DeutschEnglishEspañolFrançaisItalianoPortuguês
Rejoindre le forum

Frédéric Bastiat : biographie, idées et héritage

Frédéric Bastiat (1801-1850), juge de paix landais devenu député, a défendu le libre-échange et appris à juger une loi sur ce qu’on ne voit pas.

Frédéric Bastiat : biographie, idées et héritage

Qui était Frédéric Bastiat ?

Frédéric Bastiat (1801-1850) est un économiste français, défenseur du libre-échange et auteur de Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (1850), le pamphlet de la vitre cassée. Propriétaire terrien et juge de paix à Mugron, dans les Landes, il se fait connaître à 43 ans, en 1844, par un article du Journal des économistes, et meurt six ans plus tard, député à l’Assemblée nationale.

Bastiat n’a construit ni système ni modèle : il a écrit des fables, des pétitions satiriques et des pamphlets qui démontent un raisonnement économique en quelques pages. Joseph Schumpeter l’a qualifié de journaliste économique le plus brillant de tous les temps, éloge à double tranchant : un écrivain exceptionnel, dont l’originalité théorique reste discutée.

Frédéric Bastiat en résumé

Né à Bayonne dans une famille de négociants, orphelin à neuf ans, Bastiat travaille dans la maison de commerce de son oncle avant d’hériter en 1825 du domaine familial de Mugron. En 1844, un article sur les tarifs douaniers le révèle aux économistes parisiens. Il fonde en 1846 l’Association pour la liberté des échanges, sur le modèle de la ligue anglaise de Richard Cobden, publie les Sophismes économiques, puis entre à l’Assemblée en 1848. Malade, il meurt à Rome à 49 ans.

  • Naissance : 30 juin 1801, à Bayonne (le 29 ou le 19 juin selon d’autres sources)
  • Mort : 24 décembre 1850, à Rome
  • Nationalité : française
  • Courant : école libérale française, économie classique
  • Œuvres principales : Sophismes économiques (1845-1848), La Loi (1850), Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (1850), Harmonies économiques (1850)
  • Distinctions : membre correspondant de l’Institut (1846)
  • Idée la plus connue : juger une mesure sur tous ses effets, ceux qu’on voit et ceux qu’on ne voit pas

Un juge de paix des Landes sur les traces de Cobden

Frédéric Bastiat naît à Bayonne en juin 1801. Sa mère meurt en 1808, son père en 1810. Élevé par son grand-père et sa tante Justine, il étudie à Saint-Sever puis à Sorèze, qu’il quitte en 1818 pour la maison de commerce de son oncle, à Bayonne. Le négoce l’ennuie ; il lit Jean-Baptiste Say, Adam Smith et Destutt de Tracy.

À la mort de son grand-père, en 1825, il hérite du domaine de Mugron, au bord de l’Adour : environ 250 hectares répartis en une douzaine de métairies, selon la notice biographique de ses Œuvres complètes. Ses essais d’agronomie déçoivent ; sa vraie occupation est l’étude, menée pendant plus de vingt ans avec son ami Félix Coudroy. Après la révolution de 1830, il entre dans la vie publique locale : juge de paix de Mugron en 1831, conseiller général des Landes en 1832 (1831 selon certaines sources).

Au cercle de Mugron, raconte la même notice, un habitué lui montre la traduction d’un discours de Robert Peel rangeant la France au dernier rang des nations. Bastiat s’abonne à un journal anglais : la phrase n’a jamais été prononcée, mais il découvre la campagne de la ligue de Richard Cobden contre les Corn Laws, les droits de douane anglais sur les blés. En octobre 1844, le Journal des économistes publie son premier article, sur l’influence des tarifs français et anglais. En 1845, il publie à Paris Cobden et la Ligue et rencontre Cobden en Angleterre, avec qui il entretient dès lors une correspondance suivie. L’Angleterre abolit les Corn Laws en 1846.

En février 1846, Bastiat organise à Bordeaux une association pour la liberté des échanges, puis porte le mouvement à Paris. Il en devient le secrétaire et dirige son hebdomadaire, Le Libre-Échange. Après la révolution de février 1848, les Landes l’envoient à l’Assemblée constituante, puis à l’Assemblée législative en 1849. Il siège à gauche et devient vice-président du comité des finances. Sa maladie de poitrine, généralement identifiée comme une tuberculose, lui interdit presque la tribune : il répond aux socialistes par des pamphlets, de Propriété et loi (1848) à La Loi (1850). Envoyé en Italie à l’automne 1850, il meurt à Rome le 24 décembre et repose à Saint-Louis-des-Français.

Les idées clés

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Une mesure a un effet immédiat et visible, et des effets différés qui passent inaperçus. Bastiat en fait le critère du bon économiste : « l’un s’en tient à l’effet visible ; l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir. » L’argent dépensé à réparer une vitre ou prélevé par l’impôt ne sera pas dépensé ailleurs. L’économie moderne appelle cela le coût d’opportunité, terme généralement attribué à Friedrich von Wieser (1914), et l’applique aux finances publiques sous le nom d’effet d’éviction.

Le libre-échange, du point de vue du consommateur. Le protectionnisme de la monarchie de Juillet raisonnait en producteur ; Bastiat raisonne en consommateur. Une importation bon marché est une richesse obtenue avec moins d’effort. C’est l’objet des Sophismes économiques, dont la première série paraît en 1845. Leur texte le plus célèbre, la pétition des marchands de chandelles, pousse la logique protectionniste jusqu’à l’absurde : les fabricants d’éclairage y dénoncent devant la Chambre des députés un rival étranger qui inonde le marché de lumière « à un prix fabuleusement réduit ». « Ce rival, qui n’est autre que le soleil », justifie selon eux une loi ordonnant « la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets, rideaux ». Voir la fiche sur le libre-échange.

L’État, « grande fiction ». Dans un article du Journal des Débats du 25 septembre 1848, Bastiat propose un prix pour qui définirait l’État, puis donne sa propre définition : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Chaque groupe demande à l’État une place, une prime ou une protection contre ses concurrents, sans voir qu’il paie celles des autres. Un siècle plus tard, la théorie du choix public de James Buchanan et l’analyse de la recherche de rente donneront à cette intuition une forme théorique.

La loi et la « spoliation légale ». Dans La Loi, écrit en juin 1850 lors d’un séjour à Mugron, Bastiat définit la loi comme « l’organisation collective du Droit individuel de légitime défense » : elle protège les personnes, la liberté et la propriété, et devient « spoliation légale » quand elle sert à d’autres fins. Son critère : « Il faut examiner si la Loi prend aux uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur appartient pas. » Tarifs, subventions, impôt progressif et droit au travail tombent pour lui sous ce critère. C’est la vision d’un État limité, celle du capitalisme libéral.

Les harmonies économiques. Dans son dernier livre, dont seul le premier volume paraît de son vivant, en 1850, il soutient que les intérêts légitimes des hommes concordent quand l’échange est libre, et que la valeur naît des services que les hommes se rendent les uns aux autres. Cette conception de la valeur, plus proche de Say que de Ricardo, explique que l’école autrichienne le compte parmi ses précurseurs.

Une œuvre en contexte : Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas et la vitre cassée

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas paraît en juillet 1850. C’est son dernier pamphlet. Selon l’éditeur de ses Œuvres complètes, Bastiat perd le premier manuscrit en déménageant de la rue de Choiseul à la rue d’Alger. Il réécrit tout à partir de discours récemment prononcés à l’Assemblée, se reproche d’avoir été trop sérieux, jette ce deuxième manuscrit au feu et rédige le texte publié.

Le premier chapitre, « La vitre cassée », met en scène Jacques Bonhomme, dont le fils a brisé un carreau. « Que deviendraient les vitriers, si l’on ne cassait jamais de vitres ? », lui disent les témoins pour le consoler. Le vitrier touchera six francs : c’est ce qu’on voit. Mais Jacques Bonhomme aurait dépensé ces six francs autrement, en souliers ou en livres : le cordonnier perd la commande que le vitrier gagne, c’est ce qu’on ne voit pas. Jacques Bonhomme a une vitre au lieu d’une vitre et d’une paire de souliers : la société a perdu la valeur de l’objet détruit. Bastiat en tire un aphorisme : « destruction n’est pas profit. »

Les onze chapitres suivants appliquent la méthode à l’impôt, aux subventions aux théâtres, aux travaux publics, aux machines, au crédit ou à la colonisation de l’Algérie. L’État qui ouvre un chemin donne du travail à certains ouvriers, écrit-il, mais en prive d’autres, ceux que les contribuables auraient employés avec le même argent. L’Américain Henry Hazlitt lui a consacré un chapitre de son livre Economics in One Lesson (1946), qui a contribué à la populariser.

Les critiques et les débats

Un vulgarisateur plutôt qu’un théoricien ? L’éloge de Schumpeter visait le journaliste, et beaucoup d’économistes jugent que Bastiat n’a pas apporté de contribution originale à la théorie au sens strict. Selon la notice de ses Œuvres complètes, la plupart de ses confrères se prononcèrent contre les idées des Harmonies économiques. Vilfredo Pareto, qui l’avait admiré, jugea plus tard le principe des intérêts harmoniques fort obscur.

Un apologiste ? Marx, dans la postface de la deuxième édition du Capital (1873), fait de Bastiat le représentant le plus superficiel de ce qu’il appelle l’économie vulgaire, qui justifie l’ordre existant au lieu de l’analyser (voir le marxisme). Le désaccord porte sur le profit et l’intérêt : Bastiat les tient pour la rémunération d’un service rendu, Marx pour un prélèvement sur le travail. Bastiat a débattu de l’intérêt avec Proudhon en 1849-1850 (Gratuité du crédit).

La vitre cassée quand les usines tournent à vide. Le raisonnement suppose que les six francs auraient de toute façon été dépensés. Sans viser Bastiat, Keynes soutient dans la Théorie générale (1936) qu’en période de chômage massif une dépense même inutile, comme faire déterrer des billets enfouis dans de vieilles mines, peut accroître l’emploi et le revenu, parce qu’elle mobilise des ressources oisives ; faute de mieux, écrit-il, même les tremblements de terre et les guerres peuvent alors accroître la richesse (voir l’économie keynésienne). Les défenseurs de Bastiat répondent que la destruction reste une perte et qu’une dépense utile vaut mieux qu’une reconstruction.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

La pétition des marchands de chandelles est reprise dans de nombreux manuels d’économie internationale, et l’« erreur de la vitre cassée » est devenue une expression courante des économistes. L’attention aux effets différés et non intentionnels des politiques publiques, que Friedrich Hayek a saluée chez lui dans son introduction à une édition américaine de ses essais (1964), traverse l’œuvre de Hayek et une partie de celle de Milton Friedman.

Un monument lui a été élevé à Mugron, inauguré le 23 avril 1878 ; Léon Say, petit-fils de Jean-Baptiste Say, y prononça un discours. Le traité de commerce franco-britannique de 1860, négocié par Richard Cobden et Michel Chevalier, a réalisé une partie du programme pour lequel il avait milité.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

Chercher l’effet qu’on ne voit pas. Un plan de relance, une subvention ou une hausse de droits de douane a toujours un bénéficiaire visible, que les marchés saluent vite. Bastiat invite à se demander qui paie : contribuable, consommateur, industrie qui achète l’acier taxé, entreprise qui emprunte plus cher parce que l’État emprunte davantage. Cette grille ne donne aucun signal de marché ; elle aide à distinguer un transfert d’une création de richesse.

Lire les chiffres après une catastrophe. Une reconstruction gonfle l’activité mesurée, car le PIB compte la production nouvelle et non le capital détruit. Elle ne signifie pas que le pays s’est enrichi ; l’objection keynésienne rappelle seulement que l’effet diffère au plein emploi et en récession.

Repérer les rentes protégées par la loi. Une entreprise dont la rentabilité repose sur un tarif douanier, une subvention ou une réglementation qui écarte ses concurrents dépend d’une décision politique révocable. Bastiat aide à distinguer la rentabilité tirée d’un avantage de production de celle qui tient à une protection.

Questions fréquentes

Qu’a apporté Frédéric Bastiat à l’économie ?

Bastiat a popularisé une méthode : juger une mesure sur l’ensemble de ses effets, visibles et invisibles. Il en a tiré une défense du libre-échange et une critique des transferts organisés par l’État. Sa parabole de la vitre cassée illustre ce qu’on appelle aujourd’hui le coût d’opportunité.

Qu’est-ce que la parabole de la vitre cassée ?

Dans Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (1850), une vitre brisée fait travailler le vitrier, mais les six francs de la réparation auraient acheté autre chose, une paire de souliers par exemple. La destruction déplace une dépense et fait perdre un bien.

Frédéric Bastiat était-il libéral ?

Oui. Il défendait la liberté des échanges, la propriété et un État cantonné à la protection des personnes et des biens. Député, il siégeait pourtant à gauche et expliquait à ses électeurs en 1849 avoir voté avec la droite contre la gauche ou avec la gauche contre la droite selon les textes.

Quel livre lire de Frédéric Bastiat ?

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (1850) est l’entrée la plus accessible : douze chapitres courts, chacun bâti sur un exemple. La Loi (1850) résume sa philosophie politique ; les Sophismes économiques (1845-1848) rassemblent ses textes sur le libre-échange, dont la pétition des marchands de chandelles.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

Découvrir mon parcours
À lire ensuite
Trader, ça s’apprend
2 étapes pour progresser
1ProRealTime —
La formation complète Gratuit

Le trading commence par les bons outils.

  • La formation complète à la plateforme
  • Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
  • Configuration guidée, pas à pas
2Mon École de Trading —
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin

Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.

Découvrir l’École
Excellentsur Trustpilot · 590+ avis

0 commentaires

La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
Laisser un commentaire

Votre nom et votre commentaire seront publiés après relecture ; votre adresse e-mail ne le sera jamais. Votre adresse IP est conservée un an, comme la loi l’exige. Pour en savoir plus ou exercer vos droits : charte de confidentialité. Le formulaire est protégé contre les robots par Cloudflare Turnstile.

Restez au contact des marchés et du monde.

Recevez mes analyses par e-mail, et rejoignez la discussion avec la communauté du forum.