Qu’est-ce que le coefficient de Gini ? Mesurer les inégalités
Le coefficient de Gini mesure l’inégalité d’une répartition de 0 à 1 : origine, calcul pas à pas, chiffres récents pour la France et ses limites.

Qu’est-ce que le coefficient de Gini ?
Le coefficient de Gini, ou indice de Gini, est une mesure statistique de l’inégalité d’une répartition, le plus souvent celle des revenus ou du patrimoine, qui va de 0, quand tout le monde reçoit exactement la même chose, à 1, quand une seule personne reçoit tout. On l’exprime aussi de 0 à 100, comme le fait la Banque mondiale : 0,318 s’écrit alors 31,8. Plus le chiffre est élevé, plus la répartition est inégale.
Il doit son nom au statisticien italien Corrado Gini, qui a proposé en 1912 la mesure dont il découle, et il se lit le plus souvent sur un graphique inventé quelques années plus tôt par l’Américain Max Lorenz : la courbe de Lorenz. L’indice mesure l’écart entre cette courbe et la situation d’égalité parfaite.
C’est aujourd’hui l’indicateur d’inégalité le plus cité au monde. L’Insee, l’OCDE, Eurostat et la Banque mondiale le publient chaque année. Sa force, résumer toute une distribution en un seul nombre, est aussi sa faiblesse.
Le coefficient de Gini en résumé
Le coefficient de Gini mesure l’inégalité d’une répartition sur une échelle de 0 (égalité parfaite) à 1 (une seule personne détient tout). Il découle des travaux du statisticien italien Corrado Gini, publiés en 1912 dans Variabilità e mutabilità, puis reliés en 1914 à la courbe de Lorenz, proposée en 1905. Géométriquement, il rapporte la surface comprise entre la courbe de Lorenz et la diagonale d’égalité à la surface maximale possible. Il sert à comparer les inégalités de revenu ou de patrimoine entre pays et dans le temps, et à mesurer l’effet de la redistribution par les impôts et les prestations sociales.
Max Lorenz et Corrado Gini, deux statisticiens face à la concentration des richesses
L’histoire commence aux États-Unis. En 1905, Max Otto Lorenz (1876-1959), alors doctorant à l’université du Wisconsin, publie dans les Publications of the American Statistical Association un article intitulé « Methods of measuring the concentration of wealth ». Il y propose un graphique : on classe la population de la plus pauvre à la plus riche et l’on trace la part de la richesse totale détenue par chaque fraction cumulée. Si la richesse était également répartie, la courbe serait une diagonale. Plus elle s’en éloigne en se creusant vers le bas, plus la concentration est forte.
En Italie, Corrado Gini (1884-1965), né à Motta di Livenza, près de Trévise, publie en 1912 à Bologne un ouvrage intitulé Variabilità e mutabilità. Il y propose une mesure de la dispersion, la « différence moyenne » : la moyenne des écarts entre toutes les paires d’observations. Deux ans plus tard, en 1914, dans un mémoire publié par l’Institut royal de Vénétie, il définit un « rapport de concentration » et le rapproche du graphique de Lorenz : ce rapport correspond, pour une population nombreuse, à la part de la surface entre la diagonale et la courbe. Le statisticien Gaetano Pietra en donnera en 1915 une démonstration géométrique rigoureuse.
Gini fut une figure centrale de la statistique italienne : fondateur de la revue Metron en 1920, président de l’Institut central de statistique de 1926 à 1932, professeur à l’université de Rome. Il fut aussi proche du régime fasciste dans les années 1920 et défendit des thèses eugénistes.
Les idées clés
Une échelle de 0 à 1. À 0, chacun reçoit la même part. À 1, une seule personne reçoit tout. La plupart des pays européens et les États-Unis se situent, pour le revenu disponible, entre environ 0,20 et 0,40 ; certains pays d’Amérique latine et d’Afrique australe dépassent 0,50. Pour le patrimoine, les valeurs sont beaucoup plus élevées, souvent au-delà de 0,60.
Une surface sur un graphique. On trace la courbe de Lorenz et la diagonale d’égalité. Le coefficient de Gini est le rapport entre la surface comprise entre les deux et la surface totale sous la diagonale. Une manière équivalente de le voir : c’est la moyenne des écarts de revenu entre toutes les paires d’individus possibles, rapportée à deux fois le revenu moyen.
Avant ou après redistribution. Le même pays peut afficher deux indices très différents selon le revenu mesuré. Le revenu « primaire » ou « marchand » est celui que procurent le travail et le capital, avant impôts et prestations. Le revenu disponible est ce qui reste après impôts directs, cotisations et prestations sociales. L’écart entre les deux mesure l’ampleur de la redistribution opérée par la politique fiscale et sociale, sans dire à lui seul qui la supporte réellement (c’est l’objet de l’incidence fiscale).
Revenu et patrimoine, deux réalités distinctes. Le revenu est un flux, perçu chaque année ; le patrimoine est un stock, accumulé sur une vie et parfois sur plusieurs générations. Les jeunes ménages ont mécaniquement peu de patrimoine, ce qui gonfle l’indice. En France, selon l’Insee, le Gini du niveau de vie était de 0,297 en 2023, tandis que celui du patrimoine brut des ménages atteignait 0,662 début 2021, contre 0,639 en 1998.
Une affaire de conventions. L’indice dépend de choix techniques : unité observée (individu ou ménage), prise en compte de la taille du foyer par des « unités de consommation », revenu ou consommation, traitement des retraites, source des données (enquêtes ou fichiers fiscaux). Pour la France en 2023, l’Insee publie 0,297, l’OCDE 0,299 et la Banque mondiale 31,8 sur 100 : les écarts tiennent aux définitions, pas à des désaccords sur la réalité.
Un exemple : cinq personnes, deux répartitions
Prenons un village hypothétique de cinq habitants qui se partagent 200 000 euros par an. Dans une première version, ils gagnent respectivement 10 000, 20 000, 30 000, 40 000 et 100 000 euros. On les classe du plus modeste au plus aisé et l’on cumule les parts : le premier détient 5 % du total, les deux premiers 15 %, les trois premiers 30 %, les quatre premiers 50 %, et les cinq 100 %. Ces points dessinent la courbe de Lorenz.
La surface sous la diagonale d’égalité vaut 0,5 (la moitié du carré). La surface sous la courbe de Lorenz, calculée en additionnant cinq petits trapèzes, vaut 0,30. La surface entre les deux vaut donc 0,20, et le coefficient de Gini est 0,20 / 0,50, soit 0,40. À 40 000 euros chacun, l’indice serait nul. Si un seul gagnait les 200 000 euros, l’indice vaudrait 0,80 : avec cinq personnes seulement, il ne peut pas atteindre 1, qui n’est qu’une limite théorique pour une très grande population.
Prenons maintenant une seconde version du même village : quatre habitants gagnent 20 000 euros et le cinquième 120 000 euros. Le total est toujours de 200 000 euros, et le calcul donne exactement le même coefficient de Gini : 0,40. Pourtant, les deux situations sont très différentes. Dans la première, les revenus s’étagent régulièrement ; dans la seconde, quatre personnes sont à égalité et une seule se détache nettement. Les deux courbes de Lorenz se croisent, et un seul chiffre ne peut pas rendre compte de cette différence.
Les critiques et les débats
Un seul chiffre pour toute une distribution. L’exemple ci-dessus le montre : des répartitions de formes très différentes peuvent produire le même indice dès lors que leurs courbes de Lorenz se croisent. Le Gini dit combien une distribution est inégale en moyenne, pas où se situent les inégalités. Les instituts le publient donc avec d’autres indicateurs. L’Insee donne ainsi le rapport interdécile D9/D1, qui compare le seuil des 10 % les plus aisés à celui des 10 % les plus modestes (3,5 en 2023), et le rapport entre la masse de revenus des 20 % les plus aisés et celle des 20 % les plus modestes (4,5 en 2023).
Une sensibilité particulière au milieu de la distribution. Par construction, le Gini réagit davantage aux transferts entre revenus intermédiaires qu’aux mouvements aux deux extrémités. Or c’est souvent aux extrémités que se joue le débat public. D’où l’essor d’autres mesures : la part du revenu captée par les 1 % les plus aisés, popularisée par les travaux sur données fiscales ; l’indice de Theil, du nom de l’économètre néerlandais Henri Theil, qui a l’avantage de se décomposer entre inégalités au sein de groupes et entre groupes ; et le ratio de Palma, proposé à partir des observations de l’économiste chilien Gabriel Palma et baptisé ainsi par Alex Cobham et Andy Sumner, qui rapporte la part du revenu des 10 % les plus aisés à celle des 40 % les plus modestes. Plus lisible selon ses promoteurs, il ignore à l’inverse le milieu de la distribution.
Une photographie, pas un film. Le Gini mesure la répartition une année donnée. Il ne dit rien de la mobilité : une société où chacun passe des bas aux hauts revenus au fil de sa vie peut afficher le même indice qu’une société figée. Il ne distingue pas non plus les écarts liés à l’âge ou aux choix de vie de ceux qui tiennent à l’origine sociale.
Deux lectures d’un même chiffre. Pour une partie des économistes et des responsables publics, un Gini élevé ou en hausse signale un problème de cohésion sociale, d’égalité des chances ou d’efficacité économique, et justifie davantage de redistribution. Pour d’autres, l’essentiel est le niveau de vie absolu des plus modestes, la pauvreté et la mobilité : une économie où tous s’enrichissent, mais à des rythmes différents, peut voir son indice monter alors que la situation de chacun s’améliore, et la redistribution a des coûts en termes d’incitations. L’indice ne tranche pas ce débat : il le documente.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Plus d’un siècle après Gini, son indice reste la référence des comparaisons internationales. Selon la base de données de l’OCDE sur la distribution des revenus, le Gini du revenu disponible était en 2023 de 0,21 en Slovaquie, 0,30 en France, 0,31 en Allemagne et 0,39 aux États-Unis ; il était de 0,28 au Danemark en 2022. Les mêmes données montrent l’ampleur de la redistribution : en France, le Gini du revenu marchand, avant impôts et transferts, atteignait 0,52 en 2023. La comparaison doit toutefois être faite avec prudence, notamment parce que les retraites publiques y sont comptées comme des transferts, ce qui gonfle l’indice avant redistribution dans les pays où elles pèsent lourd.
La Banque mondiale, qui couvre un plus grand nombre de pays, donne 31,8 pour la France (2023), 41,8 pour les États-Unis (2024), 50,3 pour le Brésil (2024) et 54,1 pour l’Afrique du Sud (2022). Pour certains pays en développement, ses chiffres portent sur la consommation et non sur le revenu.
En France, la série de l’Insee montre une relative stabilité sur longue période : 0,274 en 1996, 0,285 en 2008, 0,297 en 2023, tout près du maximum de 0,298 atteint en 2011. L’indice sert aussi à étudier l’effet de la mondialisation, du progrès technique ou du capital humain sur les écarts de revenus, questions sur lesquelles les économistes restent partagés.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
Le coefficient de Gini n’est pas un indicateur de marché. Il évolue lentement, il est publié avec environ deux ans de retard (les données françaises de 2023 sont parues en juillet 2025) et ses variations annuelles, de quelques millièmes, sont à peine supérieures aux marges d’erreur. Il ne fournit aucun signal d’achat ou de vente.
Il peut en revanche servir d’élément de contexte. Le niveau et l’évolution des inégalités pèsent sur le débat politique, donc sur les orientations fiscales : taxation du capital, des successions ou des hauts revenus, ampleur des prestations sociales. Un investisseur qui suit un pays sur plusieurs années peut le lire à côté de la croissance du produit intérieur brut, du chômage ou de la dette publique pour comprendre le climat social et anticiper les sujets qui domineront les prochaines élections.
Deux précautions s’imposent. D’abord, toujours vérifier de quel Gini on parle : revenu ou patrimoine, avant ou après redistribution, quelle source et quelle année. Ensuite, se garder des liens mécaniques : un indice élevé ne prédit ni une crise ni un changement de politique, et des pays aux inégalités comparables connaissent des trajectoires politiques et boursières très différentes.
Questions fréquentes
Quel est le coefficient de Gini de la France ?
Selon l’Insee, l’indice de Gini du niveau de vie, c’est-à-dire du revenu disponible après impôts et prestations rapporté à la taille du ménage, était de 0,297 en 2023 en France métropolitaine, contre 0,294 en 2022. L’OCDE donne 0,299 pour la même année, avec des conventions légèrement différentes.
Quelle différence entre la courbe de Lorenz et le coefficient de Gini ?
La courbe de Lorenz, proposée par Max Lorenz en 1905, est un graphique qui montre quelle part du revenu total détiennent les X % les plus modestes. Le coefficient de Gini est un nombre qui résume ce graphique : la surface entre la courbe et la diagonale d’égalité, rapportée à la surface maximale.
Un Gini de 0,3, c’est beaucoup ?
Pour le revenu disponible, 0,3 se situe dans la moyenne des pays développés : la Slovaquie et le Danemark sont entre 0,21 et 0,28 selon l’OCDE, les États-Unis autour de 0,39. Pour le patrimoine, 0,3 serait exceptionnellement bas : les valeurs observées dépassent souvent 0,6 (0,662 en France début 2021).
Pourquoi le Gini du patrimoine est-il plus élevé que celui du revenu ?
Parce que le patrimoine est un stock accumulé au fil de la vie et transmis par héritage. Les jeunes en ont peu, les personnes en fin de carrière davantage, et une partie de la population ne possède presque rien. Cette concentration se traduit par un indice nettement supérieur à celui des revenus annuels.
Pour aller plus loin
Lexique économique : toutes les définitions, de A à Z.
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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