Jesse Livermore : biographie, méthode et leçons du plus grand spéculateur
Jesse Livermore (1877-1940) est le spéculateur dont Edwin Lefèvre a tiré Mémoires d’un spéculateur : des règles de trading d’une lucidité rare, quatre défaillances, et un gain de 1929 que personne n’a jamais pu chiffrer.

Qui était Jesse Livermore ?
Jesse Livermore (1877-1940) est un spéculateur américain qui a opéré sur les actions et les matières premières des années 1890 à 1940, souvent seul et avec un fort effet de levier. Il doit sa célébrité durable à un livre qu’il n’a pas écrit : Mémoires d’un spéculateur, d’Edwin Lefèvre, publié en 1923 et dédié à « Jesse Lauriston Livermore ».
Il a beaucoup gagné, davantage perdu, et recommencé. Ses gains les plus cités, en 1907 et surtout en 1929, sont aussi les plus mal documentés. Restent ses principes, et la démonstration involontaire qu’on peut les énoncer mieux que personne sans parvenir à les suivre.
Jesse Livermore en résumé
Né dans une famille modeste du Massachusetts, Livermore commence à 14 ans comme commis chargé d’afficher les cours dans une maison de courtage de Boston, puis parie sur les cotations dans les bucket shops. Installé à New York vers 1900, il vend à découvert avant le séisme de San Francisco (1906) et pendant la panique de 1907, se ruine sur le coton, fait faillite en 1915, se refait en 1916, publie sa méthode en 1940 et se donne la mort la même année. Son nom reste attaché au krach de 1929, où la rumeur en fit le « Grand Ours » de Wall Street.
- Famille : Wall Street avant 1945
- Naissance : 26 juillet 1877, Shrewsbury (Massachusetts)
- Mort : 28 novembre 1940, New York (hôtel Sherry-Netherland)
- Nationalité : américaine
- Marchés : actions américaines, coton, blé, maïs, café
- Style : spéculation directionnelle, lecture du ruban, suivi de tendance, renforcement des positions gagnantes, fort levier
- Coup le plus célèbre : la vente à découvert pendant la panique d’octobre 1907, rachetée le 24 octobre au plus bas
- Livres : How to Trade in Stocks (Duell, Sloan and Pearce, 1940)
La vie de Jesse Livermore : quatre défaillances et un livre de règles
Jesse Lauriston Livermore naît le 26 juillet 1877 à Shrewsbury, dans le Massachusetts, dans une famille de cultivateurs sans le sou. À 14 ans, il quitte la ferme pour Boston et devient « quotation-board boy » : il recopie à la craie, sur un grand tableau, les cours que crache le téléscripteur. Il note dans un carnet la manière dont les prix se comportent avant de monter ou de baisser. Le premier usage de ce carnet est un pari de quelques dollars sur l’action Burlington, dans un bucket shop. Gain : 3,12 dollars, selon le récit de Lefèvre.
Un bucket shop est une officine qui n’achète rien : elle prend des paris sur la cotation suivante, avec une marge minuscule, c’est-à-dire une mise qui sert de garantie et qu’on perd au premier écart défavorable. Livermore y gagne tant qu’on finit par le refuser partout à Boston. Il part pour New York vers 1900, à 21 ans selon Lefèvre. Il y découvre qu’à la vraie Bourse, les ordres s’exécutent au prix du moment et non à celui qui s’affiche, avec des minutes de retard, sur le ruban. Sa méthode de bucket shop ne vaut plus rien, et il s’y ruine vite.
Il se refait, puis frappe deux fois. En avril 1906, selon le récit de Lefèvre, il vend à découvert l’action Union Pacific à la veille du tremblement de terre de San Francisco, et gagne 250 000 dollars. En octobre 1907, il joue la baisse pendant la panique, rachète au plus bas et sort millionnaire ; l’épisode, qui croise J. P. Morgan, est raconté plus bas. En 1908, il se laisse convaincre par un grand négociant en coton de rester acheteur contre sa propre lecture du marché. La perte efface l’essentiel de ses gains, et le New York Times du 18 février 1915 annonce la faillite du « roi du coton ».
En 1916, selon Lefèvre, il gagne environ 3 millions de dollars en suivant le marché haussier de la guerre, puis en se retournant à temps. Il rembourse ses créanciers. En 1917-1918, il achète massivement du café, convaincu que les sous-marins allemands vont tarir les importations ; le comité de fixation des prix du War Industries Board, l’organisme de mobilisation économique dont Bernard Baruch prend la tête en 1918, plafonne le prix et ferme le marché à terme. Le profit attendu ne vient jamais. Côté privé, il épouse Nettie Jordan en 1900, Dorothy Wendt en 1918, dont il a deux fils, puis Harriet Metz Noble en 1933.
En mars 1934, il dépose son bilan : 2 259 212 dollars de dettes, dont plus de 560 000 dollars d’impôts impayés, pour 184 900 dollars d’actifs, surtout des assurances-vie, selon Time. C’est, écrit le magazine, sa quatrième défaillance. En mars 1940 paraît How to Trade in Stocks. Le 28 novembre 1940, il se tire une balle à l’hôtel Sherry-Netherland, à Manhattan. Il laisse à sa femme une lettre de huit pages où il se dit las de se battre et se juge un raté.
Quelle était la méthode de Jesse Livermore ?
La méthode de Livermore est connue par deux textes de nature différente : le récit romancé de Lefèvre, écrit à la première personne sous le nom de Larry Livingston, et son propre livre de 1940. Aucun relevé de comptes ne permet de mesurer ce qu’elle a réellement rapporté.
D’abord le ruban, la bande de papier où défilent les transactions. Le jeune Livermore y cherche des « habitudes » de prix : la manière dont une action se comporte avant de partir. Plus tard, il raisonne en tendance, ce que Lefèvre appelle la ligne de moindre résistance : il attend que le marché montre de lui-même dans quel sens il veut aller, au lieu de le décider à sa place. Ensuite, il entre par étapes. Une première position sert de sonde ; il ne la renforce que si elle gagne. Il n’ajoute jamais à une position perdante, et il coupe vite quand le marché le contredit.
La troisième règle est la plus difficile : rester. Le narrateur de Lefèvre l’énonce sans détour : « Ce n’est jamais ma réflexion qui m’a fait gagner gros. C’est toujours le fait de rester assis » (chapitre V).
Le livre de 1940 ajoute deux outils. Les points pivots, d’abord : des niveaux de prix dont le franchissement, accompagné d’activité, signale le début d’un mouvement, et avant lesquels il ne faut pas entrer. La « Livermore Market Key », ensuite : une méthode d’enregistrement manuel des cours de deux valeurs d’un même secteur et de leur somme, répartis en colonnes qui distinguent la tendance de fond des rallyes et des réactions ; on ne change de colonne qu’après un écart significatif. En termes modernes : du suivi de tendance discrétionnaire, avec renforcement pyramidal, sans stop chiffré ni taille de position formalisée.
Quel est le coup le plus célèbre de Jesse Livermore ?
Octobre 1907. La panique est partie d’un corner manqué sur United Copper le 16, la Knickerbocker Trust a fermé ses guichets le 22, et le crédit s’est évaporé. Livermore est vendeur depuis des semaines. Le matin du jeudi 24 octobre, l’argent au jour le jour, celui qu’empruntent les courtiers pour porter les titres de leurs clients, ne se trouve plus à aucun prix. À un moment, selon le récit de Lefèvre, il n’y a plus un seul acheteur pour Union Pacific.
Livermore estime qu’il pourrait encore enfoncer le marché, mais que le profit resterait sur le papier : une Bourse fermée ne paie personne. Il rachète ses positions vendeuses, puis achète. C’est alors qu’un ami courtier lui transmet le message d’un associé de « la plus grande banque de la Rue » : qu’il ne vende plus rien ce jour-là. Il répond qu’il est déjà acheteur. Il achète ce jour-là 100 000 actions. Le soir, le narrateur fait ses comptes : ses gains de la campagne ont dépassé le million de dollars, et « j’avais plus d’un million après la clôture » (chapitre IX). Il ne revend plus à découvert pendant neuf mois.
La phrase est précise, et elle est souvent déformée : il ne dit pas avoir gagné un million en une journée, mais que ses gains cumulés ont franchi le million ce jour-là. Time, en 1934, crédite la campagne de 1907 d’environ 3 millions de dollars de profits. Le banquier n’est désigné que comme « Mr. Blank » ; on y lit d’ordinaire un associé de la maison Morgan, ce que rien ne contredit et rien ne prouve. Le reste de la crise, le sauvetage organisé par Morgan et la naissance de la Fed, est raconté dans notre page sur la panique de 1907.
Quelle a été la pire erreur de Jesse Livermore ?
La plus coûteuse est celle de 1908, parce qu’elle viole toutes ses règles à la fois. Livermore est alors vendeur de coton. Un grand négociant, que Lefèvre appelle Percy Thomas et que les commentateurs identifient à Theodore H. Price, le convainc du contraire : il rachète sa position vendeuse, puis passe acheteur. Il porte en même temps une position gagnante sur le blé. Pour alléger son risque, il vend le blé, qui gagne, garde le coton, qui perd, et en rachète pour soutenir le cours. Le narrateur chiffre l’ironie : le blé conservé aurait pu lui rapporter environ 8 millions de dollars. Le coton lui coûte presque tout ce qu’il avait gagné, et la dette pèse jusqu’à la faillite de 1915. Sa conclusion tient en une phrase : « De toutes les bévues spéculatives, il en est peu de pires que de moyenner une position perdante » (chapitre XII).
La seconde erreur est structurelle, et elle dure toute sa vie : le levier. Livermore joue chaque conviction en grand. Cela fait les années fastes et les défaillances : quatre au total selon Time, dont les faillites de 1915 et de 1934, la dernière avec un passif de 2,26 millions de dollars. Après 1929, la fin des opérations de groupe et des manipulations tolérées, puis la création de la SEC en 1934, lui retirent aussi une partie de son terrain de jeu.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Jesse Livermore ?
Le krach de 1929 est l’épisode où la légende a le plus travaillé. Les faits d’abord. Le Dow Jones culmine à 381,17 points le 3 septembre 1929. Le jeudi 24 octobre, la panique éclate à l’ouverture ; les banquiers achètent par l’intermédiaire de Richard Whitney et l’indice ne termine qu’à −2,09 %. Le lundi 28, il perd 12,82 %, le mardi 29, encore 11,73 %, sur 16,4 millions d’actions échangées. La baisse dure jusqu’au 8 juillet 1932, à 41,22 points : −89 %. Les chiffres et les causes sont détaillés dans notre page sur le krach de 1929.
Livermore, lui, devient pendant ces semaines le « Grand Ours de Wall Street », que la rumeur accuse d’avoir provoqué la chute. On lui prête aujourd’hui un gain de 100 millions de dollars, recopié d’article en article. Aucune source d’époque citée à l’appui ne l’établit. Les documents disent autre chose. Le 24 octobre 1929, le Brooklyn Daily Eagle rapporte en une que Livermore, « un gros opérateur baissier », achetait des actions en début d’après-midi, et qu’il a confirmé avoir acheté toute la matinée. Et quatre ans et demi plus tard, son bilan de faillite affiche 184 900 dollars d’actifs. Qu’il ait gagné gros sur la baisse est plausible ; combien, personne ne le sait.
Quant aux citations, beaucoup des plus célèbres viennent du narrateur de Lefèvre, qui n’est pas Livermore mais son double romancé : « Il n’y a rien de nouveau à Wall Street » ouvre le premier chapitre, et la phrase sur le fait de « rester assis » appartient au cinquième. Les attribuer à Livermore n’est pas faux ; les présenter comme des paroles enregistrées l’est.
Que peut apprendre un trader de Jesse Livermore ?
Livermore est moins un modèle qu’un cas d’école : il a formulé avec précision des règles qu’il a lui-même enfreintes aux pires moments. C’est ce qui rend sa lecture utile.
- Laissez le marché confirmer avant d’entrer, et n’ajoutez qu’à une position qui gagne déjà.
- Coupez une position perdante au lieu de la moyenner à la baisse : c’est l’erreur du coton en 1908.
- Une opinion empruntée, même à un expert respecté, reste une opinion qu’il faudra assumer seul.
- Le levier transforme une bonne lecture en fortune et une mauvaise en faillite ; il ne change pas la qualité de la lecture.
- Un gain sur le papier n’existe qu’une fois réalisé : le 24 octobre 1907, Livermore rachète parce qu’une Bourse fermée ne paie pas.
Quels livres lire sur Jesse Livermore ?
- Edwin Lefèvre, Reminiscences of a Stock Operator, George H. Doran Company, 1923, paru d’abord en feuilleton dans le Saturday Evening Post. Édition annotée par Jon D. Markman chez Wiley (2010), préfacée par Paul Tudor Jones. En français : Mémoires d’un spéculateur, traduction d’Éric Pichet (Publications financières internationales, 1997, rééditée chez Valor), puis traduction d’Alice Briar, préface de Benoist Rousseau, Memoria Books, 2022 : notre page sur le livre.
- Jesse L. Livermore, How to Trade in Stocks, Duell, Sloan and Pearce, 1940. En français, avec les commentaires de Richard Smitten : Gagner en bourse avec Jesse Livermore, traduction d’Antoine Dublanc, Valor, 2011.
- Richard Smitten, Jesse Livermore : World’s Greatest Stock Trader, Wiley, 2001. En français : Jesse Livermore : le plus grand spéculateur de tous les temps, traduction de Patxi Bente, Éditions du Siècle, 2007. Riche, mais à lire avec prudence sur les chiffres.
Questions fréquentes sur Jesse Livermore
Quelle était la fortune de Jesse Livermore ?
Aucun chiffre audité n’existe. Selon le récit de Lefèvre, il franchit le million de dollars le 24 octobre 1907, et Time crédite cette campagne d’environ 3 millions de profits. Les 100 millions attribués à 1929 ne reposent sur aucun document d’époque connu. En mars 1934, son bilan de faillite déclare 184 900 dollars d’actifs pour 2,26 millions de dettes, selon Time.
Jesse Livermore est-il mort ruiné ?
Pas au sens strict, mais loin de sa fortune passée. Il fait faillite en 1934 avec 2,26 millions de dollars de dettes, dont plus de 560 000 dollars d’impôts, publie un livre en 1940, puis se suicide le 28 novembre 1940. L’état exact de sa succession n’est pas établi.
Mémoires d’un spéculateur raconte-t-il vraiment la vie de Livermore ?
Oui, sous le nom de Larry Livingston, et le livre lui est dédié. Mais c’est un récit mis en forme par un journaliste, Edwin Lefèvre, à partir d’entretiens : les épisodes sont réels pour l’essentiel, les dialogues et les chiffres sont ceux que le narrateur choisit de donner. Il s’arrête au début des années 1920, avant 1929.
Quel livre de Livermore lire en premier ?
Mémoires d’un spéculateur, pour la psychologie et les erreurs racontées de l’intérieur. Puis How to Trade in Stocks (1940), plus court et plus technique, qui expose les points pivots et la Market Key. Le second se comprend mal sans le premier.
Pour aller plus loin
- L’effet de disposition, le biais qui lui fait vendre son blé gagnant et garder son coton perdant en 1908
- Le biais d’autorité, pour comprendre pourquoi il a suivi un expert du coton contre ses propres prix
- Paul Tudor Jones, qui a préfacé l’édition annotée des Mémoires
- La vente à découvert, l’outil de ses plus grands coups, et ses risques
- Sur le forum : un membre traduit les règles de la Livermore Market Key et partage son classeur de suivi, pour voir la méthode de 1940 appliquée à la main
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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