Eugen von Böhm-Bawerk : biographie, idées et héritage
Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914), trois fois ministre des Finances d’Autriche, a expliqué l’intérêt par la préférence pour le présent et critiqué Marx.

Qui était Eugen von Böhm-Bawerk ?
Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914) est un économiste autrichien, figure majeure de l’école autrichienne, connu pour avoir expliqué l’intérêt par la préférence pour le présent et pour sa critique de la théorie de la valeur de Karl Marx. Son œuvre principale, Kapital und Kapitalzins (1884-1889), part d’une question : pourquoi celui qui possède un capital touche-t-il un revenu sans travailler ?
Disciple de Carl Menger par la lecture plutôt que par l’enseignement, il fut aussi trois fois ministre des Finances de l’Autriche, défenseur de l’équilibre budgétaire et de l’étalon-or. Professeur à Vienne à partir de 1904, il a formé une génération d’économistes, de Ludwig von Mises à Joseph Schumpeter. Son portrait figurait sur le dernier billet autrichien de 100 schillings.
Eugen von Böhm-Bawerk en résumé
Böhm-Bawerk a fait entrer le temps au cœur de l’économie. Pour lui, l’intérêt n’est pas un vol : il exprime le fait que les hommes estiment davantage un bien disponible aujourd’hui que le même bien disponible demain. Il y ajoute une idée sur la production : les méthodes indirectes, qui passent par des outils et des machines, demandent du temps mais rapportent davantage. De ces deux idées il a tiré une théorie du capital, une critique de la théorie marxiste de l’exploitation et une mise en cause de la cohérence interne du Capital de Marx.
- Naissance : 12 février 1851 à Brünn, en Moravie (empire d’Autriche), aujourd’hui Brno en République tchèque
- Mort : 27 août 1914 à Kramsach, dans le Tyrol (Autriche-Hongrie)
- Nationalité : autrichienne
- Courant ou école : marginalisme, école autrichienne
- Œuvres principales : Histoire critique des théories de l’intérêt du capital (1884) ; Théorie positive du capital (1889) ; Zum Abschluss des Marxschen Systems (1896)
- Idée la plus connue : l’intérêt naît de la préférence pour les biens présents et de la plus grande productivité des « détours de production »
Un juriste viennois entre la chaire et le ministère des Finances
Eugen Böhm naît le 12 février 1851 à Brünn, capitale de la Moravie. Son père, Johann Karl Böhm, haut fonctionnaire de l’administration provinciale issu d’une famille déjà noble, est élevé en 1854 au rang héréditaire de chevalier (Ritter) et choisit le prédicat « von Bawerk ». Il étudie le droit à l’université de Vienne de 1868 à 1872. Il n’y suit pas les cours de Carl Menger, mais la lecture des Principes d’économie politique (1871) le convertit à la valeur subjective ; Schumpeter le jugera si complètement disciple de Menger qu’il serait presque inutile de lui chercher d’autres influences. À l’université, il se lie avec Friedrich von Wieser, dont il épouse la sœur, Paula, en 1880.
En 1872, il entre dans l’administration des finances de Basse-Autriche. Docteur en droit en 1875, il passe deux années d’études en Allemagne, à Heidelberg, Leipzig et Iéna, auprès de Karl Knies, Wilhelm Roscher et Bruno Hildebrand, maîtres de l’école historique allemande. Habilité à Vienne en 1880, il enseigne à l’université d’Innsbruck à partir de 1881 et y devient professeur titulaire en 1884. C’est là qu’il publie les deux premiers volumes de Kapital und Kapitalzins (1884 et 1889).
En 1889, le ministère des Finances l’appelle à Vienne pour conduire la réforme des impôts directs, qui dote l’Autriche d’un impôt personnel sur le revenu. Il est ensuite ministre des Finances à trois reprises : brièvement en 1895 dans le cabinet Kielmansegg, de novembre 1897 à mars 1898 dans le cabinet Gautsch, puis de 1900 à 1904 dans le cabinet Koerber. Il défend l’équilibre budgétaire et la convertibilité en or de la couronne, participe à la suppression des primes au sucre décidée par la convention de Bruxelles de 1902 et, selon la Neue Deutsche Biographie, mène la conversion de l’essentiel de la dette publique autrichienne de 4,2 % à 4 %, soit 7,24 millions de couronnes d’intérêts économisés par an. Membre de la Chambre des seigneurs depuis 1899, il démissionne en 1904, lorsque les demandes de crédits militaires menacent l’équilibre budgétaire.
Il retrouve alors une chaire à l’université de Vienne, où il enseigne jusqu’à sa mort aux côtés de Wieser, successeur de Menger. Son séminaire voit passer Ludwig von Mises, Joseph Schumpeter, mais aussi des marxistes comme Rudolf Hilferding et Otto Bauer. Président de l’Académie impériale des sciences à partir de 1911, il publie en 1914 un dernier essai, Macht oder ökonomisches Gesetz ? (« Pouvoir ou loi économique ? ») : ni l’État ni les syndicats ne peuvent, selon lui, fixer durablement les salaires contre l’offre et la demande. Il meurt le 27 août 1914 à Kramsach, au début de la Première Guerre mondiale.
Les idées clés
L’intérêt, prix du temps. Böhm-Bawerk pose que les biens présents valent, en règle générale, plus que des biens futurs de même quantité et de même qualité. Il en donne trois raisons : on s’attend souvent à être mieux pourvu demain ; on sous-estime ses besoins futurs ; enfin, un bien disponible tout de suite peut servir une production plus longue et plus abondante. L’intérêt, qu’il appelle aussi « agio », mesure cet écart de valeur entre présent et futur. On parle aujourd’hui de préférence temporelle ; elle fonde l’actualisation, le calcul qui ramène un revenu futur à sa valeur d’aujourd’hui.
Le détour de production. Un paysan peut aller boire à la source chaque fois qu’il a soif, fabriquer d’abord un seau, ou construire une conduite qui amène l’eau jusqu’à sa maison. Chaque détour coûte du temps avant de rapporter, mais fournit ensuite davantage d’eau. Le capital, pour Böhm-Bawerk, ce sont ces biens intermédiaires (outils, machines, produits en cours) qui jalonnent des méthodes plus longues et plus productives. Encore faut-il que quelqu’un accepte d’attendre : l’épargne finance les détours, et le taux d’intérêt arbitre entre la patience des épargnants et le rendement des projets longs. C’est l’un des piliers de l’école autrichienne.
La valeur se fixe à la marge. Dans le livre III de la Théorie positive, Böhm-Bawerk illustre la valeur subjective par un colon isolé qui dispose de cinq sacs de grain jusqu’à la prochaine récolte. Le premier le nourrit, le deuxième le maintient en forme, le troisième sert à élever des volailles, le quatrième à distiller de l’eau-de-vie, le cinquième à nourrir des perroquets qui l’amusent. S’il perd un sac, il ne se prive pas de pain : il renonce aux perroquets. La valeur de chaque sac est donc celle de l’usage le moins important : ce passage, devenu un classique des manuels, résume le marginalisme sans une équation.
L’intérêt n’est pas une exploitation. Dans son premier volume, il examine les théories qui voient dans l’intérêt un prélèvement sur le travail, de Rodbertus à Marx. Sa réponse : l’ouvrier reçoit son salaire avant que le produit soit vendu. L’employeur lui avance donc des biens présents contre un produit futur, et l’intérêt rémunère cette avance. Il en conclut que l’intérêt subsisterait quel que soit le propriétaire du capital, fût-il l’État.
Une œuvre en contexte : la critique de Marx de 1896
Le livre I du Capital (1867) affirme que les marchandises s’échangent selon le travail qu’elles contiennent et que le profit provient du travail non payé, la plus-value. Mais si seul le travail crée de la valeur, les branches qui emploient beaucoup de machines et peu d’ouvriers devraient dégager un taux de profit plus faible que les autres, ce que les faits démentent. La réponse paraît en 1894 dans le livre III, publié par Friedrich Engels après la mort de Marx : sous l’effet de la concurrence, les marchandises se vendent à des « prix de production » qui égalisent les taux de profit, et non à leur valeur en travail.
En 1896, entre deux ministères, Böhm-Bawerk publie Zum Abschluss des Marxschen Systems (« Sur la clôture du système de Marx ») dans un volume d’hommage à son ancien professeur Karl Knies. Sa thèse tient en une phrase : le livre III contredit le livre I. Si les marchandises s’échangent durablement, et par nécessité, à des prix différents du travail qu’elles incorporent, la loi de la valeur n’explique plus les échanges réels. Il ajoute que la théorie de la valeur-travail ne rend compte ni du prix des biens rares et non reproductibles, ni de celui du travail qualifié, et que Marx écarte à tort l’utilité des éléments communs aux marchandises échangées.
Traduit en russe en 1897 et en anglais en 1898, le texte devient la critique de référence du marxisme économique. Les marxistes y répondent : Rudolf Hilferding publie en 1904 Böhm-Bawerks Marx-Kritik, une défense de Marx point par point, et Ladislaus von Bortkiewicz propose en 1906-1907 une première solution mathématique du « problème de la transformation ».
Les critiques et les débats
La période de production introuvable. Pour mesurer le détour, Böhm-Bawerk utilise une « période moyenne de production », un nombre unique censé résumer la durée d’un processus. L’Américain John Bates Clark conteste sa théorie dès les années 1890, Frank Knight dans les années 1930. Dans les années 1960, la controverse des deux Cambridge montre qu’une même technique peut redevenir rentable à des taux d’intérêt très différents (le « retour des techniques ») : Paul Samuelson reconnaît en 1966 que l’idée d’une production toujours plus indirecte quand le taux baisse ne peut pas être universellement valable. Les autrichiens modernes, de Mises à Israel Kirzner, ont abandonné cette mesure physique tout en gardant la préférence temporelle.
Réserves au sein de l’école autrichienne. Wieser a pris ses distances avec sa théorie du capital, et Menger ne l’a jamais approuvée : selon Schumpeter, il prédisait qu’on la tiendrait un jour pour l’une des plus grandes erreurs jamais commises. Mises, plus tard, a écarté toute référence à la productivité du capital pour ne garder que la préférence temporelle. Schumpeter lui-même, son ancien élève, soutient en 1911 que l’intérêt disparaîtrait dans une économie sans innovation ; Böhm-Bawerk lui répond longuement en 1913.
Le silence sur la monnaie. Dans ses lettres au Suédois Knut Wicksell, de 1907 à 1913, Böhm-Bawerk avoue ne pas se sentir compétent sur la théorie monétaire. Il tenait les crises pour des accidents extérieurs à l’économie. La théorie autrichienne des cycles, qui relie crédit, taux et structure du capital, est l’œuvre de Mises et Friedrich Hayek.
Un ministre trop économe ? L’historien Alexander Gerschenkron, dans An Economic Spurt that Failed (1977), lui a reproché une rigueur budgétaire qui aurait freiné les grands travaux publics et le rattrapage économique de l’Autriche. Schumpeter, à l’inverse, saluait son rôle dans la stabilité financière du pays.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
La préférence temporelle est passée dans toute l’économie moderne, souvent par l’intermédiaire d’Irving Fisher, qui lui a dédié The Theory of Interest (1930), dont la présentation plus simple a été retenue par les manuels. Wicksell a repris et formalisé sa théorie du capital, et la critique de 1896 reste une référence obligée des débats sur la valeur-travail. Le détour de production, en revanche, a quasiment disparu de l’économie dominante, qui traite le capital comme un stock homogène.
Chez les autrichiens, il demeure central : la structure du capital dans le temps est la base de la théorie des cycles de Mises et Hayek. Mises jugeait Kapital und Kapitalzins la contribution la plus éminente à la théorie économique moderne.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Böhm-Bawerk fournit la clé de lecture de tout prix d’actif : un taux d’intérêt est le prix du temps. Une obligation, une action ou un immeuble valent la somme de revenus futurs actualisés, et plus ces revenus sont lointains, plus leur valeur présente est sensible au taux. C’est pourquoi les obligations longues et les entreprises dont les bénéfices sont attendus dans plusieurs années réagissent davantage à une hausse des taux. La courbe des taux donne ce prix du temps pour chaque échéance.
Sa théorie du capital invite aussi à regarder ce que finance un crédit abondant : souvent des paris très longs, rentables seulement si les taux restent bas. Quand une banque centrale fixe le taux par sa politique monétaire, ce prix ne reflète plus seulement la patience des épargnants, et les héritiers de Böhm-Bawerk y voient une source de mauvaise allocation. Cette lecture ne donne aucun signal d’achat ou de vente ; elle explique pourquoi un choc de taux ne touche pas tous les actifs de la même façon.
Questions fréquentes
Qu’a apporté Böhm-Bawerk à l’économie ?
Eugen von Böhm-Bawerk a expliqué l’intérêt par la préférence pour les biens présents et par la productivité des méthodes de production indirectes, qui demandent du temps. Il a fondé la théorie autrichienne du capital et publié en 1896 la critique la plus célèbre de la théorie marxiste de la valeur.
Böhm-Bawerk était-il libéral ?
Selon la Neue Deutsche Biographie, il était proche des libéraux allemands d’Autriche sans appartenir à aucun parti. Ministre, il a défendu l’équilibre budgétaire et l’étalon-or ; économiste, il a soutenu en 1914 que le pouvoir politique ou syndical ne peut fixer durablement les salaires contre les lois du marché.
Quel livre lire de Böhm-Bawerk ?
Pour sa critique de Marx, Zum Abschluss des Marxschen Systems (1896), court et traduit en anglais sous le titre Karl Marx and the Close of His System. Pour sa théorie de l’intérêt, la Théorie positive du capital (1889), dont le livre III contient l’exemple célèbre des cinq sacs de grain.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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