Préférence pour le présent : définition, expériences et exemples en Bourse
La préférence pour le présent est la tendance à accorder à un gain immédiat une valeur disproportionnée par rapport à un gain futur plus grand, au point de renverser à la dernière minute les choix décidés à froid.

Qu’est-ce que la préférence pour le présent ?
La préférence pour le présent est la tendance à accorder à une satisfaction immédiate un poids disproportionné par rapport à une satisfaction future, au point de choisir aujourd’hui ce que l’on aurait refusé si le même choix avait été posé à distance. Préférer le présent n’a rien d’absurde en soi : un euro tout de suite vaut plus qu’un euro dans dix ans, ne serait-ce que parce qu’on peut le placer. Le biais commence quand l’impatience change de taux selon la date à laquelle on décide.
Les économistes parlent d’actualisation : le calcul qui ramène une somme future à sa valeur d’aujourd’hui. La théorie classique suppose un taux constant, ce qui rend les choix cohérents dans le temps. Les mesures montrent autre chose : un taux d’impatience énorme sur les délais courts, modeste sur les délais longs. C’est cette pente, dite hyperbolique, qui fait les régimes commencés lundi et l’épargne promise pour l’année prochaine, cousine de l’erreur de planification.
La préférence pour le présent en résumé
Le biais tient en une asymétrie : vu de loin, attendre un peu pour gagner plus paraît raisonnable ; vu de près, le gain immédiat l’emporte. On veut épargner, mais pas ce mois-ci. On veut tenir sa stratégie, mais pas pendant cette séance. La préférence pour le présent explique moins les mauvaises intentions que les bonnes intentions abandonnées au moment de passer à l’acte.
- Famille : le temps et les émotions
- Mis en évidence par : Richard Thaler (mesure, 1981), David Laibson (modèle, 1997) ; en psychologie, Walter Mischel et le report de gratification
- Date : 1970-1972 (études de Mischel à Stanford), 1981 (Thaler), 1997 (Laibson)
- Expérience de référence : le « test du marshmallow » de Stanford ; les questionnaires d’indifférence de Thaler (15 dollars aujourd’hui contre combien plus tard ?)
- Proche de : le biais du statu quo, l’erreur de planification, la comptabilité mentale
- Sur les marchés : épargne retardée, plans d’investissement interrompus, préférence pour la liquidité immédiate au détriment du rendement de long terme
Quelles expériences ont révélé la préférence pour le présent ?
La scène la plus connue se passe à la Bing Nursery School, l’école maternelle de l’université Stanford. En 1970, Walter Mischel et Ebbe Ebbesen publient dans le Journal of Personality and Social Psychology une étude menée auprès d’une trentaine d’enfants d’âge préscolaire. Chaque enfant peut, à tout moment, faire revenir l’expérimentateur et obtenir une friandise qu’il aime moins, ou attendre son retour, au bout de quinze minutes, pour recevoir celle qu’il préfère. Contre l’attente des auteurs, les enfants patientent beaucoup plus longtemps quand les friandises ne sont pas sous leurs yeux.
En 1972, avec Ebbesen et Antonette Zeiss, Mischel publie trois nouvelles expériences dans la même revue. La récompense devient le marshmallow qui a donné son nom au test. Le résultat central tient en une ligne : tout ce qui rend la récompense saillante raccourcit l’attente, tout ce qui en détourne l’attention l’allonge. Penser à des choses amusantes aide à tenir ; penser à la friandise fait céder.
Le test devient célèbre plus tard, par ses suites. En 1990, Yuichi Shoda, Walter Mischel et Philip Peake rapportent dans Developmental Psychology que la durée d’attente à 4 ans est corrélée aux scores du SAT, l’examen d’entrée à l’université américaine : 0,57 en mathématiques et 0,42 en expression verbale. Ces corrélations reposent toutefois sur 35 enfants, issus d’une communauté universitaire très sélective, sur plus de 600 enfants testés à l’origine.
Chez les économistes, l’expérience fondatrice est plus sobre. En 1981, Richard Thaler publie dans Economics Letters un questionnaire : quelle somme faudrait-il vous verser dans un mois, dans un an ou dans dix ans pour que cela vous soit égal de recevoir 15 dollars tout de suite ? Selon la synthèse qu’en donnent Shane Frederick, George Loewenstein et Ted O’Donoghue dans le Journal of Economic Literature en 2002, les réponses médianes sont 20, 50 et 100 dollars. Converties en taux annuels moyens, elles donnent environ 345 % sur un mois, 120 % sur un an et 19 % sur dix ans. Une personne qui actualiserait au même taux quel que soit l’horizon ne répondrait pas ainsi.
Comment fonctionne la préférence pour le présent ?
Le mécanisme a été formalisé avant d’être mesuré. Dès 1955, Robert Strotz montre dans la Review of Economic Studies qu’un décideur dont le taux d’actualisation varie avec l’horizon révise sans cesse ses propres plans. En 1968, Edmund Phelps et Robert Pollak proposent, à propos de l’épargne de générations successives, une forme simple que David Laibson reprend en 1997 dans « Golden Eggs and Hyperbolic Discounting », publié dans le Quarterly Journal of Economics. Tout ce qui n’est pas immédiat subit une décote supplémentaire, notée bêta, qui s’ajoute à l’actualisation ordinaire. On parle d’actualisation quasi hyperbolique.
La conséquence est une incohérence temporelle : le moi d’aujourd’hui voudrait que le moi de demain épargne davantage que ce que ce dernier voudra le jour venu. Laibson en tire une prédiction. Un consommateur lucide sur son impatience recherche des actifs difficiles à liquider, les « œufs d’or » du titre : retraite, logement, parts d’entreprise. Leur illiquidité sert d’engagement. L’auteur va jusqu’à suggérer que l’innovation financière, en rendant tout liquide, a pu contribuer à la baisse de l’épargne américaine.
En 2004, Samuel McClure, David Laibson, George Loewenstein et Jonathan Cohen observent en imagerie cérébrale, dans Science, que les choix impliquant une récompense immédiate activent davantage des régions du système limbique liées à la dopamine, tandis que des régions du cortex préfrontal latéral sont engagées quel que soit le délai. Plus ces dernières l’emportent, plus le sujet choisit l’option lointaine. L’image de deux systèmes en concurrence est commode ; elle reste une interprétation.
Le biais s’amplifie quand la récompense est visible, proche et concrète, quand la fatigue ou le stress s’en mêlent, et quand la décision se prend au dernier moment. Il s’atténue quand le choix est fait à l’avance, pour une date lointaine, et qu’il devient ensuite coûteux de le défaire.
Quels exemples de la préférence pour le présent en Bourse ?
Le cas le plus documenté concerne l’épargne. Le programme Save More Tomorrow, conçu par Richard Thaler et Shlomo Benartzi et publié en 2004 dans le Journal of Political Economy, retourne le biais contre lui-même. Plutôt que de demander aux salariés d’épargner davantage tout de suite, il leur propose de s’engager à l’avance à affecter une partie de leurs futures augmentations de salaire à leur plan de retraite. L’effort est repoussé dans un futur que l’on juge avec sérénité.
Les résultats de la première mise en place sont nets. Le plan est proposé aux salariés qui ne veulent pas augmenter leur épargne tout de suite : 78 % d’entre eux l’acceptent, 80 % de ceux-là y restent jusqu’à la quatrième augmentation, et leur taux d’épargne moyen passe de 3,5 % à 13,6 % du salaire en quarante mois. Les mêmes salariés venaient de refuser un effort immédiat ; ils ont accepté le même effort, une fois repoussé à plus tard.
Le même schéma se lit dans d’autres données de terrain. Stephan Meier et Charles Sprenger mesurent en 2010 la préférence pour le présent de contribuables américains par des choix rémunérés, puis la rapprochent de leurs dossiers de crédit : les plus impatients ont plus souvent une dette de carte de crédit, et plus élevée, à revenu comparable. Stefano DellaVigna et Ulrike Malmendier montrent en 2006 que des abonnés de salles de sport payant plus de 70 dollars par mois y vont en moyenne 4,3 fois par mois, soit plus de 17 dollars la séance alors qu’un carnet de dix entrées la mettait à 10 dollars. L’abonnement est souscrit par le moi prévoyant ; les séances dépendent du moi présent.
Pour un investisseur, le biais prend des formes plus discrètes : le versement mensuel suspendu « juste ce mois-ci », le plan de long terme vendu pour s’offrir un achat, la position fermée trop tôt pour encaisser le soulagement d’un gain. Sur ce dernier point, les études sur comptes réels rattachent plutôt le comportement à l’effet de disposition, et il serait abusif d’en faire une preuve directe d’actualisation hyperbolique.
Comment reconnaître la préférence pour le présent dans ses décisions ?
La préférence pour le présent ne se reconnaît pas à l’impatience en général, mais à l’écart entre ce que vous décidez à froid et ce que vous faites le moment venu.
- Vous avez fixé un versement d’épargne régulier, et vous trouvez presque chaque mois une bonne raison de le décaler.
- Vos règles de sortie étaient claires avant la séance, et vous les assouplissez quand la position est ouverte.
- Vous préférez un petit gain sûr aujourd’hui à un objectif plus élevé que votre propre plan jugeait atteignable.
- Vos meilleures résolutions portent toujours sur « à partir du mois prochain ».
Comment éviter la préférence pour le présent ?
On ne supprime pas la préférence pour le présent ; on organise ses décisions pour qu’elles soient prises par le moi qui voit loin et exécutées sans que le moi présent puisse les renégocier. Ulysse se faisant attacher au mât pour entendre les sirènes reste l’image la plus juste de ce qu’on appelle un dispositif d’engagement.
Ce qui marche : les versements automatiques programmés le jour de la paie, qui exploitent au passage le biais du statu quo, les plans dont la sortie a un coût, les règles écrites avant l’ouverture du marché, les ordres posés à l’avance plutôt que décidés pendant la séance. Ce qui marche moins bien : la volonté seule, et l’information. Les expériences sur l’épargne montrent qu’expliquer l’intérêt d’épargner change peu les comportements ; changer la date et l’automatisme de l’effort les change beaucoup.
Un journal où vous notez, avant chaque décision importante, ce que vous comptez faire et pourquoi, puis ce que vous avez fait, rend l’écart visible.
Quelles sont les limites de la préférence pour le présent ?
Le test du marshmallow a beaucoup perdu de sa superbe. En 2018, Tyler Watts, Greg Duncan et Haonan Quan le reproduisent dans Psychological Science sur 918 enfants d’une grande cohorte américaine, en se concentrant sur les 552 dont la mère n’avait pas de diplôme universitaire, avec une attente plafonnée à sept minutes. La corrélation avec la réussite scolaire à 15 ans est environ deux fois plus faible que dans les études d’origine, puis réduite des deux tiers une fois pris en compte le milieu familial, l’environnement du foyer et les capacités cognitives précoces. En 2024, Jessica Sperber, Tyler Watts et leurs collègues ne trouvent, sur 702 participants suivis jusqu’à 26 ans, aucun lien fiable avec les résultats à l’âge adulte.
En 2013, Celeste Kidd, Holly Palmeri et Richard Aslin ajoutent une nuance dans Cognition. Avant le test, 28 enfants voient l’expérimentateur tenir ou ne pas tenir une promesse. Ceux qui ont vécu une promesse rompue attendent en moyenne 3 minutes et 2 secondes ; les autres, 12 minutes et 2 secondes. Ne pas attendre peut être un choix rationnel quand on n’a pas de raison de croire que la récompense viendra.
Côté économie, la mesure elle-même est discutée. Daniel Read a soutenu en 2001 qu’une partie de l’apparente hyperbolicité tient au découpage des délais plutôt qu’à leur proximité. James Andreoni et Charles Sprenger, avec une méthode d’allocation de budgets publiée en 2012, trouvent des préférences beaucoup plus cohérentes dans le temps que les questionnaires classiques. La préférence pour le présent reste bien établie dans les choix de consommation et d’effort ; son ampleur exacte pour l’argent, elle, dépend beaucoup de la façon de la mesurer.
Questions fréquentes sur la préférence pour le présent
Quelle est la différence entre préférence pour le présent et préférence temporelle ?
La préférence temporelle est le fait normal de préférer recevoir plus tôt, que les économistes intègrent dans tout calcul d’actualisation. La préférence pour le présent, au sens des biais, désigne le surcroît d’impatience pour l’immédiat, qui rend les choix incohérents d’une date à l’autre. La première est une donnée ; la seconde fait changer d’avis au moment d’agir.
Le test du marshmallow prédit-il la réussite ?
Beaucoup moins qu’on ne l’a dit. Les corrélations spectaculaires des années 1990 reposaient sur quelques dizaines d’enfants d’un milieu favorisé. Les réplications de 2018 et 2024 sur des échantillons plus larges trouvent des liens faibles, largement expliqués par le milieu familial, et aucun lien fiable avec la vie adulte.
Qu’est-ce que l’actualisation hyperbolique ?
C’est une façon de déprécier le futur qui pénalise fortement les délais courts et beaucoup moins les délais longs. Entre aujourd’hui et demain, l’écart paraît énorme ; entre dans un an et dans un an et un jour, il paraît négligeable. David Laibson en a popularisé en 1997 une version simplifiée, dite quasi hyperbolique.
Comment la préférence pour le présent nuit-elle à l’épargne ?
Elle fait repousser l’effort d’épargne à plus tard, mois après mois, même chez qui le juge nécessaire. Les programmes qui fonctionnent le mieux, comme Save More Tomorrow, prévoient l’effort à l’avance et l’automatisent, de sorte qu’il n’y ait plus de décision à reprendre chaque mois.
Pour aller plus loin
- Eugen von Böhm-Bawerk, qui a fondé l’intérêt sur la préférence pour le présent bien avant la psychologie expérimentale
- Irving Fisher, pour qui le taux d’intérêt naît de l’« impatience » des épargnants et des occasions d’investir
- Richard Thaler, auteur des mesures de 1981 et du programme Save More Tomorrow
- La théorie de l’utilité escomptée, le cadre classique que ces observations viennent bousculer
- Sur le forum : un membre qui demande comment gérer son impulsivité et sa patience en séance, et les réponses de ceux qui sont passés par là
- Sur le forum : « Patience en bourse », un trader rentable sur le papier aux prises avec l’attente, pour le versant concret du biais
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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