Joseph Kennedy : biographie, méthode et vérité sur le cireur de 1929
Joseph Kennedy (1888-1969), spéculateur des années 1920 devenu premier président de la SEC, a quitté la Bourse avant 1929 ; l’histoire du cireur de chaussures, elle, est arrivée trente ans plus tard.

Qui était Joseph Kennedy ?
Joseph Kennedy (1888-1969) est un homme d’affaires et spéculateur américain qui a fait fortune à la Bourse dans les années 1920 et 1930, avant de devenir en 1934 le premier président de la Securities and Exchange Commission, l’autorité fédérale des marchés, puis ambassadeur des États-Unis à Londres de 1938 à 1940.
Pour un trader, il est l’homme de deux légendes. La première veut qu’il ait quitté le marché avant le krach de 1929 sur la foi d’un cireur de chaussures. La seconde résume sa nomination à la SEC par l’idée qu’on aurait confié la police au voleur. Les deux contiennent une part de vrai, et aucune n’est tout à fait exacte.
Joseph Kennedy en résumé
Fils d’un tenancier de bar devenu notable démocrate de Boston, diplômé de Harvard en 1912, Kennedy devient président de banque à 25 ans, entre chez le courtier Hayden, Stone & Co. en 1919, puis spécule pour son compte et réorganise des studios de cinéma. Il réduit ses positions en Bourse avant le krach de 1929, gagne ensuite sur la baisse et participe en 1933 à un pool sur Libbey-Owens-Ford. Nommé en 1934 à la SEC, il en devient le premier président et la quitte au bout de 431 jours. Ambassadeur à Londres, il se discrédite en 1940 en annonçant la défaite britannique. Il meurt le 18 novembre 1969.
- Famille : Wall Street avant 1945
- Naissance : 6 septembre 1888, East Boston (Massachusetts)
- Mort : 18 novembre 1969, Hyannis Port (Massachusetts)
- Nationalité : américaine
- Marchés : actions américaines, cinéma, alcools d’importation, immobilier
- Style : spéculation d’initié avant la régulation de 1934 : pools, options sur blocs d’actions, ventes à découvert, puis investissements immobiliers
- Coup le plus célèbre : sa nomination à la tête de la SEC, en 1934, et les règles qu’il y fait adopter en 431 jours
- Livres : I’m for Roosevelt (Reynal & Hitchcock, 1936)
La vie de Joseph Kennedy : du pool au gendarme de la Bourse
Joseph Patrick Kennedy naît le 6 septembre 1888 à East Boston, dans une famille irlandaise catholique. Son père, Patrick Joseph Kennedy, tenancier de bar, est devenu une figure du Parti démocrate local. Le fils passe par la Boston Latin School, puis par Harvard, dont il sort en 1912. Il devient examinateur bancaire, puis, en 1914, à 25 ans, président de la Columbia Trust, une petite banque où son père a des intérêts, après avoir emprunté pour la soustraire à une prise de contrôle.
Pendant la Première Guerre mondiale, il est directeur général adjoint d’un chantier naval de Bethlehem Steel près de Boston, où il rencontre Franklin D. Roosevelt, alors sous-secrétaire à la Marine. En 1919, il entre chez Hayden, Stone & Co., une maison de courtage de Boston et New York. Il y apprend un marché sans autorité de contrôle, où les opérateurs organisés en pools font monter un titre, attirent le public, puis revendent. Le 16 septembre 1920, il est jeté à terre par l’attentat à la bombe de Wall Street.
Il fonde sa propre société en 1923. En 1924, il défend le cours de la Yellow Cab Company de John Hertz contre une attaque de vendeurs à découvert. Puis il passe au cinéma : il prend le contrôle d’un distributeur, Film Booking Offices, réorganise plusieurs studios qui donneront naissance à RKO en 1928, et produit les films de Gloria Swanson. Il se fait payer en options sur les actions des sociétés qu’il réorganise, puis les revend après la hausse.
Il commence à vendre ses actions dès 1928 et traverse le krach de 1929 sans dommage, puis gagne en vendant à découvert pendant la baisse. En 1933, il participe à un pool sur Libbey-Owens-Ford et obtient avant la fin de la Prohibition des droits d’importation d’alcools britanniques. En 1934, Roosevelt le nomme à la SEC. Il préside ensuite la commission maritime, puis devient ambassadeur à Londres le 8 mars 1938.
En novembre 1940, un entretien au Boston Globe où il annonce la fin de la démocratie en Angleterre met fin à sa carrière publique. Il reporte ses ambitions sur ses fils. Il achète en 1945 le Merchandise Mart de Chicago, alors le plus grand immeuble privé du pays. En 1957, Fortune le place parmi les Américains dont la fortune se situe entre 200 et 400 millions de dollars. Il voit son fils John élu président en 1960, subit une attaque cérébrale en décembre 1961 et meurt à Hyannis Port le 18 novembre 1969.
Quelle était la méthode de Joseph Kennedy ?
La méthode de Kennedy est celle de Wall Street avant 1934, et c’est ce qui la rend instructive. Un pool réunit quelques opérateurs qui prennent une option sur un gros bloc d’un titre peu actif, l’échangent entre eux pour créer de l’activité sur le ruban, attirent les acheteurs par des rumeurs et des articles favorables, puis vendent dans la hausse. Variante, que Fortune décrit en 1963 : vendre à découvert le même titre quand il redescend.
L’exemple le mieux documenté est celui de Libbey-Owens-Ford, en 1933. Le pool, dirigé par Henry Mason Day, de la maison Redmond & Co., profite d’une confusion du public, qui croit que ce fabricant de verre plat va profiter de la fin de la Prohibition en vendant des bouteilles. En quatre mois, il dégage 395 000 dollars de bénéfices connus. Kennedy n’a pas apporté d’argent ; il reçoit 60 800 dollars. L’affaire est exposée en 1934 devant la commission bancaire du Sénat, où Day décrit Kennedy comme un capitaliste qui n’a pas besoin de travailler.
Le second ressort est le timing. Kennedy n’aime pas les sommets. À un ami, selon Fortune, il explique que « seul un imbécile attend le dernier dollar ». Il vend tôt, place l’argent à l’abri, et revient en vendeur quand le marché baisse. Sans ces deux ressorts, information et absence de règles, la méthode ne survit pas à 1934. Kennedy le savait mieux que personne : c’est lui qui l’a interdite.
Quel est le coup le plus célèbre de Joseph Kennedy ?
Juin 1934. Le Securities Exchange Act du 6 juin crée la SEC, chargée de surveiller les Bourses et d’y interdire la manipulation. Roosevelt en nomme les cinq commissaires, dont Joseph Kennedy, qui vient d’être cité dans les auditions du Sénat sur les pools ; ses collègues l’élisent président. Une partie de la presse s’indigne : un journal du groupe Scripps-Howard y voit une gifle pour les plus loyaux soutiens de Roosevelt. Ferdinand Pecora, l’avocat dont l’enquête a révélé les pratiques de Wall Street, siège à ses côtés comme commissaire.
Le résultat surprend davantage. En 431 jours, la commission fait enregistrer les Bourses, à commencer par le New York Stock Exchange, et leur impose ses règles de négociation. Kennedy rassure aussi les entreprises, qui hésitaient à émettre des titres depuis le Securities Act de 1933 et ses obligations d’information. Début 1935, Swift & Co. demande à la SEC son feu vert pour une émission de 43 millions de dollars d’obligations. Les émissions d’entreprises passent de 491 millions de dollars en 1934 à 2,3 milliards en 1935, selon Fortune.
Il démissionne le 23 septembre 1935. Roosevelt salue par lettre son habileté, son bon sens et son dévouement à l’intérêt public. Le participant au pool de 1933 a écrit les règles qui rendaient ce type d’opération illégal. Le cadre qu’il a installé, avec l’obligation d’information et l’interdiction de la manipulation, est encore celui de la SEC aujourd’hui.
Quelle a été la pire erreur de Joseph Kennedy ?
Sa pire erreur n’est pas une position de Bourse, mais une prévision. Ambassadeur à Londres depuis 1938, Kennedy soutient la politique d’apaisement de Neville Chamberlain et juge, dès 1939, que la Grande-Bretagne ne peut pas gagner la guerre. Il le dit à Washington, puis le laisse entendre en public.
En novembre 1940, en pleine bataille d’Angleterre, il reçoit dans un hôtel de Boston des journalistes, dont Louis Lyons, du Boston Globe. L’article qui paraît quelques jours plus tard lui fait dire que la démocratie est finie en Angleterre, et peut-être aux États-Unis. Il affirme avoir parlé en privé ; le mal est fait. Il quitte son poste, et sa carrière politique s’arrête là. Un trader reconnaîtra l’erreur : une conviction juste sur un rapport de forces à court terme, transformée en pari public et définitif sur l’issue. La Grande-Bretagne a tenu.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Joseph Kennedy ?
L’anecdote du cireur de chaussures apparaît, selon l’enquête de Quote Investigator, en 1959, dans The Kennedy Family du journaliste du Boston Globe Joseph Dinneen, trente ans après les faits. Kennedy y explique qu’un cireur de Wall Street lui a donné, sans le connaître, ses pronostics du jour, et qu’il en a conclu que, lorsqu’un cireur de chaussures en sait autant que lui sur la Bourse et a raison, c’est qu’il est temps de sortir. Dinneen ne date pas l’entretien. En 1996, Ronald Kessler la juge inventée et attribue la décision de vendre aux conseils de l’avocat Guy Currier.
Ce qu’on sait par ailleurs va dans le sens d’une sortie précoce, dès 1928, selon Fortune et son biographe David Nasaw ; l’anecdote est donc peut-être fausse, mais la décision a bien été prise. Elle a aussi été prise par d’autres : Bernard Baruch décrit la même ambiance de chauffeurs de taxi et de cireurs donneurs de conseils, sans en faire la cause de sa propre vente. Le krach lui-même est raconté dans la fiche de Jesse Livermore.
La SEC a aussi sa légende : Roosevelt aurait justifié son choix par la formule « mettre un voleur pour attraper les voleurs ». Aucune source directe ne la lui attribue ; Harold Ickes, son secrétaire à l’Intérieur, note seulement dans son journal que le président faisait confiance à Kennedy parce qu’il avait fait fortune et connaissait les ficelles du métier. Quant à la fortune bâtie sur la contrebande d’alcool pendant la Prohibition, les historiens, Nasaw compris, n’en ont trouvé aucune preuve : Kennedy a importé légalement, à partir de 1933.
Que peut apprendre un trader de Joseph Kennedy ?
Kennedy n’est pas un modèle de méthode, mais un rappel utile : une partie des gains de la Bourse d’avant 1934 venait de pratiques aujourd’hui interdites, et c’est un ancien praticien qui les a fermées.
- Une sortie précoce coûte toujours quelques points ; « attendre le dernier dollar » en coûte parfois des milliers.
- Quand le public entier parle de Bourse, l’argent nouveau se fait rare : c’est le seul fond solide de l’anecdote du cireur.
- Méfiez-vous des belles histoires de sortie, racontées trente ans après : l’explication vient souvent après la décision.
- Un avantage qui repose sur l’information ou sur l’absence de règles disparaît avec la règle ; seul un avantage de méthode survit.
- Une conviction juste à court terme ne justifie pas un pari public et définitif sur l’issue.
Quels livres lire sur Joseph Kennedy ?
- David Nasaw, The Patriarch : The Remarkable Life and Turbulent Times of Joseph P. Kennedy, Penguin Press, 2012 : la biographie de référence, fondée sur les archives familiales.
- Richard J. Whalen, The Founding Father : The Story of Joseph P. Kennedy, New American Library, 1964 : la première grande biographie, détaillée sur les années de Bourse.
- Ronald Kessler, The Sins of the Father, Warner Books, 1996 ; en français : Les Péchés du père : les origines secrètes du clan Kennedy, traduction de Marcia Barbelot, Albin Michel, 1996. Un portrait à charge.
- Georges Ayache, Joe Kennedy : le pouvoir et la malédiction, Perrin, 2018 : la biographie de référence en français.
- Amanda Smith (dir.), Hostage to Fortune : The Letters of Joseph P. Kennedy, Viking, 2001, et Joseph P. Kennedy, I’m for Roosevelt, Reynal & Hitchcock, 1936.
Questions fréquentes sur Joseph Kennedy
Joseph Kennedy a-t-il vraiment vendu avant le krach de 1929 ?
Oui, selon Fortune et son biographe David Nasaw, il réduit ses positions dès 1928 et place son argent à l’abri, puis gagne en vendant à découvert pendant la baisse. C’est l’explication par un cireur de chaussures qui est douteuse : elle n’apparaît qu’en 1959.
Pourquoi Joseph Kennedy a-t-il été le premier président de la SEC ?
Roosevelt voulait à la tête de la nouvelle autorité un homme qui connaissait les pratiques de Wall Street de l’intérieur, et Kennedy l’avait soutenu en 1932. Il préside la SEC du début de juillet 1934 au 23 septembre 1935 et y installe les premières règles d’enregistrement et de négociation.
Quelle était la fortune de Joseph Kennedy ?
En 1957, Fortune le place parmi les Américains dont la fortune se situe entre 200 et 400 millions de dollars. Elle venait de la Bourse, du cinéma, de l’importation d’alcools et surtout de l’immobilier, dont le Merchandise Mart de Chicago.
Joseph Kennedy a-t-il fait fortune dans la contrebande d’alcool ?
Aucune preuve n’en a été trouvée. Les récits de contrebande sont contradictoires et les historiens ne les ont pas retenus. Kennedy a obtenu en 1933 des droits légaux d’importation de whiskys et de gins britanniques, juste avant la fin de la Prohibition.
Pour aller plus loin
- L’erreur de narration, le biais qui a fait le succès de l’histoire du cireur
- Le délit d’initié, ce que la régulation de 1934 a commencé à poursuivre
- La Grande Dépression, le contexte de ses années de vente à découvert
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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