John Muth : biographie, idées et héritage
John Muth a formulé en 1961 l’hypothèse des anticipations rationnelles, ignorée dix ans puis devenue le socle de la macroéconomie de Robert Lucas.

Qui était John Muth ?
John Fraser Muth (1930-2005) est un économiste américain, auteur en 1961 de l’article qui a formulé pour la première fois de façon précise l’hypothèse des anticipations rationnelles. Ingénieur de formation, spécialiste de la gestion de la production, il a passé l’essentiel de sa carrière dans des écoles de gestion, au Carnegie Institute of Technology, à Michigan State puis à l’université de l’Indiana.
Son idée, presque ignorée pendant dix ans, est devenue dans les années 1970 le socle de la nouvelle économie classique de Robert Lucas, de Thomas Sargent et de Neil Wallace. Muth n’a pourtant pas appliqué lui-même son idée à la macroéconomie, et il a pris ses distances, à la fin de sa vie, avec l’usage qui en avait été fait.
John Muth en résumé
John Muth a proposé en 1961 de supposer que les prévisions des entreprises et des ménages sont, en moyenne, celles qu’aurait la théorie économique pertinente : les agents utilisent l’information disponible et ne se trompent pas systématiquement dans le même sens. Il appliquait cette idée à un marché isolé, celui d’un bien dont la production est décidée à l’avance, comme une récolte, pour montrer les faiblesses des modèles de prévision naïfs. Reprise par Lucas, l’hypothèse a transformé la macroéconomie et l’évaluation des politiques économiques. Muth, resté discret, a lui-même constaté en 1985 que les prévisions réelles des entreprises ne la confirmaient pas.
- Naissance : 27 septembre 1930, à Chicago (Illinois, États-Unis)
- Mort : 23 octobre 2005, à Key West (Floride, États-Unis)
- Nationalité : américaine
- Courant : école de Carnegie ; son hypothèse est à l’origine de la nouvelle économie classique
- Œuvres principales : Planning Production, Inventories, and Work Force (1960, avec Holt, Modigliani et Simon), « Optimal Properties of Exponentially Weighted Forecasts » (1960), « Rational Expectations and the Theory of Price Movements » (1961)
- Distinctions : premier lauréat du prix Alexander Henderson (1954)
- Idée la plus connue : les anticipations rationnelles
Un ingénieur timide à l’origine d’une révolution qu’il n’a pas menée
John Fraser Muth naît le 27 septembre 1930 à Chicago. Ses parents s’installent ensuite à Saint-Louis, dans le Missouri, où il grandit et fait des études d’ingénieur à l’université Washington. En 1952, il rejoint le Carnegie Institute of Technology, à Pittsburgh, pour étudier l’économie mathématique. Dès 1954, il publie dans Econometrica une courte note sur l’existence d’une croissance équilibrée et reçoit, la même année, le premier prix Alexander Henderson, alors qu’il est encore doctorant.
À Carnegie, Muth travaille avec Charles Holt, Franco Modigliani et Herbert Simon sur un contrat de l’Office of Naval Research, le bureau de recherche de la marine américaine, consacré à la planification de la production et des stocks. Le livre qui en sort en 1960, Planning Production, Inventories, and Work Force, contient deux chapitres sur la prévision des commandes. C’est de ce travail très concret, aider une usine à prévoir ses ventes, que naît sa réflexion sur la manière dont se forment les anticipations. Après une année comme enseignant invité à l’université de Chicago en 1957-1958, il est nommé professeur assistant à Carnegie avant même d’avoir soutenu sa thèse.
En décembre 1959, il présente à la réunion de l’Econometric Society, à Washington, une communication intitulée « Rational Expectations and the Theory of Price Movements ». Le texte paraît dans Econometrica en juillet 1961, après qu’un rapporteur s’y est opposé en le jugeant sans grande portée, selon l’économiste Ike Brannon. Sa thèse, soutenue en 1962, porte sur un autre sujet, les politiques linéaires optimales ; Modigliani, Simon et Merton Miller composent le jury. Il passe l’année 1961-1962 à la Cowles Foundation, à Yale, puis revient à Carnegie, où il partage en 1963 l’enseignement de l’économétrie avec une jeune recrue, Robert Lucas.
En 1964, Muth devient professeur à Michigan State, puis en 1969 à l’université de l’Indiana, à Bloomington, où il enseigne la gestion de la production jusqu’à sa retraite en 1994. Codirecteur dès 1963, avec Gerald Thompson, de l’ouvrage collectif Industrial Scheduling, il revient à l’ordonnancement industriel, puis s’intéresse dans les années 1980 à l’innovation, qu’il modélise comme une recherche aléatoire parmi des techniques possibles. Lucas l’a décrit comme extrêmement timide et mal à l’aise en société, au point qu’il était difficile de discuter avec lui, même en étant son ami. Retiré à Key West, il y meurt le 23 octobre 2005, à 75 ans.
Les idées clés
Des anticipations conformes à la théorie. En 1961, Muth avance que les anticipations, parce qu’elles sont des prévisions informées, sont pour l’essentiel identiques aux prévisions de la théorie économique pertinente. Plus précisément, la distribution de probabilité que les agents attribuent à une variable future tend à coïncider avec sa distribution réelle, compte tenu de la même information. Il en tire trois propositions : l’information est rare et le système économique ne la gaspille pas ; la manière dont se forment les anticipations dépend précisément de la structure du système économique considéré ; une prévision rendue publique n’a pas d’effet notable sur le fonctionnement du marché, sauf si elle repose sur des informations d’initiés. La fiche du guide sur la théorie des attentes rationnelles présente l’hypothèse et ses usages.
L’argument du vendeur de prévisions. Muth justifie son hypothèse par un raisonnement simple. Si la théorie prévoyait mieux les prix que les producteurs, quelqu’un qui la connaît pourrait gagner de l’argent en vendant ses prévisions aux producteurs. Ces profits disparaissent lorsque les prévisions des entrepreneurs sont celles de la théorie. L’hypothèse n’affirme donc pas que chacun calcule parfaitement, mais que les erreurs ne sont pas systématiques en moyenne.
Rationaliser les anticipations adaptatives. Dans son article de 1960 publié par le Journal of the American Statistical Association, Muth cherche pour quel type d’évolution aléatoire d’une variable la règle des anticipations adaptatives, utilisée par Phillip Cagan et Milton Friedman pour le revenu permanent, constitue la meilleure prévision possible. Une anticipation adaptative corrige la prévision passée d’une fraction de l’erreur constatée. Sa conclusion annonce l’article de 1961 : c’est le processus que l’on cherche à prévoir qui doit dicter la manière de prévoir.
Contre son maître Herbert Simon. Simon, son professeur à Carnegie, soulignait les limites de la rationalité des décideurs. Muth prend le contre-pied de cette « rationalité limitée » : selon lui, les modèles dynamiques de l’époque ne supposent pas trop de rationalité, mais pas assez. Alain Béraud y voit un élève effronté qui écartait les arguments de son professeur, avant de sembler lui donner raison à la fin de sa carrière.
Une œuvre en contexte : l’article de 1961
L’article paru dans Econometrica (vol. 29, n° 3, p. 315-335) ne parle ni d’inflation ni de chômage. Muth étudie le prix d’un bien non stockable dont la production est décidée une période à l’avance, comme une récolte : l’offre dépend du prix que les producteurs attendent, la demande du prix effectif, et des aléas, comme le climat, perturbent la production. Il compare ensuite son hypothèse au « théorème de la toile d’araignée », un modèle de manuel où les agriculteurs produisent d’après le prix de l’année précédente, ce qui engendre des cycles de prix qu’ils ne voient jamais venir. Muth montre que des producteurs qui anticipent rationnellement ne commettraient pas ces erreurs répétées, puis il étend l’analyse aux chocs prévisibles et à la spéculation sur les stocks. Le comité Nobel a résumé en 1995 la portée et la limite du texte : Muth fut le premier à formuler l’hypothèse de façon précise, mais son analyse se limitait à un seul marché en équilibre partiel.
La réception est d’abord discrète. Selon Alain Béraud, des économistes comme Kenneth Arrow ou Lucas citent l’article dans les années 1960 sans trop savoir quoi en faire ; Lucas a expliqué que l’exemple de la toile d’araignée, déjà discrédité, ne suffisait pas à convaincre. Le basculement vient de Lucas et Edward Prescott, qui l’utilisent en 1971 pour l’investissement, de Sargent, qui l’introduit la même année dans le débat sur la courbe de Phillips, puis de Sargent et Wallace, qui en déduisent en 1976 qu’une politique monétaire systématique ne peut pas réduire le chômage. Lucas et Sargent écrivent en 1981 qu’après une première décennie remarquablement calme, l’idée de Muth s’est imposée de façon tout aussi remarquable. En 1995, Lucas reçoit seul le prix Nobel d’économie pour avoir développé et appliqué cette hypothèse. L’historien de la pensée Jürg Niehans jugeait en 1990 que la contribution de Muth était l’un des rares cas sans redécouverte parallèle connue : une idée qui n’était pas « dans l’air ».
Les critiques et les débats
Une expression plus ancienne que Muth. L’expression « anticipations rationnelles » est plus ancienne : Thomas Robert Malthus l’emploie dès 1803 dans un titre de chapitre de la deuxième édition de son Essai sur le principe de population, Jan Tinbergen en 1932, et John Nash en 1950 à propos de la négociation. Le comité Nobel tient Muth pour le premier à avoir formulé l’hypothèse de façon précise ; l’économiste Alain Béraud note que ni Muth ni la plupart de ses successeurs n’ont fait le lien avec la théorie des jeux de Nash, où la notion joue pourtant un rôle central.
Une hypothèse jugée irréaliste. Les critiques reprochent à l’hypothèse de prêter aux agents une connaissance du « vrai » modèle de l’économie que même les économistes n’ont pas. Ses défenseurs répondent qu’elle décrit des comportements moyens, que l’argument du vendeur de prévisions rend plausible, et qu’elle évite de supposer que les gens répètent indéfiniment les mêmes erreurs.
Muth critique de Muth. Le désaveu le plus frappant vient de l’auteur lui-même. En 1985, dans l’Eastern Economic Journal, il compare plusieurs modèles de prévision aux prévisions réelles d’un échantillon d’entreprises : aucun des modèles usuels, naïf, exponentiel ou rationnel, n’en rend compte, et la variabilité des prévisions, plus forte que celle des valeurs réalisées, contredit l’hypothèse de 1961. En 1994, il estime que l’hypothèse suppose une capacité de calcul illimitée, que Simon aurait eu du mal à accepter, et que les humains, piètres statisticiens intuitifs, sont sujets aux biais décrits par Amos Tversky et Daniel Kahneman. Il disait aussi, en 1987, n’avoir jamais compris la macroéconomie, où son idée avait fait carrière.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
L’hypothèse de Muth est devenue la référence par défaut de la macroéconomie et de la finance : de nombreux modèles utilisés par les chercheurs et les banques centrales supposent que les agents anticipent de façon cohérente avec le modèle, et la cohérence temporelle des politiques, la crédibilité des banques centrales ou l’efficience des marchés se pensent dans ce cadre. Les travaux sur l’apprentissage, la rationalité limitée et la finance comportementale prolongent la question que Muth posait lui-même à la fin de sa carrière : comment les gens forment-ils réellement leurs prévisions ?
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
L’argument du vendeur de prévisions est la version la plus simple d’une idée familière aux marchés : une prévision largement partagée est déjà dans les prix, et ce qui fait bouger les cours est l’écart entre l’information nouvelle et ce que le consensus attendait. Thomas Sargent a présenté la théorie des marchés efficients comme l’une des premières applications du concept de Muth, même si Eugene Fama ne citait pas Muth dans ses travaux de 1965. C’est dans ce cadre que les publications de statistiques, d’inflation ou d’emploi, se lisent par rapport aux attentes du consensus.
La fin de carrière de Muth apporte le contrepoids. Les prévisions réelles des entreprises qu’il a étudiées en 1985 ne se comportaient pas comme le prévoit l’hypothèse rationnelle, ce qui laisse une place aux erreurs collectives, aux excès et aux révisions brutales de consensus. Ses travaux invitent à regarder à la fois ce que le marché anticipe et la manière dont ces anticipations peuvent se tromper. C’est une grille de lecture, pas une méthode de gain.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une anticipation rationnelle selon John Muth ?
Pour John Muth (1961), une anticipation est rationnelle quand la prévision des agents correspond, en moyenne, à celle de la théorie économique pertinente : ils utilisent l’information disponible et ne commettent pas d’erreurs systématiques.
John Muth a-t-il reçu le prix Nobel ?
Non. Le prix Nobel d’économie 1995 a été attribué à Robert Lucas pour avoir développé et appliqué l’hypothèse des anticipations rationnelles. Le comité Nobel reconnaissait que Muth avait été le premier à la formuler de façon précise en 1961.
John Muth était-il un macroéconomiste ?
Non. Muth était un spécialiste de la gestion de la production et de la prévision en entreprise ; son article de 1961 porte sur un marché isolé, celui d’un bien dont la production prend du temps. Ce sont Lucas, Sargent et Wallace qui ont appliqué son hypothèse à la macroéconomie, et Muth a dit en 1987 ne pas comprendre cette discipline.
Quel texte lire de John Muth ?
« Rational Expectations and the Theory of Price Movements », paru dans Econometrica en juillet 1961, est le texte fondateur. Il n’existe pas, à notre connaissance, de traduction française publiée ; l’article de 1960 sur les prévisions à pondération exponentielle en éclaire la genèse.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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