Jean-Baptiste Say : biographie, idées et héritage
Jean-Baptiste Say (1767-1832), tribun écarté par Bonaparte puis filateur et professeur, a fondé la valeur sur l’utilité et mis l’entrepreneur au centre.

Qui était Jean-Baptiste Say ?
Jean-Baptiste Say (1767-1832) est un économiste français, auteur du Traité d’économie politique (1803), de la loi des débouchés et de l’une des premières théories de l’entrepreneur. Journaliste sous la Révolution, tribun sous le Consulat, filateur sous l’Empire puis premier professeur d’économie politique au Collège de France, il a fait connaître en France les idées d’Adam Smith tout en s’en écartant sur des points essentiels.
Say est surtout cité pour sa loi des débouchés, selon laquelle les produits s’achètent avec des produits ; elle a sa propre fiche dans le guide : qu’est-ce que la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say ? Cette biographie raconte l’homme et le reste de son œuvre : la valeur fondée sur l’utilité, les services comptés comme richesses, et l’entrepreneur.
Jean-Baptiste Say en résumé
Né à Lyon dans une famille protestante de négociants, Jean-Baptiste Say découvre Adam Smith chez le banquier genevois Étienne Clavière, dirige pendant six ans la revue La Décade philosophique, puis entre au Tribunat. Écarté par Bonaparte en 1804 pour avoir refusé de remanier son Traité, il fonde une filature de coton dans le Pas-de-Calais. Sous la Restauration puis la monarchie de Juillet, il enseigne l’économie à l’Athénée, au Conservatoire des arts et métiers et au Collège de France. Il définit la production comme une création d’utilité et décrit l’entrepreneur comme celui qui applique les connaissances aux besoins des hommes.
- Naissance : 5 janvier 1767, à Lyon
- Mort : 15 novembre 1832, à Paris (le 14 selon certaines sources)
- Nationalité : française
- Courant : économie classique, tradition libérale française
- Œuvres principales : Traité d’économie politique (1803), Catéchisme d’économie politique (1815), Cours complet d’économie politique pratique (1828-1829)
- Idée la plus connue : la loi des débouchés : « on n’achète des produits qu’avec des produits »
Du comptoir lyonnais à la chaire du Collège de France
Jean-Baptiste Say naît à Lyon le 5 janvier 1767. Son père, Jean-Étienne Say, est né à Genève dans une famille protestante réfugiée là après la révocation de l’édit de Nantes, et travaille dans le négoce de la soie. Après des revers de fortune, la famille s’installe à Paris en 1782. En 1785, Jean-Baptiste part avec son frère Horace se former au commerce en Angleterre : il loge à Croydon et travaille chez des négociants londoniens. De retour en France, il entre à la compagnie d’assurances sur la vie dirigée par Étienne Clavière, banquier genevois, qui lui prête la Richesse des nations d’Adam Smith.
La Révolution fait de lui un homme de plume. Il publie en 1789 une brochure sur la liberté de la presse, travaille au Courrier de Provence de Mirabeau, s’engage comme volontaire en 1792, puis devient en 1793 le secrétaire de Clavière, alors ministre des Contributions et revenus publics. Clavière se suicide en prison à la fin de 1793 ; Say échappe à la Terreur. En 1794, il participe à la fondation de La Décade philosophique, littéraire et politique, revue des Idéologues, dont il assure la rédaction jusqu’en 1800 et où il expose les idées de Smith. En l’an VIII (1799-1800) paraît Olbie, essai sur les moyens de réformer les mœurs d’une nation.
Après le coup d’État de Brumaire, il est nommé au Tribunat en décembre 1799 ; Say siège au comité des finances. Le Traité d’économie politique paraît en 1803. Le Premier Consul lui demande d’en publier une nouvelle édition plus favorable à sa politique ; Say refuse et il est éliminé du Tribunat en 1804. Il refuse aussi le poste lucratif de directeur des Droits réunis qu’on lui propose au même moment. Il apprend alors la filature au Conservatoire des arts et métiers et, en octobre 1804, s’associe à Isaac-Louis Grivel pour monter une filature de coton dans l’ancienne abbaye d’Auchy, près d’Hesdin, dans le Pas-de-Calais. Partie de 80 personnes en 1806, l’usine, mue par un moteur hydraulique, emploiera environ 400 ouvriers, surtout des femmes et des enfants. Gêné par le Blocus continental, Say cède ses parts à Grivel et rentre à Paris en 1813 (1812 selon certains auteurs).
La chute de l’Empire lui rend la parole. La deuxième édition du Traité paraît en 1814, la même année qu’une mission d’étude en Angleterre dont il tire De l’Angleterre et des Anglais. Le Catéchisme d’économie politique, version en questions et réponses destinée au grand public, sort en 1815. En décembre de la même année, il ouvre un cours d’économie politique à l’Athénée. Le 25 novembre 1819, il est nommé à la chaire d’économie industrielle créée pour lui au Conservatoire des arts et métiers, premier enseignement public de la discipline en France. Ses leçons deviennent le Cours complet d’économie politique pratique, en six volumes (1828-1829). En mars 1831, il devient le premier titulaire de la chaire d’économie politique du Collège de France (certaines sources donnent 1830). Affaibli depuis la mort de sa femme en janvier 1830, il meurt à Paris le 15 novembre 1832 et repose au Père-Lachaise. Son frère Louis fonde les sucreries Say ; son petit-fils Léon Say sera ministre des Finances sous la Troisième République.
Les idées clés
La production crée de l’utilité, pas de la matière. Pour Say, l’homme ne crée aucun objet : il transforme la matière pour la rendre utile. Il l’écrit dans le premier chapitre du Traité : « La production n’est point une création de matière, mais une création d’utilité. » La valeur d’une chose vient donc de l’usage qu’on peut en faire, et son prix sur un marché libre mesure cette utilité. C’est une rupture avec Smith et surtout avec Ricardo, qui rattachent la valeur au travail incorporé. Sans disposer de l’outil de l’utilité marginale, Say annonce la révolution que mèneront Jevons, Menger et Walras dans les années 1870 (voir le marginalisme).
Les services sont des richesses. Smith tenait pour improductif le travail qui ne laisse pas d’objet derrière lui. Say consacre un chapitre aux « produits immatériels » : la consultation du médecin, la leçon du professeur, le jeu du musicien sont consommés à l’instant même où ils sont produits, mais ils ont une utilité et un prix, donc une valeur. La comptabilité nationale moderne, qui inclut les services dans le PIB, rejoint Say sur ce point.
Le savant, l’entrepreneur, l’ouvrier. Toute production, écrit Say, réunit trois opérations : le savant étudie les lois de la nature, l’entrepreneur applique ces connaissances à la création de produits utiles, l’ouvrier exécute. « Partout l’industrie se compose de la théorie, de l’application, de l’exécution. » L’entrepreneur rassemble la terre, le capital et le travail, juge des besoins, prend le risque de se tromper ; son revenu rémunère ce talent rare. Richard Cantillon avait déjà fait de l’entrepreneur celui qui supporte le risque (essai publié en 1755), mais Say en fait un rouage central de sa théorie, et Schumpeter s’en inspirera pour bâtir sa figure de l’innovateur (voir la destruction créatrice).
Produire plutôt que dépenser. De la loi des débouchés, Say tire une politique : la prospérité d’un pays dépend de sa capacité à produire, pas de son goût pour la consommation. Il en déduit que chaque nation a intérêt à la richesse de ses voisines, et défend le libre-échange contre les prohibitions. Le détail du raisonnement, ses exemples et les objections de Malthus et de Keynes sont dans la fiche consacrée à la loi des débouchés.
Une œuvre en contexte : le Traité d’économie politique, un livre écrit contre le pouvoir
Le Traité d’économie politique paraît en 1803, alors que Say est encore tribun. Son ambition est double : mettre en ordre les idées de Smith et en faire une science exposée par principes, de la production à la répartition puis à la consommation des richesses.
L’avertissement écrit pour la troisième édition (1817), repris dans la quatrième (1819), raconte la naissance du livre. Say y écrit qu’il voyait le régime se servir des formes de la liberté pour mieux les vider ; ne voulant ni s’opposer ouvertement ni servir, il revêtit ses idées « de formules générales ». Craignant une saisie de ses papiers, il publia son manuscrit inachevé : « L’auteur sauva le sien par l’impression, tout imparfait qu’il était, et tandis qu’on le pouvait encore. » Après son refus de le remanier dans le sens voulu par Bonaparte, le livre, épuisé, ne put être réédité avant la chute de l’Empire.
Le Traité connaît cinq éditions du vivant de l’auteur : 1803, 1814 (dédiée au tsar Alexandre Ier), 1817, 1819 et 1826 ; une sixième, posthume, est préparée par son fils Horace. Traduit en anglais par Clement Prinsep en 1821, il sert de manuel en Angleterre et aux États-Unis. David Ricardo salue dans la préface de ses Principes le premier des auteurs du continent à avoir bien compris Smith et à avoir mieux ordonné la science, tout en consacrant plusieurs pages à le contredire.
Les critiques et les débats
Une valeur qui tourne en rond. Ricardo reproche à Say, dans le chapitre de ses Principes consacré à la valeur et à la richesse, de confondre valeur d’usage et valeur d’échange. Si une machine permet de fabriquer deux paires de bas au lieu d’une avec le même travail, chaque paire n’est pas moins utile, mais elle vaut deux fois moins. Et si l’on demande à Say comment mesurer l’utilité, il répond : par la valeur, qui se mesure par l’utilité. Les marginalistes répondront à l’objection en distinguant l’utilité totale d’un bien et l’utilité de sa dernière unité ; mais chez Say, la difficulté reste entière.
Un vulgarisateur ? Marx, dans Le Capital (1867), qualifie de trivialités les idées de Say sur la valeur. Pour Marx, seul le travail crée la valeur et le profit naît d’un travail non payé (voir le marxisme). Chez Say, au contraire, l’entrepreneur et le capital sont productifs, et le profit rémunère un service rendu. Le désaccord porte sur la nature même du profit.
Une loi impossible à réfuter ? À Malthus, qui objectait que des marchandises peuvent rester invendues faute d’acheteurs, Say répondit en substance qu’un bien invendu ne mérite pas le nom de produit. Ses critiques y voient une définition qui rend la loi des débouchés vraie par construction. Keynes en a fait, en 1936, le symbole de l’économie classique qu’il voulait renverser (voir l’économie keynésienne). Ses défenseurs rappellent que Say n’a jamais nié les crises, et que sa formule visait d’abord le long terme.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Trois idées de Say font désormais partie du sens commun des économistes, souvent sans qu’on cite son nom. La valeur dépend de l’utilité que les acheteurs reconnaissent à un bien, et non de l’effort qu’il a coûté. Les services sont une production comme une autre. L’entrepreneur, enfin, n’est ni un simple capitaliste ni un intermédiaire parasite : il organise la production et assume l’incertitude, idée que reprendront Schumpeter puis l’école autrichienne.
Son nom reste attaché à la loi des débouchés, au cœur de tous les débats entre politiques de l’offre et politiques de la demande. Son parcours reste rare : il a dirigé une usine de quelques centaines d’ouvriers avant d’enseigner, et écrivait de lui-même qu’il avait ainsi mené « de front la théorie et la pratique ».
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Le prix dit l’utilité, pas le coût. Une action, une matière première ou un bien immobilier ne vaut pas ce qu’il a coûté à produire, mais ce que des acheteurs sont prêts à payer pour l’usage qu’ils en attendent. C’est la leçon de Say contre la valeur-travail : une usine peut avoir coûté cher et ne valoir presque rien si plus personne n’a besoin de ce qu’elle fabrique. Say précisait qu’un prix n’indique l’utilité que si le marché est libre.
Juger l’entrepreneur. Pour Say, la richesse naît de la qualité du jugement de celui qui combine les moyens de production. Analyser une entreprise, c’est aussi évaluer cette capacité à appliquer une technique à un besoin réel, au bon prix.
Regarder la capacité de production. Les marchés réagissent beaucoup aux chiffres de consommation ; Say invite à regarder aussi l’investissement, la productivité et la capacité à produire, qui commandent les revenus futurs. Cette grille n’annonce aucun mouvement de cours : elle aide à distinguer une croissance portée par la production d’une croissance portée seulement par la dépense.
Questions fréquentes
Qu’a apporté Jean-Baptiste Say à l’économie ?
Say a fondé la valeur sur l’utilité plutôt que sur le travail, intégré les services dans la production, fait de l’entrepreneur un acteur central et formulé la loi des débouchés. Il a aussi créé le premier enseignement public d’économie politique en France.
Jean-Baptiste Say était-il libéral ?
Oui. Il défendait la liberté du commerce et de l’industrie, la modération des dépenses publiques et le libre-échange. Il a refusé de plier son Traité aux vœux de Bonaparte, ce qui lui a coûté son siège au Tribunat en 1804.
Pourquoi Jean-Baptiste Say est-il associé à l’entrepreneur ?
Il décrit l’entrepreneur comme celui qui applique les connaissances du savant aux besoins des hommes, réunit terre, capital et travail, et prend le risque de l’entreprise. Il a lui-même dirigé une filature d’environ 400 ouvriers à Auchy, dans le Pas-de-Calais, de 1805 à 1813.
Quel livre lire de Jean-Baptiste Say ?
Le Catéchisme d’économie politique (1815) est l’entrée la plus accessible, en questions et réponses. Le Traité d’économie politique (1803, édition définitive en 1826) reste l’œuvre majeure.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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