de Barron’s demande à Price d’exposer ses idées. Le journal publie une série intitulée « Picking “Growth” Stocks ». La thèse va contre l’époque : au lieu d’acheter des valeurs cycliques au creux pour les revendre au sommet, il faut chercher les entreprises dont les bénéfices s’élèvent durablement, et les garder.

Price n’en reste pas à la théorie. Ses premiers choix de la fin des années 1930 portent sur la pharmacie, l’assurance, le matériel de bureau : selon l’historique de la société, Sharp & Dohme progresse de 468 % entre 1938 et 1949, Abbott Laboratories de 334 %. Il achète aussi très tôt Minnesota Mining and Manufacturing, la future 3M, et IBM.

Le résultat se mesure sur la durée. Selon John Train, qui a dressé son portrait dans Money Masters of Our Time, les comptes familiaux gérés par Price ont transformé 1 000 dollars en 271 201 dollars entre 1934 et 1972, soit 15,9 % par an nets. Selon l’historique de la société, le Growth Stock Fund, lancé en 1950, était classé en 1960 par le service de notation Wiesenberger meilleur fonds américain sur dix ans.

Quelle a été la pire erreur de Thomas Rowe Price ?

Price n’a pas laissé de désastre boursier documenté. Son erreur la plus coûteuse est d’ordre entrepreneurial : avoir lancé en 1937 une maison de gestion fondée sur une idée juste à un moment où personne n’en voulait. Les chiffres, rapportés par Cornelius Bond, qui a travaillé près de dix ans à ses côtés, sont éloquents : 6 090 dollars de recettes en 1938, et 11,07 dollars en banque le 3 décembre 1941. La société perd de l’argent jusqu’en 1949 et ne survit que grâce à l’héritage de sa femme.

La seconde erreur est plus subtile : il a eu raison trop tôt sans convaincre les siens. Au milieu des années 1960, il juge les valeurs de croissance surévaluées et se tourne vers l’or, les ressources naturelles et les obligations. Sa maison, elle, reste fidèle à la doctrine qui l’a enrichie et accompagne l’engouement pour les grandes valeurs de croissance du début des années 1970. Le marché baissier de 1973-1974, aggravé par le premier choc pétrolier et la stagflation, lui donne raison, au point que l’expression « valeur de croissance » devient presque taboue à Wall Street en 1974. Mais avoir raison seul, en ayant cédé ses parts et son influence, ne protège ni la maison ni ses clients.

Le biais à l’œuvre chez ses successeurs porte un nom : la persévérance des croyances, qui fait garder une théorie après que les faits ont changé.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Thomas Rowe Price ?

La légende de Price est mince, et souvent confondue avec celle de la société qui porte son nom. On lui prête volontiers l’idée qu’une valeur de croissance s’achète à n’importe quel prix. C’est l’inverse de ce qu’il a fait : il a quitté ces valeurs quand elles sont devenues chères, près de dix ans avant leur effondrement.

On lui attribue aussi, sans source sûre, des maximes bien frappées sur le changement, seule certitude de l’investisseur, ou sur l’art d’acheter pendant la croissance et de vendre avant le déclin. Elles résument fidèlement sa pensée, mais leur formulation exacte n’est pas retrouvée dans ses écrits datés ; mieux vaut lire ses articles de 1939.

Enfin, le public ignore généralement que Thomas Rowe Price n’a presque rien gagné de la réussite ultérieure de sa maison. Il a cédé ses parts au milieu des années 1960, bien avant l’introduction en Bourse de 1986 et l’entrée dans l’indice S&P 500 en 1999. Le chimiste avait compris le cycle de vie des entreprises ; il a appliqué la théorie à la sienne avec un peu d’avance.

Que peut apprendre un trader de Thomas Rowe Price ?

Price raisonnait en cycles de plusieurs années, pas en séances. Mais il a pratiqué la discipline la plus difficile pour un opérateur : abandonner une thèse gagnante quand le prix ne la justifie plus, même quand tout le monde continue d’y croire.

  • Une tendance de fond n’efface pas la question du prix : la meilleure entreprise peut être un mauvais achat.
  • Pensez en cycles : ce qui a marché pendant une phase d’expansion n’est pas une loi, c’est une phase.
  • Acceptez un taux d’échec élevé si les gains compensent : Price savait que seule une minorité de ses choix tiendrait.
  • Méfiez-vous du consensus, y compris celui que vous avez créé : quand votre idée devient celle de tout le monde, elle est dans le prix.
  • Gardez le capital pour traverser la période où vous avez raison trop tôt : sans l’héritage de sa femme, Price aurait fermé avant 1949.

Quels livres lire sur Thomas Rowe Price ?

  • Cornelius C. Bond, T. Rowe Price : The Man, the Company, and the Investment Philosophy, John Wiley & Sons, 2019 : la biographie de référence, par un ancien gérant de la maison (pas de traduction française recensée).
  • John Train, Money Masters of Our Time, HarperBusiness, 2000 : un chapitre sur Price, avec ses principaux chiffres (pas de traduction française recensée).
  • Thomas Rowe Price Jr., série « Picking “Growth” Stocks », Barron’s, printemps 1939 : le texte fondateur, à chercher dans les archives du journal.

Questions fréquentes sur Thomas Rowe Price

Qui a fondé T. Rowe Price ?

Thomas Rowe Price Jr., à Baltimore, en 1937, avec quatre collègues venus comme lui de la maison de courtage qui deviendra Legg Mason. La société est cotée en Bourse depuis 1986.

Qu’est-ce qu’une valeur de croissance selon Thomas Rowe Price ?

Une entreprise dont les bénéfices par action atteignent un nouveau sommet à chaque haut de cycle économique, et progressent plus vite que le coût de la vie. La définition porte sur les résultats, pas sur la hausse du cours.

Thomas Rowe Price a-t-il écrit un livre ?

Non. Sa pensée tient dans des articles publiés par Barron’s en 1939 et au début des années 1950, et dans ses notes aux clients. La biographie de Cornelius Bond (2019) les résume.

Thomas Rowe Price a-t-il vu venir le krach des valeurs de croissance de 1973-1974 ?

Il les jugeait trop chères dès le milieu des années 1960 et s’était tourné vers les ressources naturelles, l’or et les obligations. Sa propre maison ne l’a pas suivi, et le marché baissier de 1973-1974 lui a donné raison.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Sièges CME & CBOT · Trader depuis 1994

Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.

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