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Philip Fisher : biographie, méthode et 15 points du pionnier de la croissance

Philip Fisher a appris à Wall Street à acheter des entreprises de croissance après enquête et à les garder des décennies, avant de perdre, au soir de sa vie, une part de ce que sa méthode lui avait rapporté.

Philip Fisher : L’homme qui achetait des entreprises pour ne presque jamais les vendre

Qui était Philip Fisher ?

Philip Fisher (1907-2004) est un gestionnaire de portefeuille américain, fondateur en 1931 de la société de conseil Fisher & Co. à San Francisco, considéré avec Thomas Rowe Price comme l’un des pères de l’investissement dans les valeurs de croissance. Son livre Common Stocks and Uncommon Profits (1958) a popularisé l’idée qu’une poignée d’entreprises remarquables, achetées au bon moment et conservées longtemps, rapporte davantage qu’un grand nombre de titres bon marché.

Il a travaillé presque toute sa vie pour un petit nombre de clients, sans publicité, et n’a été connu du public qu’à partir de son premier livre. Sa méthode d’enquête, qu’il appelait le « scuttlebutt », les bruits de coursive, a marqué Warren Buffett et plus encore Charlie Munger.

Philip Fisher en résumé

Fils d’un médecin de San Francisco, passé par Stanford, Fisher a monté son affaire en pleine crise de 1929-1932 et l’a dirigée près de soixante-dix ans. Il cherchait des entreprises capables de faire croître leurs ventes et leurs bénéfices pendant des décennies grâce à la recherche, à une force de vente efficace et à des dirigeants intègres, puis il les gardait. Ses grandes positions, Motorola et Texas Instruments en tête, en ont fait une référence de l’investissement dans la technologie bien avant que le mot Silicon Valley existe.

  • Famille : La valeur et le long terme
  • Naissance : 8 septembre 1907, à San Francisco.
  • Mort : 11 mars 2004, à 96 ans.
  • Nationalité : américaine.
  • Marchés : actions américaines, surtout industrielles et technologiques.
  • Style : investissement de croissance, portefeuille concentré, très longue détention, enquête de terrain.
  • Coup le plus célèbre : Motorola, dont il fut l’un des premiers investisseurs et qu’il conserva jusqu’à la fin de sa vie.
  • Livres : Common Stocks and Uncommon Profits (1958), Paths to Wealth through Common Stocks (1960), Conservative Investors Sleep Well (1975), Developing an Investment Philosophy (1980).

La vie de Philip Fisher : soixante-dix ans au service de quelques clients

Philip Arthur Fisher naît à San Francisco le 8 septembre 1907, fils d’un médecin plus doué pour soigner que pour se faire payer. Selon son fils Kenneth, c’est une grand-tante fortunée qui finance discrètement ses études, sans qu’il le sache jamais. Diplômé du lycée Lowell à 16 ans, il passe par Berkeley, puis par Stanford, dont il intègre la toute première promotion de l’école de commerce.

Il y suit un cours qui consiste à visiter des entreprises de la région avec le professeur Boris Emmett. Fisher, qui a une voiture, sert de chauffeur. Il dira avoir appris davantage pendant ces trajets que dans tout le reste de sa scolarité : on comprend une entreprise en allant la voir, en parlant à ses clients et à ses concurrents. En 1928, il quitte Stanford sans diplôme pour devenir analyste financier dans une banque de San Francisco.

Le krach de 1929 et la crise qui suit lui donnent une idée. En 1931, au fond de la dépression, il fonde Fisher & Co., une société de conseil en placement : la période est si mauvaise, racontera-t-il, que les investisseurs déçus par leurs conseillers ont enfin le temps de l’écouter. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert dans l’aviation de l’armée de terre, à des postes de comptabilité et de finances, et y rencontre sa femme, Dorothy. Ils ont trois fils, dont Kenneth, qui fondera à son tour une grande société de gestion.

Le premier livre, en 1958, fait de cet homme réservé une célébrité de la profession. Il en écrit trois autres, enseigne ponctuellement à Stanford et continue à gérer pour une clientèle choisie depuis sa maison de San Mateo. À la fin des années 1990, une démence le contraint à ralentir ; il s’arrête complètement en 2000, après plus de soixante-dix ans de carrière, et meurt le 11 mars 2004.

Quelle était la méthode de Philip Fisher ?

Fisher ne cherchait pas des actions bon marché, mais des entreprises capables de grandir longtemps. Common Stocks and Uncommon Profits en donne quinze critères : un marché assez vaste pour que les ventes progressent plusieurs années, une direction décidée à développer de nouveaux produits, une recherche efficace au regard de sa taille, une organisation commerciale supérieure, des marges confortables et que l’on cherche à améliorer, de bonnes relations avec le personnel, une comptabilité sérieuse, une vision à long terme des bénéfices, et des dirigeants d’une intégrité sans faille. C’est la définition d’une valeur de croissance, avant que l’expression ne soit galvaudée.

Pour vérifier ces points, il ne se contentait pas des rapports annuels. Sa méthode du « scuttlebutt » consiste à interroger clients, fournisseurs, concurrents, anciens salariés, chercheurs, pour reconstituer ce que les comptes ne disent pas. Les concurrents, notait-il, portent souvent sur une entreprise un jugement d’une exactitude surprenante, plus utile que le discours de sa direction.

Le portefeuille était concentré. Son fils rapporte qu’en 1973, six titres, Dow Chemical, FMC, Motorola, Texas Instruments, Raychem et Reynolds and Reynolds, représentaient les deux tiers de sa fortune. Fisher pensait qu’il valait mieux connaître très bien quelques entreprises que vaguement des dizaines.

Quant à la vente, il la réduisait à trois cas : l’achat initial était une erreur, l’entreprise ne remplit plus les critères, ou une occasion nettement meilleure se présente. Il écrit en 1958 que, si le travail a été bien fait au moment de l’achat, le moment de vendre n’arrive « presque jamais ». Pour un trader, c’est l’inverse exact de l’effet de disposition, cette tendance à encaisser trop vite les gains et à garder les pertes.

Quel est le coup le plus célèbre de Philip Fisher ?

Motorola. La date de l’achat n’est pas établie par une source primaire : la plupart des récits avancent 1955, et son fils écrit seulement qu’il fut l’un des premiers investisseurs de l’entreprise. Dans les années 1950, la société de Chicago fabrique surtout des postes de radio et de télévision, un métier où les marges sont minces et la concurrence féroce. Ce qui intéresse Fisher, c’est le reste : les radiocommunications professionnelles, l’électronique militaire, les semi-conducteurs, et une direction qui consacre une part importante de ses moyens à la recherche.

Il achète, et il garde. En 1973, Motorola figure parmi ses trois premières positions, avec Texas Instruments et Raychem. En 2003, quand son fils Kenneth rédige l’introduction de la réédition de ses écrits, Motorola est toujours en portefeuille, près d’un demi-siècle plus tard, après les postes de télévision vendus, les téléphones mobiles inventés et quelques crises traversées.

Le coup ne se mesure pas en une séance ni en une année, et c’est tout l’intérêt de l’exemple : la performance vient de la durée de détention, et la durée de détention vient d’une conviction construite par l’enquête. Fisher a aussi gagné, selon son fils, cent fois sa mise sur une petite participation non cotée, Manufacturing Data Systems, achetée entre 1968 et 1973 puis introduite en Bourse et rachetée dans les années 1980.

Quelle a été la pire erreur de Philip Fisher ?

La plus documentée vient de son propre fils, dans l’introduction qu’il a écrite pour la réédition de ses textes chez Wiley. Kenneth Fisher y explique sans fard que, passé un certain âge, son père aurait mieux fait de ne plus rien toucher. Des grandes positions de 1973, toutes ont été vendues sauf Motorola, et à chaque fois au mauvais moment : FMC et Texas Instruments dans les années 1980, Raychem dans les années 1990, souvent juste avant un fort rebond. Les petites valeurs achetées entre 1968 et 1973 ont, pour la plupart, déçu après 1973.

Le verdict filial est cruel et chiffré à sa manière : s’il avait tout gardé, ou tout placé dans des fonds indiciels à 70 ou 80 ans, il aurait été nettement plus riche. Le théoricien de la détention presque perpétuelle a donc, à la fin, cédé à l’impatience qu’il dénonçait, en vendant des titres longtemps malmenés au moment où ils allaient se redresser. C’est le biais de récence dans sa forme la plus coûteuse : extrapoler la baisse récente au moment précis où elle s’achève.

La leçon dépasse le cas personnel : une méthode n’est jamais meilleure que la discipline de celui qui l’applique, et cette discipline s’use.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Philip Fisher ?

La légende la plus répandue fait de Fisher l’homme qui ne vendait jamais. C’est inexact : il a toujours admis trois raisons de vendre, et il a beaucoup vendu dans ses dernières décennies, souvent mal. Motorola est l’exception qui a fait la règle.

Deuxième idée reçue, la formule selon laquelle Warren Buffett serait « à 85 % Graham et à 15 % Fisher » passe souvent pour apocryphe. Elle est authentique, mais datée : Buffett la donne lui-même au magazine Forbes, dans l’article « How Omaha Beats Wall Street » du 1er novembre 1969, dans l’ordre inverse (« 15 % Phil Fisher et 85 % Benjamin Graham »). Elle décrit le Buffett de 1969, pas celui de Coca-Cola. L’influence de Fisher s’est en effet accrue ensuite, en grande partie par Charlie Munger, qui poussait Berkshire vers les entreprises de qualité plutôt que vers les aubaines statistiques.

Enfin, le « scuttlebutt » n’est pas un mot de Fisher : c’est l’argot de la marine américaine pour les bavardages autour du tonneau d’eau du bord. Fisher en a fait une méthode d’analyse. Détail savoureux, le magazine Forbes a publié un long entretien avec lui, « A Talk with Philip Fisher », dans son numéro daté du 19 octobre 1987 ; il y jugeait le marché cher. Le Dow Jones a perdu 22,61 % ce jour-là, lors du krach de 1987.

Que peut apprendre un trader de Philip Fisher ?

Fisher se situe à l’autre bout du spectre des horizons de temps. Mais sa démarche contient deux idées que tout opérateur peut transposer : une conviction se construit par l’enquête, pas par l’humeur ; et la façon de sortir compte autant que la façon d’entrer.

  • Allez chercher l’information là où elle naît : chez les clients, les concurrents, les fournisseurs, pas seulement dans les communiqués.
  • Fixez vos raisons de sortir avant d’entrer, et limitez-les : chez Fisher, trois cas, pas un de plus.
  • Ne coupez pas une position gagnante par simple envie d’encaisser : c’est souvent l’effet de disposition qui parle.
  • Méfiez-vous de vous-même dans la durée : Fisher a été trahi par sa propre lassitude, pas par sa méthode.
  • Concentrer exige de connaître : six titres pour les deux tiers d’un patrimoine ne se défendent qu’avec un travail d’analyste.

Quels livres lire sur Philip Fisher ?

  • Philip A. Fisher, Common Stocks and Uncommon Profits, Harper & Brothers, 1958 (édition révisée en 1960). Traduction française : Actions ordinaires et profits extraordinaires, Valor, 2000 ; édition enrichie, traduite et annotée par Didier Coutton, Valor, 2021.
  • Philip A. Fisher, Common Stocks and Uncommon Profits and Other Writings, John Wiley & Sons, 1996, rééditée avec une longue introduction biographique de Kenneth L. Fisher : le livre de 1958, Conservative Investors Sleep Well et Developing an Investment Philosophy réunis.
  • Philip A. Fisher, Paths to Wealth through Common Stocks, Prentice-Hall, 1960 (pas de traduction française recensée).
  • Philip A. Fisher, Conservative Investors Sleep Well, Harper & Row, 1975, écrit pendant le marché baissier de 1973-1974.
  • Philip A. Fisher, Developing an Investment Philosophy, The Financial Analysts Research Foundation, 1980 : le récit de ses débuts et de ses erreurs, par lui-même.

Questions fréquentes sur Philip Fisher

Quels sont les 15 points de Philip Fisher ?

Ce sont les quinze questions de Common Stocks and Uncommon Profits pour juger une entreprise de croissance : potentiel de ventes, effort de recherche, force commerciale, marges, relations sociales, qualité de la comptabilité, vision à long terme et intégrité des dirigeants, entre autres. Aucun chiffre magique : ce sont des questions d’analyste.

Qu’est-ce que la méthode scuttlebutt ?

C’est l’enquête de terrain : interroger clients, fournisseurs, concurrents et anciens salariés pour comprendre une entreprise mieux que par ses comptes. Le mot vient de l’argot de la marine américaine, où il désigne les bavardages de l’équipage.

Quel est le lien entre Philip Fisher et Ken Fisher ?

Kenneth Fisher, né en 1950, est le plus jeune de ses trois fils et le fondateur de sa propre société de gestion. Il a écrit l’introduction biographique de la réédition des écrits de son père chez Wiley, source précieuse et sans complaisance.

Philip Fisher vendait-il ses actions ?

Oui, contrairement à sa légende. Il admettait trois raisons de vendre, et il a beaucoup vendu dans ses dernières décennies, souvent au mauvais moment selon son fils. Motorola est la grande exception, conservée jusqu’au bout.

L’auteur

Benoist Rousseau

Sièges CME & CBOT · Trader depuis 1994

Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.

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