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Qu’est-ce que la Grande Dépression ? Causes, chiffres et débats

De 1929 au milieu des années 1930, la pire crise du monde industrialisé : chiffres, chronologie, explications concurrentes et leçons pour les marchés.

Lexique économique · Histoire : La Grande Dépression

Qu’est-ce que la Grande Dépression ?

La Grande Dépression est la crise économique mondiale qui, de la fin de 1929 au milieu des années 1930, a fait reculer la production, les prix, le commerce et l’emploi dans la plupart des pays industrialisés, avec un effondrement d’environ 30 % du produit intérieur brut réel des États-Unis entre 1929 et 1933 et un chômage proche de 25 % de la population active américaine en 1933.

Elle commence aux États-Unis, mais ne se réduit ni au krach boursier d’octobre 1929 ni à l’Amérique. Elle se propage par le crédit, par les banques et surtout par l’étalon-or, le régime dans lequel chaque monnaie est convertible en une quantité fixe d’or. Elle reste le point de référence de la macroéconomie moderne : la crise de 2008 a été pensée à partir d’elle.

La Grande Dépression en résumé

La Grande Dépression est la crise la plus longue et la plus grave qu’ait connue le monde occidental industrialisé. Aux États-Unis, au plus fort de la crise, la production industrielle recule de près de moitié par rapport à 1929, la masse monétaire d’environ un tiers et les prix de gros de près d’un tiers, tandis que des milliers de banques ferment. La crise se diffuse par l’étalon-or ; les pays qui l’abandonnent tôt, comme le Royaume-Uni en 1931, se redressent plus tôt que la France, restée attachée à l’or jusqu’en 1936. Keynes, Friedman et Schwartz, Bernanke, Eichengreen et Kindleberger en ont proposé des explications concurrentes, toujours débattues.

De Wall Street à Vienne : la chronologie d’un effondrement

L’indice Dow Jones atteint son sommet le 3 septembre 1929, à 381,17 points. Le Jeudi noir du 24 octobre 1929, puis les séances du 28 et du 29 octobre, déclenchent la panique. Mais l’économie réelle ralentissait déjà depuis l’été 1929, après les hausses de taux de la Réserve fédérale de 1928 et 1929 destinées à freiner la spéculation.

Le 17 juin 1930, le président Herbert Hoover signe le tarif Smoot-Hawley, qui relève les droits de douane sur plus de 20 000 produits, malgré une pétition de 1 028 économistes lui demandant d’y opposer son veto. Plusieurs partenaires, dont le Canada et la France, relèvent à leur tour leurs tarifs.

À l’automne 1930 commencent les paniques bancaires américaines : en novembre et décembre 1930, 608 banques ferment. Le 11 mai 1931, la Creditanstalt de Vienne, qui détient 27 % des actifs bancaires autrichiens, annonce qu’elle ne peut publier ses comptes : la crise devient européenne. En juillet 1931, la Danatbank, deuxième banque allemande, s’effondre et l’Allemagne instaure un contrôle des changes. Le 21 septembre 1931, le Royaume-Uni suspend la convertibilité de la livre en or ; la livre tombe de 4,86 à environ 3,40 dollars. Les États-Unis suspendent la convertibilité en mars 1933, au moment du « bank holiday » (fermeture générale des banques) décrété par Franklin D. Roosevelt le 6 mars, puis fixent l’once d’or à 35 dollars au lieu de 20,67 par le Gold Reserve Act du 30 janvier 1934. La France, chef de file du « bloc-or », ne dévalue que par la loi du 1er octobre 1936, après l’accord tripartite conclu en septembre avec Washington et Londres.

Les idées clés

Une ampleur sans équivalent aux États-Unis. Entre 1929 et 1933, le PIB réel américain recule d’environ 30 %. La production industrielle chute d’environ 45 % entre 1929 et 1932 et les prix de gros d’environ 32 %. Le chômage atteint 24,9 % en 1933 selon l’estimation de Stanley Lebergott, soit environ 13 millions de personnes ; d’autres séries, qui comptent autrement les emplois publics d’urgence, donnent des taux plus bas. Près de 9 000 banques disparaissent au cours de la décennie. Le Dow Jones tombe à 41,22 points le 8 juillet 1932, soit 89 % sous son sommet.

Une crise d’intensité inégale en Europe. En Allemagne, déjà fragilisée par les réparations, la production industrielle baisse d’environ 40 % entre 1929 et 1932 ; le chômage touche environ 30 % de la population active en 1932 et le nombre de chômeurs approche 6 millions. Le chancelier Heinrich Brüning impose par décrets la baisse des salaires, des prix et des dépenses ; la crise nourrit l’ascension du parti nazi. Au Royaume-Uni, le choc est plus modéré : la production industrielle recule d’environ 23 % et le chômage culmine en 1932, à quelque 3,5 millions d’inscrits selon les estimations, avec des villes du Nord ravagées.

La France, touchée plus tard et plus longtemps. Riche en or, la France semble d’abord épargnée : son indice de production industrielle est au même niveau en 1930 qu’en 1929. La chute s’amorce en 1931 et s’aggrave quand la dévaluation de la livre, en septembre, renchérit les produits français à l’exportation. Le creux n’est atteint qu’au printemps 1935, et l’indice de 1938 reste encore inférieur d’environ 20 % à celui de 1929. Les gouvernements successifs, notamment ceux d’André Tardieu et de Pierre Laval, défendent la parité du franc par la déflation, c’est-à-dire la baisse organisée des prix, des salaires et des dépenses publiques. Le chômage recensé reste faible, la main-d’œuvre manquant depuis la Grande Guerre.

Le New Deal, une réponse en plusieurs temps. Roosevelt prend ses fonctions le 4 mars 1933. L’Emergency Banking Act du 9 mars rouvre les banques jugées solides ; le Banking Act de 1933, dit Glass-Steagall, sépare banque commerciale et banque d’investissement et crée l’assurance fédérale des dépôts. Le National Industrial Recovery Act organise des codes de concurrence par branche et de grands travaux, avant d’être invalidé par la Cour suprême le 27 mai 1935. La reprise est réelle mais interrompue : le chômage remonte de 14,3 % en mai 1937 à 19,0 % en juin 1938, et le plein emploi ne revient qu’avec la guerre.

Un exemple : la faillite de la Bank of United States, 11 décembre 1930

La Bank of United States était une banque commerciale privée de New York, sans lien avec l’État fédéral, malgré un nom qui le laissait croire. Elle comptait plus de 400 000 déposants, dont beaucoup d’immigrants juifs d’Europe de l’Est. Le 10 décembre 1930, une rumeur provoque une ruée sur son agence du Bronx ; des milliers de personnes se pressent devant les guichets. Un projet de fusion a échoué deux jours plus tôt et Wall Street refuse de la renflouer. Le 11 décembre, les autorités de l’État de New York ferment l’établissement.

C’est alors la plus grosse faillite bancaire de l’histoire américaine par le montant des dépôts, environ 160 millions de dollars à la fermeture. Les déposants récupéreront à terme environ les trois quarts de leur argent. L’effet immédiat est ailleurs : partout dans le pays, les épargnants retirent leurs billets des banques, et les banques gardent davantage de liquidités au lieu de prêter. Pour Milton Friedman et Anna Schwartz, ce mécanisme, multiplié par des milliers d’établissements, explique la contraction de la masse monétaire. L’épisode illustre le rôle du prêteur en dernier ressort : une banque centrale qui ne fournit pas de liquidité laisse une panique locale devenir nationale.

Les critiques et les débats

Demande, monnaie ou crédit ? Pour John Maynard Keynes, la crise vient d’une insuffisance de la demande globale : dans un essai de décembre 1930, il comparait l’économie à un moteur en panne de magnéto, intact mais incapable de démarrer seul. Sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936) en tire l’idée que l’État doit soutenir la dépense. Milton Friedman et Anna Schwartz, dans A Monetary History of the United States, 1867-1960 (1963), voient au contraire une « grande contraction » monétaire que la Réserve fédérale a laissée se produire ; elle a même relevé son taux d’escompte à New York à 2,5 % le 9 octobre puis à 3,5 % le 16 octobre 1931 pour défendre l’or. Ben Bernanke, en 1983, ajoute un canal du crédit : les faillites détruisent l’information que les banques détenaient sur leurs emprunteurs, et le crédit se tarit au-delà de ce qu’explique la seule monnaie. Ces travaux préparent la théorie de l’accélérateur financier. Le 8 novembre 2002, devenu gouverneur de la Fed, il conclut un discours en hommage à Friedman par ces mots : « Concernant la Grande Dépression, vous avez raison, nous l’avons provoquée. Nous en sommes désolés. Mais grâce à vous, nous ne recommencerons pas » (traduction).

L’or et l’absence de chef d’orchestre. Barry Eichengreen, dans Golden Fetters (1992), fait de l’étalon-or le principal canal de transmission : pour garder leur parité, les banques centrales devaient relever leurs taux et laisser baisser les prix. Avec Jeffrey Sachs, il avait montré en 1985 que les pays sortis tôt de l’or se sont redressés plus tôt. Charles Kindleberger, dans The World in Depression, 1929-1939 (1973), insiste sur l’absence de puissance stabilisatrice : le Royaume-Uni ne pouvait plus jouer ce rôle, les États-Unis ne le voulaient pas encore. Il manquait un pays pour garder ses marchés ouverts et fournir des liquidités en pleine crise.

La lecture autrichienne. L’école autrichienne, avec Friedrich von Hayek puis Murray Rothbard dans America’s Great Depression (1963), place la cause en amont : le crédit trop abondant des années 1920, encouragé par Benjamin Strong à la Fed de New York, aurait financé des investissements que l’épargne réelle ne justifiait pas. Le krach serait la correction inévitable ; les interventions de Hoover l’auraient prolongée. Ses critiques objectent qu’elle explique mal l’ampleur de la chute des prix et de la monnaie après 1930 ; ses défenseurs répondent qu’elle seule pose la question du boom qui précède la crise.

Hoover et Roosevelt, des bilans disputés. Hoover n’a pas été inactif : dès novembre 1929, il obtient des grands industriels qu’ils maintiennent les salaires nominaux, ce que l’économiste Lee Ohanian juge nuisible à l’emploi quand les prix baissent. Il signe Smoot-Hawley, que la plupart des historiens tiennent pour un facteur aggravant plutôt que pour la cause principale, puis le Revenue Act de juin 1932, qui porte le taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu de 25 % à 63 %. Pour Roosevelt, Christina Romer (1992) attribue l’essentiel de la reprise à la dévaluation et à l’afflux d’or, donc à la monnaie plutôt qu’aux dépenses publiques, tandis que Harold Cole et Lee Ohanian (2004) estiment que les politiques de cartellisation et de hausse des salaires du New Deal ont freiné la reprise après 1933. Ces travaux restent contestés.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

La Grande Dépression a façonné les institutions actuelles : assurance des dépôts, supervision bancaire, abandon de l’étalon-or, rôle assumé de prêteur en dernier ressort. En 2008, Ben Bernanke, alors président de la Réserve fédérale, a appliqué ce qu’il avait étudié : liquidité massive, sauvetage du système bancaire, refus de laisser la masse monétaire se contracter. Il a reçu en 2022 le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur les banques et les crises financières. L’explication aujourd’hui la plus partagée est qu’une politique monétaire passive et l’attachement à l’or ont transformé une récession sévère en dépression ; le poids respectif des autres facteurs reste discuté.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

Le premier enseignement est la durée. Le Dow Jones ne retrouve son niveau de clôture du 3 septembre 1929 que le 23 novembre 1954, plus de vingt-cinq ans plus tard. Ce chiffre ignore les dividendes et la déflation. Selon les calculs du chroniqueur financier Mark Hulbert, un investisseur entré au sommet de 1929 dans l’ensemble du marché, dividendes réinvestis et pouvoir d’achat pris en compte, retrouvait son capital réel vers la fin de 1936 ; à l’automne 1936, l’indice des prix à la consommation était inférieur de plus de 18 % à celui de l’automne 1929. Encore fallait-il tenir une baisse de près de 90 % sans vendre.

Le deuxième enseignement est le danger de la déflation. Quand les prix baissent, la valeur réelle des dettes augmente : l’emprunteur rembourse en monnaie plus chère, et l’effet de levier qui enrichit dans la hausse ruine dans la baisse. Le troisième tient au rôle des banques centrales. De la hausse des taux d’octobre 1931 à la dévaluation du dollar de 1933, les tournants de la crise sont aussi des décisions monétaires. Savoir si une banque centrale fournit ou retire la liquidité reste une information décisive pour lire un marché. Rien de tout cela ne permet de prédire la prochaine crise ; l’histoire montre seulement qu’une baisse peut durer bien plus longtemps que prévu.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre le krach de 1929 et la Grande Dépression ?

Le krach est l’effondrement boursier d’octobre 1929. La Grande Dépression est la crise économique qui suit, de 1929 au milieu des années 1930. Le krach en est un déclencheur parmi d’autres ; ce sont surtout les paniques bancaires et la contraction monétaire de 1930 à 1933 qui ont transformé la récession en dépression.

Combien de temps a duré la Grande Dépression ?

Aux États-Unis, la contraction va de l’été 1929 au printemps 1933, suivie d’une reprise interrompue par la rechute de 1937-1938. Le plein emploi ne revient qu’avec la Seconde Guerre mondiale. En France, le creux n’est atteint qu’en 1935.

Pourquoi la France a-t-elle été touchée plus tard ?

Ses réserves d’or, parmi les plus importantes du monde, et une monnaie stabilisée en 1928 à un niveau favorable à ses exportations l’ont d’abord protégée. Mais en restant fidèle à l’or jusqu’en octobre 1936, elle a subi la concurrence des pays qui avaient dévalué et a prolongé sa crise.

Le tarif Smoot-Hawley a-t-il causé la Grande Dépression ?

Non, selon la plupart des historiens : la crise avait commencé avant juin 1930. Le tarif et les représailles qu’il a suscitées ont en revanche aggravé l’effondrement du commerce mondial.

Pour aller plus loin

Lexique économique : toutes les définitions, de A à Z.

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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